La cacophonie des épines sous la jupe
Les mots ont un impact. On dit journée de la femme comme pour parler d'une essence mystérieuse et absurde de cet être à qui il faut offrir des roses, lui rappeler son rôle et sa préciosité. Condescendance ? Oui je crois.
On dit d'une femme qu'elle “s'est faite violer” et l’utilisation de la construction pronominal “se faire” a son importance dans la grammaire : la femme est rendue responsable du crime perpétré contre son intégrité physique. Le rôle de l’assaillant est tu dans cette phrase.
Comme lorsqu'on dit d'une femme qu'elle est battue, il n'y a pas de mots qui viennent incriminer précisément l'homme qui bat, un homme battant, un homme violent, un homme batteur, un monstre ignoble. Le noyau femme est celui autour duquel on tourne, et le crime devient sa responsabilité à elle-seule. Le viol et la violence n'est pourtant pas une affaire qui ne concerne que les femmes.
Aujourd’hui, j’ai la haine. Parce que la société est violente à notre égard. Parce qu’à partir de 15h40 les femmes ne sont plus payées. Parce que François Fillon, dans ses affaires de voyous et d’emplois fictifs, emploie sa propre fille à un salaire plus réduit que son fils alors qu’elle est plus âgée et plus diplômée. Parce que des types comme Baupin S’EN SORTENT TOUJOURS, son affaire classée sans suite à cause de la prescription des faits, et parce que notre République sent le slip renfermé d’un patriarche, ce même Baupin se considère légitime de porter plainte contre ses victimes, au nombre de 14. Parce que porter plainte pour harcèlement, c’est devoir quitter l’entreprise et se retrouver en difficulté financière, et que la prescription arrive avant que la victime ne puisse sortir de l’emprise de son agresseur. Parce qu'on propose les honneurs à un violeur comme Polanski. Parce que le harcèlement de rue concerne 100 % des femmes, parce que la nuit appartient aux hommes, parce que 40% des hommes commettraient un viol si ils étaient sûr de ne pas être pris, parce que des Brock Turner se baladent librement pour 96 % d’entre eux. Parce que la culture du viol a encore des beaux jours devant elle. Parce que l’épisiotomie, parce que l’excision, parce qu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint…
Mais la liste est tellement longue. J'ai choisis pour l’occasion un petit florilège, de mémoire, par témoignage de proches, de choses que j'ai entendues, qui me sont revenues en quelques secondes, comme autant de choses qui résonnent dans ma tête depuis toutes ces années, par violence, par dégoût, les mots. Ces mots qui ont de l’importance, qui restent comme autant de cicatrices sous la peau.
Tu devrais pas t’habiller comme ça, tu vas te faire violer, respecte toi, tu couches avec pleins de mecs, mais t’es vraiment qu’une pute, faut pas t’étonner si après tu te fais harceler dans la rue, “Salope! T’es qu’une salope avec ton p’tit short à ras d’la chatte! J’te la défonce moi ta p’tite chatte avec ma grosse bite! Tu vas voir quand tu vas descendre, j’vais te suivre et te violer jusqu’à ce que t’aimes ça!”, vas-y remonte-la plus haut j’aime bien te regarder, bonjour mademoiselle…, eh t’es fraîche, “Oh attention, cette position me donne bien envie de te baiser.” tu vas voir on va t’attendre et on va venir te violer, en même temps les filles qui se baladent la nuit en mini jupe elles l’ont bien cherché, elles sont provocantes, en vrai elles ont envie, elles les allument et après elles disent non, moi j’ai jamais sifflé une fille dans la rue, j’aime bien ton petit haut, t’as mis du vert pour moi, tu savais que j’aimais ça, je vais te boucher tout tes trous, occupez-vous d’abord de votre famille avant de penser à prendre un poste comme celui-là, tu devrais être plus féminine, tu manges salement tu t’en mets partout, c’est pas beau dans la bouche d’une fille, aah elle est moche elle est super masculine, je vais la corriger à coup de bite, je me souviens que t’étais mignonne la première fois que tu es venue, t’as envie de sexe avec le vieux là-bas pas vrai, je te mate, j'ai bien le droit ? Tu aimes ça toi, les choses dures et chaudes, tu vas la choquer arrête ! Elle est mal-baisée celle-là, les féministes je leur crache dans la chatte et je les baise même pas, c'est toutes des connes de toute façon, moi si elle a des poils je descends pas faut pas déconner, t'as quand même vachement de poils pubiens, elle s'épile pas ta copine ? Sérieux ? Mais pourquoi ? Sa chatte sent le pâté (rire), nan mais laisse tomber elle est complètement hystérique celle-là, je vais te redresser, tu suces ? tu fais plaque-tournante maintenant ? eh t'es charmante, t'es charmante, t'es charmante, ah ben toute suite t'es plus sexy quand tu portes des talons, c'est bien tu fais un effort, t'as grossi non ? Tu peux éviter de parler de tes règles, c’est un peu ignoble, c'est pas bien ça, tu devrais manger moins, moi si j'étais une femme je coucherais pas à droite à gauche comme toi, tu devrais descendre un peu plus ton décolleté, c'est comme ça qu'on attrape le sida, sérieusement tu vas t'habiller comme ça pour sortir, les femmes ça s’attrape par la chatte, mais vas-y on essaye la sodomie, je te jure tu vas aimer, il l’a doigté tellement fort qu’il a fait une tâche de sang dans mon lit, regardez (rires), je bande pas parce que tu m’excites pas, il faut que tu te lâches, t’aurais pu me dire que t’avais eu ton diplôme c’est quand même grâce à moi, mais non les femmes ne se font pas harceler, c’est quoi cette gouine ? c’est ta faute aussi, t’avais qu’à bien choisir le mec avec qui tu sors, mais t’es sûre que c’était vraiment un viol ?
Ces mots ont impact. Un tas d'éléments, mis en vrac, comme on ramène à soit les milliers de grains d'un tas de sable. Ça s'écoule toujours, entre les doigts, ça revient subrepticement dans la tête, ça ne s'arrête pas. Quand on les reçoit, on se convainc de ne pas avoir tant de valeur que ça, on se convainc qu’on n’a pas à revendiquer quoique ce soit, que de toute façon on ne sera pas écouté, que ce soit familial, amical, professionnel, et même conjugal. Parce que les mots creusent le gouffre dans lequel la résistance et la dignité s’abîment, celles de ceux qui sont convaincus depuis toujours qu’ils sont trop faibles, trop insignifiants, et qu’ils n’ont pas voix au chapitre.
Le combat pour que l’injustice cesse est global, il concerne chacun de nous, qu’on soit femme ou homme.
Alors oui, en cette journée du 8 mars, mais pour tous les autres jours encore, parlons des droits des femmes. Nous avons tous besoin du féminisme.