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Quand la main vagabonde Les fils infinis de Camila Mora
Christine Frérot
Paris, novembre 2015
Camila Mora raconte qu’elle laissait son esprit vagabonder, que rien n’était prémédité, que le dessin surgissait, qu’elle le laissait venir et s’épanouir, amenant progressivement le plaisir. C’est ainsi qu’elle a commencé à dessiner, portée par la proximité dynamisante de sa mère peintre, accompagnée et soutenue par un dialogue constant avec elle, nourrie et enrichie par son expérience technique, consciente de son admiration pour elle. C’est ainsi qu’elle a réussi à transformer ce qu’elle ressentait d’abord comme une sorte de « méditation » assez gratuite, en un exercice jouissif hors du temps, irrigué par l’instant, et qu’elle s’est jetée à son tour et sans contraintes sur le chemin de la création pour défier l’aventure et la richesse des immenses potentialités du dessin.
L’expérience de Camila Mora dans le cinéma lui permet de mesurer et d’apprécier à leur juste valeur ces nouveaux moments de plaisir immédiats, bien différents du temps cinématographique où elle subissait l’attente difficile d’un espoir incertain. Les mots « secret », « plaisir », « enfance », « défi » et « intime », s’harmonisent avec ceux de la création. Elle progresse vite, passe de longues heures par jour à dessiner, se documente, regarde de nombreuses reproductions, et commence à dessiner des formes plutôt organiques. Au début, le modèle est encore prégnant, mais elle s’en libère car « l’espace lui impose sa rigueur ». Puis l’apprentissage du geste devient naturel. L’image finit par imploser et s’abandonne à sa propre énergie ; Camila oublie alors les limites du papier, laisse le dessin s’emparer de l’espace, ne se préoccupe ni d’un improbable début, ni d’une inévitable fin. Son propre tempo est ailleurs. Il la place au centre de ce flot qui jaillit, sans contraintes, pour que s’épanouisse dans sa vitalité un nouvel art de vivre. Celui d’avoir su entrer dans le dessin et de se mettre à l’épreuve de son insatiable liberté.
Alors le temps du cinéma peut bien attendre. L’artiste a franchi de nouvelles frontières pour que s’installe en elle une plénitude qui n’a d’égal que le désir profond de donner un sens à ses formes, d’accompagner leur cheminement, de les ressourcer sans cesse, de les apprivoiser, sans jamais les retenir prisonnières. Les premiers dessins de coquillages et d’arbres de 2010 ne sont pas si loin, car l’organicité des uns et l’entrelacement des autres se retrouvent aujourd’hui confortés dans cet intérêt pour la botanique et l’anatomie qui alimentent son discours formel et esthétique.
Camila Mora travaille directement, ne fait pas de dessin préparatoire, laisse courir librement sa plume sur le papier. Les lignes sont fines - on pense à une chevelure ou à des filets d’eau -, elles coulent sur le support et semblent rentrer et sortir du cadre pour provoquer des rencontres inattendues avec d’autres dessins. Ces questions de hasard sont pour elle capitales. Elle confie qu’elle sait utiliser l’erreur d’un geste ou un trait malheureux, sans chercher à le supprimer. Ce qui l’intéresse, c’est de le transformer. Dans ce processus régénérateur, aux antipodes d’une construction préalable et préméditée, il y a une force singulière qui amène invariablement l’artiste autant que le regardeur à se perdre dans les méandres de ce dessin arachnéen soumis à l’ondoiement d’un mouvement naturel (Série « Naturalia »).
L’artiste travaille par séries et ces changements n’altèrent pas la continuité esthétique qui soutient la densité conceptuelle de son travail. En effet, l’élan vital, le rythme, l’irrigation même du dessin sur le papier sont maintenus, même si apparaissent des formes nouvelles comme de petites « pierres », des « champignons », des fleurs et des « graines » dans leur gangue qui, malgré leur rondeur ou leur circularité, s’intègrent à la continuité des lignes maîtresses de la composition (Séries « Exotica »). L’introduction de la photographie est plus récente, mais Camila la conçoit parallèlement à ses travaux de dessin. Elle utilise des photographies anciennes qu’elle manipule (scanne, retravaille, gratte lorsque ce sont des films) comme dans la série « Vanitas », ou des photographies qu’elle prend elle-même. La photographie est pour elle le moyen d’entrer dans une picturalité qui lui offre la transparence. Le choix de l’image détermine le dessin et elle conçoit ce « collage » comme l’accès à un espace « intimiste » ou « intime » qui lui est cher. C’est aussi le cas des gravures anciennes (ou de leurs détails) intégrées à ses dessins comme la série « Aprobación eclesiástica «. Ce désir de changer de support et de technique l’a amenée à réaliser des broderies sur papier, en y insérant parfois des perles. (Série « Mirabilia »). « Je brode comme je dessine » confie-t-elle.
La veine créatrice de Camila Mora est liée à un désir qui n’est pas près de s’éteindre. La fluidité de la parole n’a d’égal chez elle que celle du geste de la plume d’encre sur le papier. Cette liberté naturelle lui permet d’appréhender le blanc éblouissant de l’espace qu’elle peuple de « figures » abstraites qui ne font pourtant que l’effleurer ; mais pour exprimer, avec une sensibilité à fleur de peau, le mystère de ces formes/informes qui entremêlent passé et présent dans une sinuosité infinie.
10 drawings part of the Naturalia series
indian ink on paper
21 x 29,7cm
2011-2015
by Camila Mora Scheihing
8 drawings from the Exotica series
indian ink on paper
2012-2015
by Camila Mora Scheihing
Vanitas series
6 drawings
indian ink and photography on paper
19,5 x 21cm
2015
by camila mora
Voodoo series
18 drawings
indian ink and photography on paper
2014
by Camila Mora Scheihing
Autopsie series, 10 drawings
indian ink and photography on paper
170 x 70 cm
2013
by Camila Mora Scheihing