Retour Ă Tunis, aprĂšs quelques annĂ©es Ă espĂ©rer pouvoir retravailler avec les tunisiens sur des thĂšmes comme la violence contre les femmes ou la drogue que nous menions il y a une dizaine dâannĂ©es, peu de temps aprĂšs lâarrivĂ©e au pouvoir de Ben Ali. Avec des villes comme Sousse ou Nabeul.
Tunis est devenue une ville dont lâurbanisme reflĂšte la folie dâun pouvoir « cĂ©sariste ».
Le pouvoir stalinien et nazi, mussolinien a laissĂ© une inscription architecturale forte dans le paysage de nos villes mais Ă©galement dans les esprits. Politique et urbanisme ont un rapport insuffisamment mis en avant. Les monuments du pouvoir doivent se voir de loin ; leur Ă©rection est au milieu de grandes places autour desquelles le flot des voitures tourne dans une sorte dâhommage permanent. Les avenues sont immenses, larges mĂ©prisantes pour le piĂ©ton qui est par nature dĂ©rangeant, incongru, potentiellement subversif. Le mĂ©pris de lâespace est manifeste tant on le consomme sans retenue ; lâidĂ©e dâencourager des lieux de croisement gratuit de la population, des espaces publics reflĂ©tant un « vivre ensemble » est absente . Ce sont des kilomĂštres quâil faut parcourir Ă travers des espaces ponctuĂ©s de luminaires sur lesquels lâusure du temps est sans pitiĂ©, trouĂ©s de terrains vagues et de constructions abandonnĂ©es, la crise sĂ©vit, mais il nây avait pas besoin de crises pour savoir quâon installait dĂšs lâorigine un urbanisme de spĂ©culations fonciĂšres, de profits douteux, de consciences achetĂ©es et corrompues. Cet urbanisme fasciste fait le malheur des villes africaines.
Tunis est devenue vulgaire et absente au citoyen du monde. La rĂ©volution de Janvier va-t-elle dĂ©clencher un cycle vertueux, respectueux de lâhomme, de son droit Ă sâapproprier lâespace pour le partager, pour le rendre beau ?
« Le printemps des arts » est une exposition dans un centre culturel de Marsa, quartier bourgeois de Tunis. Une installation reprĂ©sentait le buste dâune femme voilĂ©e dĂ©passant dâun tas de pierre. La lapidation des femmes est directement mis en cause ; un autre tableau reprĂ©sente des « barbus » dĂ©vorant des yeux une femme nue dont le sexe est recouvert dâun plat de couscous. Les salafistes sont venus, ont exigĂ© le retrait des deux Ćuvres ; ils sont revenus dans la nuit pour les dĂ©truire. Deux jours auparavant, un leader de Al QuaĂŻda avait appelĂ© au soulĂšvement. Dans plusieurs villes, les manifestants ont brĂ»lĂ© des postes de police, un palais de justice, des siĂšges de syndicats ouvriers ; les barbelĂ©s ont Ă©tĂ© dĂ©roulĂ©s pour protĂ©ger les ministĂšres, de ce mĂȘme barbelĂ©, « inventé » par les Israeliens et couvrant des milliers de kilomĂštres sur notre planĂšte. Un barbelĂ© de guerre, pas une barriĂšre contenant la libertĂ© de manifestation de nos villes dĂ©mocratiques. Peu de jour auparavant, jâavais Ă©tĂ© submergĂ© par lâĂ©motion devant lâĆuvre de lâartiste algĂ©rien Adel Abdessemed exposĂ© Ă Colmar en regard du retable du maĂźtre dâIssenheim, quatre Christ plaquĂ©s sur un mur blanc et faits de ce mĂȘme barbelĂ© dĂ©roulĂ© dans les rues de Tunis.
Ces manifestations interviennent dans une pĂ©riode dâĂ©criture de la Constitution tunisienne. Cette Ă©criture sâavĂšre dĂ©licate, car elle doit composer avec une majoritĂ© parlementaire soutenant  un islamisme modĂ©rĂ© et une gauche tunisienne trĂšs atomisĂ©e, mais pouvant compter sur un mouvement syndical fort.
