Parce que je porte toute la douleur de mon histoire familiale, la solitude incompressible, la noirceur et l'ennui. Parce que je trouve aujourd'hui que cette souffrance est devenue trop grande pour moi. Parce que je me considère à la fois comme le produit d'une famille cabossée par le destin mais aussi comme l'incarnation d'une marginale, d'une surenchère de la provocation dépressive.
J'ai longtemps cherché l'origine de la fissure, de la faille. J'en ai voulu à ma mère. Je déteste le souvenir de mes premières tentatives, celle qui attestaient de mon inaptitude à vivre, à mener une adolescence banale. Alors, j'ai tu la douleur car je sentais qu'on me la reprochait. Comme un vertige, la mort m'a fait des avances auxquelles j'ai voulu répondre positivement. Ce pourquoi je n'avais pas force ou le courage nécessaires.
Alors, je dispose de peu de solutions. Mis à part la culture, l'écriture et le sport. Je connais la fuite en avant, je connais la fuite dans toutes ses dimensions. Elle a imprégné mon début de vie de l'ensemble de ses conséquences. Je connais la solitude des journées, les pleurs masqués par la nuit. Le malaise, le mal-être qui donnent la nausée. Et le vertige destructeur qui pousse au suicide. Seule la mort me paraît rassurante quand la vie a marqué de son sceau effrayant la journée que je tente d'affronter.
Longtemps, dans mes relations amicales et amoureuses, j'ai eu peur que l'autre trouve la faille. Celle qui une fois le doigt posé dessus, dévoile l'entièreté de mes faiblesses, le déséquilibre intrinsèque de mon existence.
J'attends sans doute, pour écrire ce texte, que ce gouffre se referme. Pour que je puisse y jeter tous les souvenirs insupportables et tous les morceaux d'identité qui font de moi quelqu'un qui ne sait pas s'aimer. Je devrais peut-être arrêter d'attendre puisque ce jour n'arrivera certainement pas.
Il faudra déterminer les ruptures, les brûlures, les coupures. Celles qui ont affecté, altéré le corps et l’esprit. Il faudra comprendre les silences, ne pas retenir les cris. Ceux qui brisent le silence des nuits de souffrance. Celle-ci reste un programme : une identité à part entière, que l’on voudrait détruire mais qui nous constitue.
Je contiens cette rage latente et l’envie peu répressible d’avaler une boîte de médicaments ou de me trancher les veines. J’attends la nuit pour lui confier toute la noirceur de mon âme. Je porte avec difficulté, tous les troubles irrésolus, tous les malaises, toute la gêne et tout le silence.
J’ai décidé de commencer ce texte, malgré la honte qui paralyse encore mon travail d’écriture. Mais j’ai pensé que la nécessité d’écrire avait pris une nouvelle acuité. Qu’elle s’était chargée d’un caractère impératif. L’écriture ou le suicide. Ce sera donc le récit initiatique de ma navigation en eaux troubles, et je ne sais pas par où l’amorcer. Même si je sais que déterminer l’origine d’un vertige est abstrait et peu saisissable. Même si je prends le risque de me heurter au vide. Celui-là même qui me terrifie le plus. L’ennui qui a trop peuplé mes journées. Qui a recouvert de son voile gris l’ensemble des minutes. Oh, je l’ai fréquenté le vide, mais peu apprivoisé en définitive. J’ai appris à le connaître, à explorer ses recoins. Et, en creusant plus profondément, j’y ait trouvé le non-sens. Alors j’ai dépensé toute mon énergie pour en produire. Du sens. La religion n’était plus une option depuis longtemps. La foi, je voudrais la garder en la vie. Sans pour autant m’enfermer dans un système de pensée dogmatique. Car je connais toute la dangerosité de la croyance aveugle. J’ai été malade de mon absence de foi, de foi en l’existence. J’ai été désespérée, vraiment. Au point que j’ai multiplié les tentatives de rapprochement d’avec le néant. Puis j’ai tenté de tuer la mort à l’intérieur de moi.