L’hôtel particulier (30)
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Chapitre 30 : La femme du bar
Après avoir passé une partie de la journée auprès de Tatiana, je fis quelques courses et rentrai chez moi. Une voiture de gendarmerie était garée devant le portail. Le commandant m’attendait pour donner quelques informations concernant les corps. Il n’entra pas, se contentant de divulguer ce qu’ils avaient déjà appris. Les squelettes étaient tous des enfants âgés entre un et dix ans. Qu’avaient-ils de particulier ? Nul ne sait ! De plus, il posa la main, assurant que je ne serai pas inquiété car les corps étaient sous terre depuis plus de soixante-dix ans. D’après les autopsies, ils seraient morts avant 1950. Dès lors, je repensai à cet officier médecin allemand et m’interrogeai sur son possible rôle dans leurs décès.
Quelques minutes après leur départ, je reçus un appel de Marc me demandant des nouvelles de ma copine. Il se sentit rassuré d’apprendre que sa santé s’améliorait. Je profitai pour parler des corps, il écouta avec attention. Il reconnut avoir suivi l’affaire par le biais des infos et n’osa pas en discuter avec moi. Toutefois, l’affaire intriguait énormément de monde. Il proposa même d’essayer une séance de spiritisme dans la villa. Mais je doute que cela fonctionne réellement.
Je passais le reste de la soirée à attendre que ce soldat ou la femme qui le recherchait resurgisse. J’attendis sagement en écoutant tantôt les enfants courir et jouer dans les couloirs. C’est fascinant de constater qu’ils continuaient d’apparaitre alors qu’on avait découvert leurs restes. Après réflexion, je me demandai s’il s’agissait des mêmes gamins. L’idée de retrouver de nouveaux petits cadavres me fit frémir.
C’est drôle de se promener dans sa propre maison. Ne rien faire, écouter le silence si possible. De temps en temps, une chouette cachée dans l’arbre le plus proche hululait. Quelques coups résonnèrent, principalement des craquements de bois ou de portes, mais rien de bien inquiétant. Je visitais chaque chambre espérant à la fois ne rien découvrir de paranormal ou plutôt d’être enfin confronté à un de ces phénomènes afin d’obtenir une réponse. J’entrai dans la chambre dont la fenêtre était tachée d’empreintes. Le silence régnait, et comme à chaque fois, je laissai la porte grande ouverte car la peur de voir surgir ce spectre me prenait les tripes.
Puis, après avoir fait le tour des étages, je grimpai au grenier. Comme l’endroit paraissait lugubre, j’avais fait installer l’éclairage. De même, la charpente fut restaurée en raison de la moisissure qui attaquait le bois. Toutefois, je ne touchai pas à la chambre verte tellement elle était magnifiquement préservé du temps et de l’usure. Le bois craqua parfois signe d’humidité. Le parquet rénové bruissa aussi sous mes pas. Je marchai dans le grenier sans rien trouver d’anormal. Par contre, j’entrai dans la chambre verte avec la trouille au ventre, la peur de voir réapparaitre ce chat noir qui vivait ici.
Je poussai la porte mais rien ne fit face. Le lit recouvert d’une large couverture verte ne montra aucun signe d’occupation. J’entrai, une sensation d’inquiétude me suivit. Malgré cela, je ne vis rien caché dans l’armoire ni ailleurs dans la pièce. Dès lors, je repartis en direction du salon avec l’envie de visionner un film pour me changer les idées.
Une fois au milieu des escaliers, la musique résonna jusqu’à mes oreilles. Il y eut des rires, un brouhaha de vacarmes et une voix accueillant quelques personnes dans le hall. Je fus surpris de revoir cet homme masqué qui saluait les clients, proposant une armoire comme vestiaire à leurs grands manteaux. C’étaient principalement des hommes portant un loup pour ne pas les reconnaitre ou pour cacher une infirmité.
Dès lors, je descendis les marches sans me soucier de ne pas être à la mode. Personne ne tourna le regard dans ma direction, je pus entrer sans difficulté, anonymement dans la grande salle. Elle était redevenue un cabaret. De nombreuses tables rondes occupaient une bonne partie, tandis qu’un dancing proche du piano proposait aux couples de s’amuser. Le bar, plus grand que d’habitude, offrait plus d’espace aux gens attendant d’être servit. Je la cherchai du regard. Je n’étais pas véritablement intéressé par elle, mais elle avait une telle aura attirante. Avec elle, j’oubliais qui j’étais et même si Tatiana et moi étions un couple ouvert, il n’y avait qu’avec elle que j’avais envie de fauter. Elle était l’exemple parfait du petit fantasme qui, finalement, n’existait peut-être même pas parce que personne n’avait porté attention à ces fantômes.