 Lâislamisme modĂ©rĂ© existe-t-il ? Deux ministres , en dehors du ministre de lâintĂ©rieur, se sont exprimĂ©s Ă lâoccasion de la destruction des Ćuvres dâart ; celui en charge du culte islamiste a condamnĂ© les Ćuvres comme portant atteintes aux principes fondamentaux de lâIslam et  condamnĂ© les manifestations dans leur ensemble, celui en charge de la culture a condamnĂ© les attaques contre la manifestation artistique et la destruction des Ćuvres mais a regrettĂ© le caractĂšre outrageant des Ćuvres pour lâIslam. Tous les deux sont dâaccord pour entamer des poursuites judiciaires contre lâassociation qui organisait la manifestation et ont licenciĂ© la responsable de lâinstitution accueillant celle ci.
Lâislamiste dur a triomphé ; le ministre des cultes Noureddine Khademi en attaquant et justifiant la manifestation contre les Ćuvres oblige le modĂ©rĂ© Ă accepter que celles-ci pouvaient outrager les islamistes et lĂ©gitimaient ainsi les outrages. »Profanations flagrantes que ne justifient en aucun cas, la libertĂ© dâexpression et de crĂ©ativitĂ©âŠ..Toute forme dâagression et de transgression est strictement interdite..le peuple tunisien est un peuple musulman dont il faut respecter la religion, lâidentitĂ©, la culture et la civilisation ».
 A nâen pas douter, ce scĂ©nario va se rĂ©pĂ©ter sur dâautres terrains et lâhistoire a toujours montrĂ© de quel cĂŽtĂ© finit toujours par pencher la balance ; le fanatisme triomphe avec des complices plus ou moins volontaires du cĂŽtĂ© des dĂ©mocrates.
Le prĂ©ambule de la Constitution fait lâobjet dâune commission de rĂ©daction particuliĂšre sĂ©parĂ©e de celle qui rĂ©dige les dispositions constitutionnelles. Curieuse mĂ©thode, cela crĂ©e deux lieux diffĂ©rents pour le dĂ©bat politique et apparemment cette coupure se traduit par des antagonismes qui devraient ĂȘtre rĂ©solus dâici le 15 Juillet, date de prĂ©sentation du texte. Câest ainsi que si le prĂ©ambule affirme lâidĂ©e de la rĂ©publique indivisible, des dispositions constitutionnelles introduiraient des collĂšges parlementaires rĂ©servĂ©s aux chrĂ©tiens et aux juifs, Si lâEtat est qualifiĂ© de « civil » , le texte  obligerait le futur prĂ©sident Ă ĂȘtre de religion musulmane. Cette derniĂšre disposition exclurait de lâexercice dĂ©mocratique tous les non musulmans .Le prĂ©ambule fait reposer la Constitution sur « les constantes de lâIslam et ses objectifs, caractĂ©risĂ©s par lâouverture et la modĂ©ration, les nobles valeurs humanistes «, cela dans le but de bĂątir un rĂ©gime dĂ©mocratique, rĂ©publicain et participatif, dans lequel lâĂ©tat sera civilâŠDans lequel lâexercice du pouvoir se fera dans le respect des droits de lâHomme, de lâĂ©tat de droitâŠ. ». Quel sera le droit applicable par les juges administratifs ou judiciaires ?
Quelles sont les constantes de lâIslam ? « Ce sont celles qui font lâobjet dâun consensus « akida (foi),akhlek (Ă©thique ou morale), ahkem amma( les commandements gĂ©nĂ©raux), Dieu, les prophĂštes et les livres sacrĂ©s. Il y a consensus » et plus loin encore : « Nous avons Ă©voquĂ© dans le projet de Constitution lâidentitĂ© de ce peuple, pour quâil nây ait pas transgressions comme par le passĂ©. Bourguiba a piĂ©tinĂ© les principes de lâIslam et mĂȘme les pratiques fondamentales reconnues telles que le jeĂ»ne. » . La modĂ©ration a bon dosâŠ
LâindĂ©pendance de ces juges est garantie, mais quand ils seront saisis de la question de lâoutrage posĂ© par les Ćuvres dâart ou par toute crĂ©ation intellectuelle, quelles seront leur texte de rĂ©fĂ©rence ? Ce nâest pas Ă eux Ă interprĂ©ter les « constantes » de lâIslam ;câest aux autoritĂ©s religieuses Ă donner lâinterprĂ©tation. Cela va-t-il se traduire par une soumission des tribunaux civils aux tribunaux religieux ? Les rĂ©fĂ©rences suprĂȘmes des juges civils table leur sont donnĂ©es notamment par les rĂšgles internationales en matiĂšre de droits de lâhomme. Les « salafistes » ont compris que dans un rĂ©gime visant la dĂ©mocratie, les juges sont leurs ennemis. PrĂ©ventivement, ils brĂ»lent les tribunaux. Leurs autres ennemis sont les journalistes. TrĂšs nombreux sont les procĂšs contre des mĂ©dias ; trĂšs nombreuses sont les dĂ©cisions de justice relaxant les journaux au nom de la libertĂ© de la presse.
