Linky et le secret de nos vie privées : une cohabitation à hauts risques
[Oui, c'es long... lisez quand mĂȘme : intĂ©ressant]
1. PrĂ©alable pour se mettre Ă niveau : la collecte et l'enregistrement d'une courbe de charge par Linky peuvent-ils ĂȘtre trĂšs indiscrets ? RĂ©ponse : OUI (contrairement Ă ce quâaffirme Enedis)
La courbe de charge est l'historique, représenté sous forme de graphique, de la consommation électrique d'une habitation et, plus précisément des puissances appelées durant un intervalle donné, dénommé « pas ». On peut donc avoir des courbes trÚs détaillées, d'un pas d'une ou quelques secondes, ou des courbes moins détaillées d'un pas d'une heure par exemple ou plus.
Le degré d'indiscrétion potentielle dépend de la longueur du pas.
Si le pas est trĂšs court, de l'ordre de quelques secondes, quel est le danger ?
Enedis a affirmé, par la bouche de son directeur de projet, (voir la vidéo « LINKY les mensonges d'ERDF (J.J. Bourdin, Arte, On n'est pas des pigeons) :
https://www.youtube.com/watch?v=cMhYNzRT6Ks
(Ă partir de 0â30") que Linky ne sait pas reconnaĂźtre tel ou tel appareil en fonctionnement, et n'enregistre que la consommation globale des foyers.
La brochure « Le Linky tout simplement », distribuĂ©e au public chez qui Linky va ĂȘtre posĂ©, mentionne que le compteur Linky «ne connaĂźt pas la consommation de votre tĂ©lĂ©vision ou de votre lave-vaisselle». Or, ces affirmations sont trompeuses car grossiĂšrement tronquĂ©es. A partir du moment oĂč l'on dispose de la courbe de charge d'une habitation, il est aujourd'hui tout Ă fait possible d'en dĂ©duire quels appareils ont fonctionnĂ© et sur quelles durĂ©es, avec une trĂšs bonne prĂ©cision. Certes, ce n'est pas le compteur qui peut faire lui-mĂȘme cette analyse mais les ordinateurs du centre de traitement dâEnedis, Ă partir du moment oĂč le dit-compteur est capable, comme l'est Linky, de leur transmettre des donnĂ©es par le CPL G3 (Courant Porteur en Ligne).
Techniquement, cela peut s'expliquer de deux maniĂšres complĂ©mentaires. D'une part, dans un logement, tout appareil que l'on enclenche provoque localement, dans le rĂ©seau Ă©lectrique ce qu'on peut appeler une "signature", qui lui est spĂ©cifique et permet de le reconnaĂźtre. Par exemple la puissance appelĂ©e instantanĂ©e par un appareil peut ĂȘtre 4 fois supĂ©rieure Ă sa valeur en rĂ©gime Ă©tabli, puis cette valeur transitoire va s'attĂ©nuer aprĂšs 10 Ă 20 secondes pour retrouver une valeur normale. D'autre part, des travaux scientifiques ont Ă©tĂ© publiĂ©s, depuis les annĂ©es 80, visant Ă identifier la consommation d'appareils multiples Ă partir d'une courbe de charge globale. Il convient de noter qu'Enedis ne pouvait l'ignorer.
EDF, elle-mĂȘme, a financĂ© et hĂ©bergĂ© une thĂšse de doctorat sur ce sujet, soutenue en 2009 :
https://tel.archiv e s-ouvertes.fr/file/index/docid/461671/filename/These_M.ElGuedri.pdf
Cette thÚse faisait une revue de littérature, déjà abondante à cette époque, sur l'avancement des connaissances dans ce domaine et elle apportait en outre sa propre contribution à ce courant de recherche, le plus souvent connu sous le nom de "non-intrusive load monitoring" (NILM) ou "non intrusive appliance load monitoring" (NIALM).
https://www.robindestoits.org/attachment/2239257/
(voir chapitre 8.3), il Ă©tait signalĂ© que le Linky sâintĂ©ressait Ă la technologie NIALM. Depuis, l'Ă©tat de l'art a continuĂ© Ă progresser. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter (en anglais) :
https://en.wikipedia.org/wiki/Nonintrusive_load_monitoring
ou d'effectuer une recherche sur internet avec comme mots-clĂ©s « non intrusive load monitoring ». On peut Ă©galement consulter la vidĂ©o oĂč un chercheur universitaire allemand explique qu'on peut mĂȘme, Ă partir de la courbe de charge, dĂ©duire quelle Ă©mission de tĂ©lĂ©vision est regardĂ©e.
https://www.facebook.com/SanteJusticeEcologie/videos/1779127595706780/
Si le pas est plus espacé, par exemple 30' ou 60'
La discrimination fine entre les appareils n'est alors pas possible en l'Ă©tat actuel des connaissances. Toutefois, on peut clairement dĂ©gager d'une courbe de charge Ă ce pas plus espacĂ© un profil d'occupation de l'habitation. Comme on peut sâen rendre compte chez un habitant Ă qui on a posĂ© le Linky, la courbe de charge au pas de 30' que ce dernier lui renvoie permet de voir quand la maison est vide, quand les occupants y rentrent le soir, se lĂšvent et partent le matin.
Bien que moindres, ces indiscrĂ©tions rĂ©pĂ©tĂ©es sont une intrusion dans la vie privĂ©e car, a priori, tout le monde ne souhaite pas faire connaĂźtre Ă des tiers les pĂ©riodes oĂč son habitation est occupĂ©e et les horaires caractĂ©ristiques de sa vie.