Toujours habillée d’une élégante robe noire, Diane attendait sagement assise au fond du bar. Par contre ses cheveux parurent plus long, coiffés en forme de chignon alors qu’elle avait toujours gardé une coupe carrée à la Louise Brooks. De temps en temps, en raison du siège trop étroit, elle remontait sa robe montrant ses cuisses ainsi que le haut de son porte-jarretelle. J’approchai d’un pas silencieux dans sa direction. Le barman, un gaillard en costume servait un homme au visage éborgné.
- Bonsoir, chuchotai-je.
- Vous m’offrez un verre ? réagit-elle.
Sans attendre mon appel, le barman arriva avec une bouteille à la main. Il versa du gin dans le verre vide de la jeune femme avant d’ajouter deux glaçons et de me servir la même chose. Je déteste le gin pourtant celui-ci n’avait aucun gout. Diane me sourit mais ne sembla pas se souvenir de moi ni du visionnage de son film. Elle attendit que je prenne le verre pour le lui donner. Je ne savais pas quoi raconter. Alors, je restai muet tout en admirant ses yeux gris. Quelques-fois, ils semblaient être noirs comme ceux de Tatiana.
Elle posa les mêmes questions toujours répétées maintes et maintes fois. Sur moi ma vie, mon métier, ma présence à cette soirée. Et je répétai les mêmes réponses, persuadé qu’elle s’en moquait éperdument. En même temps, j’observai les personnes présentes. Toujours les mêmes femmes dans les mêmes tenues et les mêmes hommes avec des masques.
- Pourquoi sont-ils masqués ? interrogeai-je.
- Ce sont tous des mutilés de guerre. Notre patronne les accepte dès que nous venons ici. Ils viennent parce que personne ne veut d’eux ailleurs.
- C’est triste !
- Sans leur masque, leur visage est difforme. Certains ont laissé autre chose là-bas…une part de leur âme.
Je compatissais à ces tristes sires lorsqu’elle demanda si j’avais été aussi un ancien combattant.
- Non. Je n’ai pas fait l’armée.
- Comment est-ce possible ? Vous êtes un planqué ? Ou vous avez de graves problèmes de santé ? Cela expliquerait votre présence avec nous. Je me disais que vous étiez bel homme pour être mutilé… J’ai pensé que vous aviez perdu une jambe.
- Non, je suis entier. C’est juste que… Je me voyais mal expliquer comment le service militaire n’était plus obligatoire à une personne qui était censée vivre dans une autre époque… Disons que mes hautes études m’ont sauvé la mise et j’ai été soutien de famille.
Elle réagit hochant de la tête avant de déposer ses lèvres écarlates sur le bord du verre. Sa bouche ne laissa aucune trace dessus. Le pianiste chantonna les roses de Picardie détournant notre attention dans sa direction. Dès lors, elle proposa d’aller danser. J’acceptai volontiers.
Le contact de ses mains refroidit mon corps. Elle paraissait gelée tellement le froid pénétra mon esprit. Nous dansâmes lentement sans cadence avec la musique récurrente. Elle reposa des questions, pratiquement les mêmes qu’à nos précédentes rencontres. Puis, après m’avoir proposé d’aller voir le film dans lequel elle avait joué, je refusai gentiment.
- Peut-être préférez-vous qu’on se repose ensemble ? Chuchota-t-elle dans le creux de mon oreille.
Son souffle fit l’effet d’un blizzard sur ma joue et mon cou. Cependant, l’attirance envers elle fut si forte que je n’arrivai pas à refuser. Nous marchâmes entre les guéridons exposés dans la salle. Une fois dans le hall, elle prit ma main, et nous grimpâmes à l’étage vers sa chambre, la chambre avec des traces de doigts sur la fenêtre. Le steward de l’accueil cligna de l’œil tout en nous souhaitant de passer une bonne fin de soirée.
Alex@r60 – mars 2021










