Un esprit musicien dans un corps sain
A 73 ans, Eric Clapton alias Dieu souffre de problÚmes de santé moins dus à son ùge et à ses excÚs de jeunesse qu'à la pratique de son art. Le musicien peut en effet lui aussi collectionner les maladies professionnelles. La bonne nouvelle étant que la médecine les considÚre désormais sérieusement.
Le clichĂ© est tenace : le musicien dort peu, mange mal, pratique le sexe hasardeux, consomme des drogues un peu trop chargĂ©es de perlimpimpin et meurt jeune, souvent entre 27 et 55 ans, suicidĂ© ou cancĂ©reux. La vie rock and roll l'exige : vivre vite, ne jamais vieillir. Sauf que nous sommes en 2018 et que des Rolling Stones, quelques Who, quelques Led Zeppelin, deux Beatles et quelqu'un comme Eric Clapton vivent aujourd'hui plus ou moins paisiblement leur troisiĂšme Ăąge. Avec des bobos typiques de la septantaine mais aussi quelques handicaps plus professionnels. Prenons le cas de Clapton, nĂ© en 1945 : « je deviens sourd, j'ai des acouphĂšnes et mes mains fonctionnent Ă peine », avouait-il au magazine MĂ©decine des Arts, il y a quelques mois. Et ça, il ne le doit pas Ă sa vie trempĂ©e dans l'excĂšs rock & roll : dĂšs 1987, Clapton a en effet arrĂȘtĂ© de boire et de noyer son pif dans la schnouffe. Serait donc ici plutĂŽt mise en cause la pĂ©nibilitĂ© mĂȘme du travail de musicien, les guitaristes vieillissants partageant avec les caissiĂšres de supermarchĂ© une grande propension Ă l'arthrite de poignet et aux douleurs dans les mains.
Lire MĂ©decine des Arts, le magazine comme le site, est une expĂ©rience enrichissante. On peut notamment y apprendre que CĂ©line Dion souffre de bĂ©ance tubaire, une maladie rare de la trompe d'Eustache qui a pour effet secondaire d'entendre sa propre voix et sa respiration rĂ©sonner de façon excessive dans les oreilles (quelle horreur pour CĂ©line!). On y parle beaucoup de troubles musculo-squelettiques, de dos en compote, de surditĂ© et d'acouphĂšnes, mais aussi de la capacitĂ© vitale pulmonaire des trompettistes et du surpoids de certaines chanteuses. Bref, s'il y a bien une chose Ă retenir de ces lectures, c'est que la santĂ© du musicien est dĂ©sormais en fait trĂšs sĂ©rieusement prise en compte. Des mĂ©decins, des kinĂ©sithĂ©rapeutes, des posturologues et des ergonomes s'y intĂ©ressent de prĂšs et ce n'Ă©tait pas franchement le cas il y a encore quelques annĂ©es, oĂč les mĂ©decins de musiciens Ă©taient surtout censĂ©s soigner les cirrhoses, la syphillis et les sinus dĂ©truits par la cocaĂŻne.
Il ne faut pas faire l'erreur de gĂ©nĂ©raliser mais le musicien d'aujourd'hui mĂšne probablement une vie plus saine que ses ancĂȘtres des annĂ©es 50 Ă 2000. On sait par exemple que beaucoup de musiciens contemporains de mĂ©tal ne mangent plus de chauve-souris, vu qu'ils sont vĂ©gĂ©tariens. La scĂšne Ă©tant aujourd'hui quasi la seule façon de gagner de quoi vivre, on l'aborde dĂ©sormais moins comme un prĂ©texte Ă la dĂ©fonce que comme le job que c'est fondamentalement, avec donc aussi ce que cela exige de sĂ©rieux et d'efficience physique. L'environnement global est Ă©galement beaucoup plus contrĂŽlĂ© : beaucoup de salles de concerts sont interdites Ă la cigarette, les niveaux sonores y sont lĂ©gifĂ©rĂ©s, les horaires plus stricts... Le musicien ne gĂ©nĂšre mĂȘme plus autant d'enthousiasme adolescent qu'avant, ce qui lui rĂ©duit drastiquement les risques de MST.
La rĂ©volution food du dĂ©but des annĂ©es 2000 ayant installĂ© de nouvelles habitudes alimentaires dans les consciences, on a aussi notĂ© tout autour du monde une constante amĂ©lioration du catering. Pour peu que vous soyez un tantinet connu et donc bankable, c'est l'adieu aux pizzas, chips, charcuteries industrielles, fromages en carton et autres macaronis au micro-onde ! DĂ©sormais dans un contexte de concurrence fĂ©roce, les organisateurs et surtout les festivals mettent en effet gĂ©nĂ©ralement un point d'honneur Ă bien accueillir les musiciens, du moins les tĂȘtes d'affiche, et  bien accueillir est souvent synonyme de bonne bouffe. Aux Vieilles Charrues, en France, le plateau de fruits de mer est ainsi devenu lĂ©gendaire.
Bien entendu, les excĂšs dĂ©biloĂŻdes et la vie rock & roll existent toujours. Le fait est qu'ils relĂšvent de penchants personnels, de la psychologie, bref, de quelque-chose sur lequel il reste difficile de travailler, surtout si la personne ne se sent pas malade et considĂšre ce train de vie comme plutĂŽt fun. Sur quoi la mĂ©decine peut en revanche oeuvrer, y compris au niveau prĂ©ventif, relĂšve par contre de problĂšmes beaucoup plus rĂ©pandus et Ă priori plus simples Ă traiter : l'exposition au bruit, la rĂ©pĂ©tition de gestes mĂ©caniques, les problĂšmes osseux dus aux longs trajets inconfortables, la lourdeur du matĂ©riel et la difficultĂ© de le transporter, les horaires dĂ©calĂ©s et les jetlags Ă©ventuels, le sommeil difficile et fragmentĂ©... Ce qui est drĂŽlement moins rock & roll qu'une paroi nasale de mĂ©tal ou la goutte Ă 32 ans mais faciliterait quand mĂȘme pas mal la pratique quotidienne de l'art et du gagne-pain des musiciens, ces potentiels malades comme les autres.
Serge Coosemans











