"[...] Un mélange de fantastique et de folie, une folie sévère, mauvaise, créant chez l'autre une fission de l'esprit, le brisant, revêtant l'esprit d'un linceul de peur effroyable. [...]"
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"[...] Un mélange de fantastique et de folie, une folie sévère, mauvaise, créant chez l'autre une fission de l'esprit, le brisant, revêtant l'esprit d'un linceul de peur effroyable. [...]"
"D’un roman de Romain Verger, on ne sort pas indemne. Celui-ci, qui peut sembler à première vue, n’être qu’un exercice de style, une brillante composition, se révèle, tout au contraire, riche d’une monstrueuse culpabilité que le texte tente d’extirper. Les bouches seront écartées au-delà du possible pour que s’avouent les crimes, se dise ce qui se cachait dans la nuit. Nuit de noces pénétrée de cris insupportables, de révélations devenues indispensables. Bien sûr, il y a la grande maîtrise avec laquelle l’écrivain ordonne son imaginaire, mais il y a surtout cette lente descente aux enfers pour libérer [...]"
"Qu'ont-ils fait de nous, Noëline, qu'ont-ils fait de toi ? Peut-on mieux dévoiler l'amour à ceux qui s'y destinent qu'en les séparant comme on tranche les siamois, en taillant dans la chair et brisant l'os iliaque, dans le vif des deux, en dédoublant le mal, en répliquant la nuit ? Pour te retrouver, te voir, je suis du bout des doigts les nouveaux traits de mon visage, cette page de braille qu'est devenue ma face : arêtes, séracs, fissures, escarpes, l'exact calque en trois dimensions de ce pays montagneux dans les plis contractés duquel a couvé notre union".
C'est par ces mots que commence le texte de Romain Verger. Autant vous dire que j'ai rapidement compris que ce livre allait être particulier, et qu'il s'agirait peut-être même d'une lecture (...)
"Un homme (le narrateur) écrit. Remémoration ? On ne sait si son texte, surréaliste, où le sang affleure presque à chaque page, est de l’ordre de la confession, du délire, ou du récit onirique. L’effervescence des questions suscitées par la lecture n’a d’égale que l’émotion éprouvée — forcément violente, tant est troublant le dernier roman de Romain Verger : Fissions. Je prends les choses comme elles reviennent, dans le plus grand désordre, les attrapant à la gorge quand elles percent de ma camisole chimique. Ce sont tes cris, Noëline, le visage fêlé de tes sœurs ou la fosse emplie de nuit et de silence, les vœux du prêtre, pluies de riz et giboulées de roses, d’interminables routes entaillées dans le vide où j’avance sans garde-corps, rasades de vodka, éclaboussures de sang, l’éblouissant crépuscule que dévorent [...]
"Déstabilisant, troublant, glauque, tels sont les premiers adjectifs qui me sont venus à l'esprit à la lecture de ce quatrième roman de Romain Verger. Difficile de se positionner sur mon ressenti tant je suis sortie de cette lecture chamboulée, perdue... Tout en détails et ambiances, ce texte est exigeant tant dans sa forme que dans son écriture. Un véritable mélange de genres à tel point qu'il est difficile de classer le récit dans une seule catégorie: roman noir certes, mais aussi [...]"
Mon dernier roman Fissions a été sélectionné parmi les coups de cœur de l'été des libraires de Lyon. C'est à lire dans le N°48 de Mag2Lyon (juillet-août). Merci à Anne-Françoise Kavauvea, libraire à Point d'encrage.