2. Ces possibilitĂ©s dâespionnage sont-elles utilisĂ©es ? RĂ©ponse : en principe non mais les garanties Ă ce sujet sont problĂ©matiques
Il existe des gardes-fous, édictés par la CNIL et/ou contenus dans le RGPD européen (RÚglement Général de Protection des Données).
Enedis a la possibilitĂ© technique de collecter les donnĂ©es Ă nâimporte quel pas mais elle doit se contenter dâopĂ©rer dans le respect des rĂšgles suivantes :
lâenregistrement et la transmission Ă Enedis de la courbe de charge, au pas dâune heure ou, au minimum, dâune demi-heure sont conditionnĂ©s Ă lâaccord de lâusager, qui doit cocher Ă cet effet une case dans son espace client sur le site dâEnedis ;
lâĂ©tablissement et lâutilisation dâune courbe de charge Ă un pas de quelques secondes nâest pas autorisĂ©.
https://www.senat.fr/questions/base/2020/qSEQ200314568.html
Trois questions se posent néanmoins.
1 - Dâune part, quelle est la soliditĂ© de ces gardes-fous ?
Quelle est la puissance des contrĂŽles quant au respect de leur application ? Cela revient Ă poser la question du rapport de force entre EDF/Enedis et la CNIL. Dâun cotĂ© un puissant lobby, on lâa vu et on le voit pour le nuclĂ©aire, dâune entreprise dont les finances sont pour le moins prĂ©occupantes. De lâautre, un organisme qui emploie 200 personnes pour lâensemble des sujets quâelle a Ă couvrir et qui nâa pas toujours fait preuve dâindĂ©pendance vis-Ă -vis du gouvernement. Quant aux Ă©ventuels filtres CPL qui pourraient ĂȘtre posĂ©s dans les habitations, Ă©tant installĂ©s Ă l'aval du compteur, aucun dâentre eux n'empĂȘche la transmission des donnĂ©es vers le concentrateur.
2 - Peut-on croire aux serments dâEnedis affirmant quâelle respecte scrupuleusement les rĂšglements ?
Les informations gravement incomplĂštes quâelle diffuse (voir ci-dessus) nâencouragent pas Ă lui faire confiance les yeux fermĂ©s.
En outre, il faut souligner quâEnedis nâavait pas besoin dâinstaller chez tous les usagers un Linky pour poursuivre le but officiellement assignĂ©, Ă savoir une gestion du rĂ©seau meilleure et facilitant les Ă©conomies dâĂ©nergie. En effet, comme cela est fait dans dâautres pays, il suffit, pour mieux gĂ©rer le rĂ©seau, de suivre la consommation des foyers Ăźlot pat Ăźlot, et non foyer par foyer. Il Ă©tait Ă©galement possible de transmettre les informations issues dâanciens compteurs par dâautres moyens
- fibre optique, internet :
https://www.robindestoits.org/LES-FICHES-INFO-LINKY-5-Alternative-au-Systeme-Linky_a2677.html
Quant Ă lâinformation des particuliers sur leur consommation, elle peut trĂšs bien ĂȘtre faite par des dispositifs couplĂ©s avec les compteurs anciens.
On peut donc lĂ©gitimement se demander sâil nây a pas une autre raison Ă cet acharnement Ă dĂ©ployer des Linky tels quâils sont, avec leur capacitĂ© dâintrusion dans les vies privĂ©es. On ne doit pas oublier Ă cet Ă©gard que le PrĂ©sident du Directoire dâEnedis dĂ©clarait en 2016 : « Notre mĂ©tier Ă©volue et nous sommes dĂ©sormais un opĂ©rateur de big data qui va bientĂŽt gĂ©rer 35 millions de capteurs connectĂ©s ».
https://www.journald u net.com/economie/energie/1181724-philippe-monloubou-enedis-erdf-est-un-operateur-de-big-data/
3 - Enfin, peut-il y avoir des malversations ou des fuites de données ?
Il faut savoir que Linky ne garantit dĂ©sormais plus l'inviolabilitĂ© du comptage facturĂ© grĂące Ă un principe physique de mesure comme auparavant. En effet, le logiciel de comptage est modifiable par software Ă distance par le CPL, si ce nâest par Enedis, par hacking malveillant...
Ensuite, Il nây a pas quâEnedis Ă ĂȘtre intĂ©ressĂ©e par nos donnĂ©es privĂ©es. Des hackers, bien sĂ»r, mais aussi les services de police et de renseignement intĂ©rieur. Ces services savent tirer parti de leur surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e dâinternet. Ils ont donc la compĂ©tence de le faire aussi Ă propos des courbes de charge. Ils peuvent faire usage dâun droit de rĂ©quisition dans le cadre dâune enquĂȘte, ce qui est lĂ©gal.
https://www.cnil.fr/fr/lacces-des-autorites-publiques-aux-donnees-chiffrees
Cependant, on a vu Ă©galement, grĂące Ă lâaffaire Snowden, que les services de renseignement savaient aussi, en dehors de ce cadre lĂ©gal, « hacker » les systĂšmes qui les intĂ©ressent et y puiser des donnĂ©es en toute discrĂ©tion.
Que prĂ©fĂ©rons-nous dans une sociĂ©tĂ© qui se veut dĂ©mocratique ? Une sociĂ©tĂ© oĂč lâon dĂ©ploie chez les citoyens un outil capable dâespionner leur vie privĂ©e Ă leur insu, avec simplement des affirmations officielles quâon nâutilisera cette possibilitĂ© quâavec leur accord ? Ou bien une sociĂ©tĂ© oĂč il serait impensable de mettre en place un tel outil ?
â Denis Bourgeois pour Robin des Toits â Mars 2022
https://www.robindestoits.org/attachment/2285865/