L’IA qui navigue sur le web à votre place
Microsoft vient de franchir une nouvelle étape majeure dans l’intégration de l’intelligence artificielle. Le 28 juillet 2025, la firme a officiellement lancé le “Copilot Mode” dans son navigateur Edge. Plus qu’un simple assistant, cette nouvelle fonctionnalité transforme Copilot en un véritable pilote capable d’analyser, de comparer et d’agir sur…
Elle me dit que j’ai atteint ma destination. Mais ce constat n’est-il pas déjà une version trop humaine de ce que j’entends ? Et d’abord, est-ce une personne réelle qui parle ainsi ? Ensuite, est-ce bien à moi qu’elle s’adresse ? Une comparaison : quand je demande mon chemin à une dame et qu’elle me répond : « La première à gauche ! », je sais pertinemment que j’ai interrogé une personne en chair et en os et que c’est moi qu’elle a eu la gentillesse d’informer. Or en l’occurrence, je suis assis au volant d’une voiture et la voix de femme que j’entends est celle d’un automate, d’un assistant de navigation, qui reçoit ses informations d’un GPS. J’ai choisi tel itinéraire pour rentrer chez moi. Or quand je rentre chez moi, je n’ai pas besoin qu’on me dise que je suis arrivé à destination. Je ne peux que céder à l’évidence. C’est bien la maison que je connais, la boîte aux lettres avec le numéro, le garage que je trouverais les yeux fermés.
En fait, comme d’autres dispositifs logiciels – distributeurs automatiques d’argent, de tickets de métro, de billets de chemin de fer, de cartes de téléphones portables, d’aliments et de boissons, autres… – l’assistant de navigation n’est qu’un de ces programmes de communication automatique, qui rythment désormais la vie moderne. Mais c’est une communication en sens unique. Vous souhaitez vous rendre à tel endroit ? On vous propose trois itinéraires. Vous choisissez le troisième ? Votre itinéraire est en cours de calcul. Vous n’avez plus qu’à écouter cette voix (et à suivre éventuellement le trajet sur l’écran) pour atteindre sans peine la destination que vous vous êtes fixée. Mais comme le dispositif fait aussi appel à une voix humaine préenregistrée (ce qui n’est pas le cas du distributeur automatique), vous entrez insensiblement dans un échange qui vous rappelle la conversation humaine. Laquelle est généralement (et normalement) bidirectionnelle.
C’est ce qui rend si touchant le jeu de Jean-Pierre Bacri dans La vie privée de Monsieur Sim (2015), film de Michel Leclerc, dont une séquence est basée sur l’exploitation fantasmée d’un assistant de navigation devenu soudain bidirectionnel. Ayant perdu son chemin dans le Vercors enneigé, Sim se met à confier ses états d’âme à son GPS, qui finit par lui répondre sur le même ton. Ce qui plaît dans cette séquence, c’est le besoin de cet homme tourmenté de parler à quelqu’un, même si ce n’est qu’un automate programmé pour baliser et suivre un itinéraire. Étant donné notre expérience de conducteur, nous savons bien qu’une telle conversation ne risque pas de se produire, pour la bonne raison que le GPS n’est pas « programmé pour ». Il est conçu pour vous guider efficacement sur le chemin que vous avez vous-même choisi. Mais jamais il ne répondra à vos questions, vos commentaires, vos signes de bonne ou de mauvaise humeur. Jamais non plus la voix neutre ne deviendra enjouée, parce que vous avez suivi fidèlement ses instructions. Encore moins peut-on s’attendre à ce qu’elle vous félicite pour votre « bonne conduite ». Ou qu’elle vous boude, parce que vous avez négligé certaines de ses recommandations.
M’étant jadis intéressé à un programme de « conversation naturelle », je me souviens qu’un des problèmes de la simulation de celle-ci était d’éviter des évidences, vu la connaissance qu’on est censé avoir de l’univers et celle que les interlocuteurs ont l’un de l’autre. J’avais constaté, par exemple, que dans un logiciel de distributeur automatique de billets, on avait prévu notamment deux instructions, qui relevaient d’une pente pragmatique différente. Pour l’instruction « Prenez les billets ! », on pouvait se demander s’il était nécessaire d’inciter la personne, qui venait spécialement dans ce but, à se saisir du résultat même de sa démarche. Pour la deuxième instruction « Reprenez votre carte ! », l’ordre était plus utile, étant donné que, selon les statistiques, l’oubli d’une carte dans un distributeur n’est pas rare. Conclusion : prendre les billets, quand on vient justement pour en retirer, relève de l’évidence ; reprendre sa carte est moins évident, si bien qu’une instruction explicite peut s’avérer utile.
Revenons au GPS. Pourquoi rentrant chez moi la voix me dit-elle que je suis arrivé à destination, alors que pour moi c’est évident ? Pour la simple raison qu’elle ne me connaît pas. Ce n’est pas à moi personnellement qu’elle parle. C’est au conducteur quel qu’il soit. Elle n’a d’ailleurs aucune idée de ce que je sais ou ignore. Elle ne connaît que des destinations et des chemins qui y conduisent. Aussi me conduira-t-elle sans peine à Trifouillis-les-Oies ou à Houtsiplou. Et chaque fois qu’on aura touché au but – à l’aller comme au retour – elle n’en démordra pas : elle dira que j’ai atteint la destination. Parole d’automate !