Où est l’événement, en quoi consiste un événement : chacun pose cette question en courant, « où est la prise de la Bastille ? », tout événement est un brouillard de gouttes. Si les infinitifs « mourir », « aimer », « bouger », « sourire », etc., sont des événements, c’est parce qu’il y a en eux une part que leur accomplissement ne suffit pas à réaliser, un devenir en lui-même qui ne cesse à la fois de nous attendre et de nous précéder comme une troisième personne de l’infinitif, une quatrième personne du singulier. Oui, le mourir s’engendre dans nos corps, il se produit dans nos corps, mais il arrive du Dehors, singulièrement incorporel, et fondant sur nous comme la bataille qui survole les combattants, et comme l’oiseau qui survole la bataille. L’amour est au fond des corps, mais aussi sur cette surface incorporelle qui le fait advenir. Si bien que, agents ou patients, lorsque nous agissons ou subissons, il nous reste toujours à être dignes de ce qui nous arrive. C’est sans doute cela, la morale stoïcienne : ne pas être inférieur à l’événement, devenir le fils de ses propres événements.
Gilles Deleuze/Claire Parnet, Dialogues, Champs/essais, Flammarion, 1996











