#METOO, MASTER OF ALL (DEUXIÈME PARTIE)
Tout cela fait-il d’Ansari la vraie victime de cette affaire ?
Quoi que l’on veuille reprocher à Grace, l’attitude d’Ansari n’en est pas moins déplorable. Au contraire, elle est tout particulièrement significative : elle est l’expression d’un désir d’obtenir coûte que coûte ce qu’il pense lui être déjà acquis.
Cela se traduit par :
• Sa précipitation. Ansari expédie leur dîner afin de rentrer au plus vite chez lui. Dès le pas de la porte passé, il l’invite à s’asseoir sur le comptoir de la cuisine où il la déshabille presque immédiatement pour lui faire un cunnilingus.
• Son manque d’écoute. A plusieurs reprises, Grace manifeste son inconfort ou son désir de ralentir – verbalement et non verbalement. Ansari feint de l’écouter, calmant le jeu à chaque fois l’affaire de quelques minutes avant de se remettre à insister lourdement.
• Son agressivité. Alors même que Grace lui a fait part de son besoin de douceur, Ansari continue pourtant de lui mettre les doigts dans la bouche dans le but d’essayer de la pénétrer digitalement. Symboliquement fort, c’est comme s’il cherchait son silence.
• Il l’invite aussi à boire à plusieurs reprises, ce qui n’est pas non plus bénin.
Il ne s’agit que d’un avis personnel, mais je doute que la majorité des femmes imagine leur première fois avec un homme qu’elles viennent de rencontrer se dérouler à la façon d’un film X – à moins que ce soit là le but.
« Pourquoi n’a-t-elle tout simplement pas dit non ? »
L’inévitable question. C’est bien ce qu’on nous apprend : dire « NON ! » fermement, se débattre, crier s’il le faut. Pourtant les femmes imposent rarement un « non » à leurs partenaires. A la place, elles diront :
• « Attends… »
• « Ralentis… »
• « Je ne suis pas à l’aise… »
• « Je n’aime pas trop ça… »
Ou elles resteront silencieuses et immobiles en attendant que ça passe ou en espérant que leur partenaire daigne comprendre. Mais jamais un « non » franc.
Les hommes n’aiment pas s’entendre dire « non »
« Non » est pour eux l’occasion d’insister, souvent avec une escalade dans la violence. Pour une femme, « non » équivaut à prendre le risque de précipiter ce qui pourrait rapidement devenir un viol.
Alors demandera-t-on encore :
• « Pourquoi aller chez quelqu’un qu’on ne connait pas ? » en omettant gracieusement que des agressions sexuelles/viols sont majoritairement commis par des proches.
• « Elle devait bien savoir ce qu’il attendait d’elle, non ? » en prenant bien soin de repousser l’idée qu’elle puisse peut-être vouloir autre chose, elle.
• « Pourquoi avoir accepté de lui faire une fellation ? » en ignorant volontiers que les femmes cèdent souvent à la pression de leurs partenaires en espérant la paix ou pour faire plaisir.
• « Pourquoi ne pas être partie plus tôt ? » en ne se doutant pas que même ça relève d’une fine négociation afin de ne pas brusquer les sentiments de son partenaire toujours dans le but de ne pas provoquer de réactions violentes. Ou tout simplement, peut-être qu’elle espérait qu’il l’écoute et change d’attitude…
N’est-ce pas naturel de s’attendre à ce que la personne avec qui vous passez un bon moment vous respecte suffisamment pour ne pas vous traiter comme un simple morceau de viande ? Il semblerait que non.
Et si on changeait de focus ?
Au lieu de blâmer les victimes, peut-être faudrait-il jeter un œil aux fondations du problème.
Les hommes seraient dans l’incapacité d’apprécier et d’interpréter correctement les signaux lancés par les femmes. Le patriarcat affecte particulièrement les femmes en ne leur permettant pas de réellement prendre en main leur sexualité, mais les hommes ne sont pas non plus éduqués à prendre en compte des besoins de leurs partenaires.
Une étude menée à l’Université de Binghamton à New York en novembre dernier démontre que pour les hommes, simple attirance vaudrait pour consentement. L’étude mettrait aussi en cause « l’effet de précédence » où lorsqu’une femme consentirait à une relation une fois, elle consentirait à toutes les fois suivantes...
Séduire c’est chasser : « un non est un oui en devenir ». Parce que les femmes ne sont pas censées s’exprimer de peur de nuire à leur image, il est du devoir de l’homme de la pourchasser jusqu’à ce qu’elle cède, même quand elle n’en a pas vraiment envie. Et c’est ce modèle que l’on reproduit à l’infini.
L’initiation d’une relation est conditionnelle au désir de l’homme. Mais quand la situation est inversée, la femme est représentée comme une tentatrice diabolique qui finit souvent mal, seule, abandonnée de tous.
« Doesn’t look like you hate me. » Ansari à Grace alors qu’il l’attire sur son canapé après lui avoir demandé une fellation. Quelques minutes auparavant, Grace lui avait demandé de lui accorder un peu de temps.
Alors parce qu’elle reste là, pour Ansari, Grace acquiesce tacitement à tout ce qu’il voudrait bien lui faire… parce qu’après tout, tant qu’elle ne s’en va pas, c’est qu’elle le veut bien – « le » étant un rapport sexuel.
Dès lors, hommes et femmes partagent une communication biaisée que les hommes ne cherchent pas non plus à établir parce que dans leur bon droit. N’ont-ils pas des pulsions irrésistiblement supérieures à celles des femmes ?
C’est parce que tant d’hommes se sont reconnus dans l’attitude d’Ansari qu’il y a eu un tel mouvement de recul – une façon de plaider la jurisprudence de la « zone grise » et du plus grand nombre : « Mais non, ce n’est pas grave, ça arrive tout le temps. C’est même plutôt normal. » Et l’on peut comprendre le tollé. Qui aurait envie de se réveiller un matin et de se voir dire que l’on est un salaud ?
Peut-être malgré elle, Grace est devenue une sorte de catalyseur, pourtant son message aussi dérangeant soit-il, fait partie intégrante du moment #metoo. Et si de moment l’on veut passer à mouvement, il est capital de l’entendre justement parce qu’il interroge les fondamentaux des interactions hommes/femmes ; il discute la refonte de principes millénaires.
En réalité, la zone grise n’existe pas. Ce n’est qu’un mythe servant à se rassurer lorsque l’on navigue en eaux troubles. Il y a consentement ou il n’y a pas. Reste à savoir si l’on est prêt à entendre cela.
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