LâextrĂȘmisme salafiste sert politiquement les islamistes modĂ©rĂ©s pour se maintenir au pouvoir. On peut sâinterroger sur la pertinence de la mesure de couvre feu prononcĂ©e pendant trois jours dans tout le pays. Ceci a entraĂźne des annulations en cascade pour la saison touristique, mais a surtout eu pour effet dâinstaller un Ă©tat de tension conduisant les islamistes modĂ©rĂ©s Ă vouloir occuper la rue pour empĂȘcher les salafistes de le faire, puis de sâasseoir Ă une table de nĂ©gociation aboutissant Ă ce que chacun acceptait de renoncer Ă sa manifestation. LâautoritĂ© de lâĂ©tat Ă©tait bien autour de cette table.
La Tunisie est un pays dont la structuration juridique est forte ; nombreux sont les avocats et influents, les juges, en grande partie formĂ©s par la France, manifestent une volontĂ© de se dĂ©barrasser des entraves Ă leur indĂ©pendance. Ils ont observĂ© trois jours de grĂšve pour rĂ©clamer lâaccĂ©lĂ©ration dans la mise en place dâun conseil indĂ©pendant. LâunanimitĂ© sâest faite assez facilement parmi eux sur la mise Ă lâĂ©cart de quatre vingt juges ouvertement corrompus ; leur adhĂ©sion au processus dĂ©mocratique est profonde. Rencontrant des reprĂ©sentants du MinistĂšre de la Justice, je fus agrĂ©ablement surpris de leur prĂ©occupation de la surpopulation des prisons et de leur recherche de solutions lĂ©gales. Mais il faut aider ce processus de « juridicisation » de la sociĂ©tĂ© tunisienne en soutenant la rĂ©fĂ©rence aux conventions internationales des droits de lâHomme.
 Si la Tunisie adhĂ©rait, comme la Turquie, Ă la Convention europĂ©enne des Droits de lâhomme, les juges tunisiens pourraient sâappuyer sur la Cour de Justice de Strasbourg. LâUnion europĂ©enne a dĂ©cidĂ© dâaider fortement la Tunisie. Ne pourrait-on pas imaginer de conditionner lâaide Ă©conomique Ă la garantie du respect dâun certain nombre de droits et libertĂ©s et inciter ainsi la Tunisie Ă intĂ©grer lâEurope de la dĂ©mocratie ? Lâobjectif de cette aide est de freiner la migration, mais il nây a pas seulement des raisons Ă©conomiques qui poussent Ă la migration, il y aussi le niveau de garanties dĂ©mocratiques que tout individu doit avoir dans sa sociĂ©tĂ©. Le droit, la justice, la sĂ©curitĂ© sont des « constantes » indĂ©passables.
Sur la route du retour vers lâaĂ©roport, mon chauffeur, industriel local, se fit arrĂȘter pour une manĆuvre interdite avec un autre vĂ©hicule lĂ©ger ; il sâen excusa auprĂšs de lâagent qui nous serra la main et nous redĂ©marrĂąmes. Il me dit que du temps dâAli, il nâaurait pas Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en raison de la cylindrĂ©e puissante de sa voiture, que lâautre conducteur de la petite voiture aurait payĂ© un bakchich, que maintenant, tout le monde Ă©tait content dâĂȘtre arrĂȘtĂ© par un policier aimable. Je ne sais pas si les rĂšgles du code de la route sont mieux respectĂ©es, mais je sais quâil y a un peu de respect et dâĂ©galitĂ© qui rĂšgnent dans les rues de Tunis. Ceci est une saveur quâon nâoublie jamais, une fois goutĂ©e.