FISSIONS, PAR L'ÉCRIVAIN CHRISTOPHE SPIELBERGER
LE GRAND FRISSON "Je m'étais dit lis-le le 21 juin, ainsi tu auras le temps de chercher tous les mots que tu ne connais pas dans le dictionnaire. Car Romain Verger cultive tantôt un art quelque peu désuet, consistant à labourer des champs lexicaux que la plupart des auteurs contemporains ignorent. De mon côté je ne lis plus beaucoup, aussi j'avais inscrit la date sur le calendrier : lire Fissions le 21 juin. Pour le clin d'œil, of course. Or trop impatient, attentif et finalement irrespectueux de ce que j'écris sur mon agenda, j'en ai attaqué la lecture dès le soir du 20 juin, où je m'aperçus bientôt que si je n'y prenais garde, je l'aurais terminé avant même cette date si symbolique du solstice d'été, où j'aurais tout aussi bien pu concevoir l'idée d'un barbecue nocturne… C'était sans compter le pouvoir magnétique d'un auteur prenant plaisir à ciseler chaque phrase, à décocher chaque trait de caractère, chaque lucarne descriptive avec la précision d'un policier sûr de ses effets, doublé d'un poète certain de son fait. Etrange alliage et qui allait me contaminer en quelques pages, celles-ci étant moins qu'à l'accoutumée truffées de vocables ancestraux. Si je suis taquin c'est à la manière d'un lecteur indolent soudain pris de nervosité, qui pensait avoir tout lu et s'attaquait légèrement blasé à ce nouvel opus, s'avouant bientôt avoir été pris aux pièges... Hameçonné en douceur par une histoire dont le ton s'installe en trois pages, prouesse romanesque où chaque personnage va trouver sa place, décliner ses identités sans nous les rendre confuses, une galerie assez ramassée si l'on considère l'amplitude du banquet de noces, avec là aussi le talent de nous rendre palpable en un éclair maison et manoir, familles qui pour l'occasion s'y sont emmêlées, jusqu'à l'odeur d'un bouc tournant sur sa broche, au fond du jardin... Je n'ai pas l'intention de détailler l'histoire, qu'il appartient à chacun de s'approprier, pour ma part j'ai tant été rassasié que je me forçai à reposer le livre au bout de cent pages, trouvant indécent de se bâfrer ainsi d'un mets si précieux, préférant le laisser reposer jusqu'au lendemain. Je m'arrêtai donc au moment où l'on apprend qu'un mégot a fourré la terre, au tournant d'une ligne droite que je n'aurais sinon plus été capable d'interrompre, et de permettre à cette histoire dévorante de germer en moi pour une nuit, ma jambe mordillée par la magie, ma langue inerte dans l'attente du baiser... La rigueur narrative est telle qu'à ce stade, on ne doute plus d'avoir bientôt des réponses nécessaires, sans trop démêler si nous les espérons ou nous les redoutons… Bien entendu, j'achevai ma lecture le lendemain sans pouvoir attendre le soir, au soleil et en plein après-midi, où je me sentis gavé d'un épilogue à la densité renouvelée, l'entrée dans une autre dimension, de rupture pour notre propre raison mais de continuité pour celle du narrateur, qui a droit lui aussi à un peu de réconfort... Et du bizarre tranquillement distillé de transiter vers l'horreur la plus sublime, où Romain Verger mesure mais n'élude pas, ose le dévoilement de visions tant possibles que fantastiques, ne laissant aucun échappatoire au lecteur à sa merci, harponné au même point d'infortune que ces quidams dont je tairai les noms… Brutal. Intègre. Baroque. C'est enlevé. Entre comptine et stupéfaction. Avec moins de dix mots compliqués. Entre Vinterberg et von Trier. La bande son pourrait être de Murcof, tiens je pense à The Versailles sessions. C'est le quatrième et meilleur roman de Verger, je le sais j'ai lu les trois autres."
© Christophe Spielberger (texte et photographie)
Les livres de Christophe Spielberger
Mes romans Fissions, Forêts noires et Grande ourse sont à l'honneur de l'émission Salle 101 du jeudi 13 juin sur Fréquence Paris Plurielle (106.3). Pour écouter le podcast, c'est ici. Un grand merci aux critiques de Salle 101 pour ce coup triple, d'autant que c'est aussi l'occasion pour moi de découvrir cette émission science-fictionnesque.