173/200 pleurer
Je pleure la haie qui marquait la limite entre le potager de mon grand-père et là lande, où il laissait paître une dizaine de vaches laitières.
Je pleure les gelée matinales qui parfois nous giflaient dès Octobre.
Je pleure les couleuvres et les phasmes.
Je pleure le bocage, la petite rivière Vertonne, que je croyais immuable et servait de refuge à mes aventures d’enfance.
Je pleure le front du glacier du Mont Blanc, le lit de la Loue qui ne coule plus dès le mois de mai.
Je pleure des chênes centenaires qui se délestent de leurs branches les plus hautes.
Je pleure des abeilles sauvages. Des tortues dans les filets.
Je pleure le mois de décembre qui neigeait sur le premier plateau du Jura.
Je pleure le silence des clochers de tourmente sur les Causses.
Je pleure les nacres de Bandol, les martinets noirs, la chasse aux Renards.
Et je pleure aux cœurs fermés à quatre tours qui préfèrent ne pas savoir, comme aux mâchoires serrées sur nos rages tues.
Je pleure pour renaître. Pour traverser le deuil d’une richesse qui s’en va. Je pleure pour guérir de notre peine, qui est la peine de ce qui vit. Je pleure pour me consoler, pour relever la tête, pour honorer le foisonnement de ce monde. Pour dire merci à tout ce qui renaît, à tout ce qui éclos, tout ce qui fleurit, bouture, se plante, jaillit, recommence, invente, fait tâche, et sème et se répand.
Je pleure pour ouvrir mon cœur à l’espoir, qui vient juste après la peine et qui se mêle à toutes nos larmes.










