LA FAILLE : JEU D'ÉCHEC CINÉMATOGRAPHIQUE
DEUX FIGURES PHARE
À Hollywood, depuis les années 1990, Anthony Hopkins est une figure intouchable. Depuis son rôle de psychopathe sophistiqué dans Le Silence des Agneaux (1991) où il joue le personnage d’Hannibal Lecter le psychiatre cannibale, l’acteur s’est illustré dans une succession de projets filmiques souvent dramatiques et profonds qui lui ont valu les louanges de l’Académie hollywoodienne. À ses côtés dans ce film, le jeune Ryan Gosling, qui, en 2007, monte à Hollywood, ayant fait sensation dans le drame romantique N’oublie Jamais (2004). Le film La Faille est un défi pour le jeune premier, l’occasion non seulement d’élargir sa palette de jeu mais aussi de progresser avec l’une des figures cinématographiques les plus composites d’Hollywood.
LE CINÉ DES ANNÉES 2000
Dans quel contexte industriel naît La Faille ? À l’époque de sa sortie, Hollywood opère sa transition numérique. Consciente des risques qu'elle prend, l'industrie reste prudente. Elle encourage plus que jamais les franchises qu’elle gave progressivement de CGI (Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, Pirates des Caraïbes, Star Wars, etc.). Côté indé, on prend encore quelques risques avec des films minimalistes aux scénarios non-linéaires comme Brick (2005) ou Memento (2000). La tendance « quirkie-indie » a également le vent en poupe chez les indépendants avec des comédies dramatiques décalées comme Napoleon Dynamite (2004), Lost in Translation (2004) ou Juno (2007).
SYNOPSIS
Et au milieu de ce capharnaüm d’idées se tient La Faille. Réalisé par Gregory Hoblit (Peur Primale (1996), Le Témoin du Mal (1998), Fréquence Interdite (2000)… ), ce thriller psychologique sur fond de bagarre juridique raconte l’histoire de Theodore Crawford (Anthony Hopkins) un riche ingénieur en aéronautique qui, après confirmation de l’adultère de sa (très jeune) femme, l’assassine, se fait arrêter puis s’engage dans un combat d’intellect avec Wiliam Bitchum (Ryan Gosling), un jeune avocat aux dents longues. Le jeune requin du barreau va devoir, envers et contre tout, piéger son adversaire à son propre jeu. Bref, nous avons là la recette d’un film de procès haletant.
COMBAT DE TÊTES
À travers une série de tableaux plus ou moins obscurs, nous sommes témoins des manipulations de l’un et de l’autre pour déstabiliser son opposant. Avec son lot de petits rebondissements bien placés, ce film pèse dans la balance des meilleurs films du genre. Même si La Faille s’avère un film assez convenu dans sa construction, l’affrontement éthique qui s’opère entre les deux personnages est saisissant. Une tension paranoïaque s’installe naturellement dans la toile de fond de ce procès épineux. À la manière de ses prédécesseurs cultes — Des Hommes d’Honneur (1992), Le Maitre du jeu (2003), Michael Clayton (2007), etc.— La Faille interroge sur les vices du système judiciaire américain. Comment un meurtrier calculateur peut-il commettre un crime et profiter des « failles » du cadre juridique pour s’en tirer libre ?
PERCER LA TOILE
À l’écran le duo Hopkins/Gosling fonctionne. Hopkins excelle dans son rôle de mari bafoué. Il matérialise un pervers narcissique raffiné dont les facéties perfides rappellent Hannibal Lecter. Son personnage de Crawford choisit sciemment ses mots lorsqu’il s’adresse à son adversaire où à toute autre figure d’autorité. Ses manières sont celles d’un homme courtois qui maîtrise la psychologie humaine ainsi que le système intransigeant auquel il s’adresse. Gosling, quant à lui, campe avec une grande sobriété un procureur adjoint terre-à-terre mais vulnérable. En pleine transition de carrière vers un prestigieux cabinet civil, il incarne un jeune homme ambitieux qui, face à l’acuité cynique de Crawford, est déterminé à gagner.
LA MÉCANIQUE DU SUSPENSE
Sans conteste, la colonne vertébrale de La Faille reste ce palpitant duel d’intelligences. Plus que la mécanique simple d’un thriller procédural lambda, le film joue avec son public : dès le départ, le spectateur connaît le meurtrier et son mobile. À sa charge de découvrir COMMENT il est arrivé à ses fins. Le jeu d’échec psychologique qui s’installe alors entre personnages et spectateurs tient en haleine. Qui du procureur adjoint ou du public saura dévoiler avant l’autre le pot aux roses ? Crawford est-il aussi incisif qu’il y paraît… ?
PETITS COUACS ET SUCCÈS CRITIQUE
Malgré tout, certains écueils mineurs parasitent le film. Notamment les intrigues secondaires. La relation amoureuse entre Bitchum et sa nouvelle supérieure sert-elle vraiment le propos ? Le rôle poignant du Lieutenant Rob Nunally —amant de la victime—serait-il sous exploité ? Des questions moindres, largement tues par le succès de La Faille à sa sortie. Pourvu d’un budget « modeste » d’environ 10 millions de dollars, le film récolte 92 millions de dollars de recette ! Et les plus grosses critiques sont quasi unanimes avec 73% d’avis positifs sur Rotten Tomatoes, la note de 7 sur 10 chez IMDb et un score de 68/100 chez Metacritic.
LA FAILLE EN 2025
Presque vingt ans plus tard, la proposition cinématographique de La Faille reste-t-elle pérenne ?
Il est vrai que la photographie naturelle du directeur photo Kramer Morgenthau, ses jeux de clairs-obscurs qui nourrissent la tension psychologique et la mise en scène choisie façon « film noir moderne » (palettes froides, formes géométriques omniprésentes) singularisent La Faille. En revanche, son rythme plus lent —mais parfaitement normal en 2007— peut perdre un public surstimulé en 2025.
Aujourd’hui, le découpage plus dynamique et la ligne narrative plus fragmentée de films comme Anatomie d’une Chute (2023) ou Juré n°2 (2023) conviennent mieux à la mentalité moderne. Quand La Faille mise sur un mécanisme procédural strict, ces films plus récents approfondissent quant à eux la subjectivité et le doute comme point centraux de leur intrigue. Toutes ces œuvres confrontent des personnages à un système judiciaire faillible, mais La Faille, en tant qu’œuvre de son époque, offre un regard plus mécanique, moins mouvant et moins ambigu sur le genre. Cela dit, sans l’ombre d’un doute, le film saura séduire un public amateur de frisson intellectuel.
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Christelle Nabor
















