Que faut-il dire selon Jacques Brel ? « Faut dire qu’elle était belle comme une perle d’eau, faut dire qu’elle était belle et je ne suis pas beau ! » Dans sa chanson Fanette, il répète la formule pas moins de quinze fois. Il laisse bien sûr tomber le pronom impersonnel il, comme on le fait dans le langage parlé ou familier. Quant au sens de l’énoncé, serait-ce l’expression d’un devoir, d’une obligation, d’un ordre, comme on peut s’y attendre avec le verbe falloir ? Comme quand il chantait jadis, dans sa période scout ou patro : « Il nous faut regarder ce qu’il y a de beau » ? Ou plus tard, dans Ne me quitte pas : « Il faut oublier, tout peut s’oublier » ? Rien de tout ça ! Il s’agit plutôt d’une concession dans laquelle le grand Jacques veut enterrer ses espoirs déçus ou ses amours trahis. Faut dire qu’il n’a pas de chance : son meilleur ami est parti avec sa bien-aimée. On voit d’ici la scène : le trio infernal, une fille pour deux garçons. « Je le croyais à nous, je la croyais à moi ! » Mais on a beau croire ! « Faut dire qu’on ne nous apprend pas à se méfier de tout. »
On s’aperçoit mieux de la valeur concessive de l’énoncé quand on cherche à savoir par quoi on pourrait la remplacer. Par admettons, par exemple ; ou par reconnaissons, avouons. Il s’agit en effet d’une incitation à céder à l’évidence, à s’incliner devant les faits, à avoir le sens des réalités. Bien entendu, on peut discourir sans fin sur ce qui aurait pu se passer, si seulement il ne s’était pas trouvé que … Mais devant un fait irréfutable, qui est plus important que le lord-maire, il faut s’incliner, s’avouer vaincu par l’événement, par la situation telle qu’elle se présente.
Or cet adage précède parfois l’envoi d’un énoncé plus direct, comme la synthèse brutale d’une idée, comme un raccourci vers une vérité toute nue. Il équivaut à « n’ayons pas peur des mots, allons-y carrément, jurons comme au prétoire : rien que la vérité, toute la vérité ! » Ce qui n’était qu’un aveu devient alors une injonction à la franchise. Ainsi, quand on veut émettre un doute sur l’intelligence d’un homme politique : « Faut dire que ça n’a jamais été une lumière ! »
Mais Brel ne chante pas seulement les amours déçus en répétant à satiété faut dire. Il estime aussi dans une autre chanson (Le prochain amour) que « on a beau dire, ça fait du bien d’être amoureux. » Cette expérience s’oppose alors à un trait de sagesse populaire, selon lequel un homme averti en vaut deux. Dans ce cas faut dire cède le pas à on a beau dire. Or sans en avoir l’air, cette locution remet en cause des pans entiers de la rhétorique. Depuis l’Antiquité l’art oratoire était une partie importante de la formation du citoyen, puisqu’il consistait à enseigner la meilleure façon de convaincre. Dès que le pouvoir politique ne reposait plus sur la seule transmission héréditaire et l’argument d’autorité qui s’ensuit, dès que tout homme libre avait son mot à dire dans les assemblées « démocratiques » – ce qui excluait tout de même les femmes et les esclaves, notons-le ! – l’éloquence devenait un facteur déterminant dans la prise de décision politique et sociale. C’est de la force de persuasion des « rhéteurs », ces orateurs capables d’enflammer leur public ou d’entraîner une majorité, que dépendait pour beaucoup l’organisation de la société. Dans cet art de capter et de séduire, voire d’éblouir et d’ensorceler, la maîtrise de la langue et des mécanismes du discours jouaient un rôle considérable. Pour convaincre, il fallait non seulement disposer d’arguments solides mais savoir également les présenter dans un langage accessible, c’est-à-dire dans une forme plaisante et entraînante où l’ingrédient du vrai (ou du vraisemblable) était assorti à celui du beau.
Or l’expression on a beau dire sert à souligner la faiblesse de ce qui se dit communément, de ce qui se présente comme le dépôt d’une sagesse ancestrale et qu’on cite pour motiver une conduite. Ainsi, un homme averti en vaut-il deux ? Eh bien non, pas de chance ! Quand un homme a été cent fois amoureux, le sens commun peut estimer que voilà un homme averti. Mais à cette prétendue sagesse la réalité vient infliger un démenti. On a beau avoir de l’expérience, on a beau dire que « chat échaudé craint l’eau froide », qu’on ne nous y reprendra pas, toute cette rhétorique s’effondre devant « le prochain amour ». Certes, on a beau dire « qu’il faut se méfier de tout », mais sans un minimum de confiance, la vie vaut-elle d’être vécue ?
Or étant donné sa vie brève mais intense, faut dire que s’agissant du prochain amour, Brel parlait d’expérience.