Parcelles de vie
Chez Laurent et Isabelle Charvin // Domaine Charvin // Châteauneuf-du-pape // 33 hectares
Est-il possible d’apprendre de ses erreurs ? Echaudé par mes efforts du début de l’été j’ai tracé un parcours zigzagant – sensé m’épargner des affrontements frontaux avec le mistral – et taillé dans la longueur des étapes. 17 km aujourd’hui. Pour le coup c’est trop court. Alors, je flâne, m’arrête par exemple pour déchiffrer cette stèle : « Ici, le 18 X 1997, ont été scellées 50 bouteilles de VIN d’AOC LIRAC en commémoration du cinquantenaire, par les producteurs, négociants et confrères jaugeurs de Lirac. En 2047, que nos héritiers jaugeurs les découvrent et les lampent dignement » ; médite sur l’insistance de deux fureurs modernes : l’enfouissement et son opposé, l’extraction ; remarque en surface la grande diversité des sols : les calcaires durs et blancs qui ont laissé place au sable, les limons, les galets roulés, leurs mélanges.
Je suis d’autant moins pressé que Laurent Charvin m’a prévenu qu’il sera peu disponible, qu’il m’hébergera sans contrepartie c’est-à-dire sans performance. Je le retrouve en fin d’après-midi devant son chai, allure un peu déboitée, air préoccupé. Une poignée de main quelques échanges et la conversation s’élance gagnant peu à peu en chaleur et en débit. Nous passons rapidement entre deux rangées de cuves béton et leur couvée de rouges pour atteindre trois jarres en terre cuite venant d’Italie. « Je n’utilise pas de bois, ce n’est pas l’histoire d’ici. Nous sommes des Gallo-romains. Il suffit de creuser un peu, on trouve des tesselles partout. » Les jarres pourtant sont une nouveauté : « j’ai mis longtemps à être convaincu. Il a fallu qu’un ami me fasse découvrir ce fabriquant pour que je plonge. Pour les blancs… mais tu dois avoir soif. On a encuvé cette jarre avant-hier, tu vas voir : c’est super. » Le verre tiré me rafraîchit en effet très agréablement : rien de bourru… « Dedans il y a une parcelle de Bourboulenc, un cépage que je n’aime pas trop mais que j’ai assemblé avec une parcelle de clairette rose ». Est-ce l’évocation de la parcelle – troquée avec le Lycée agricole voisin qui la trouvait trop dure, trop pentue, pour ses apprentis vignerons – ou celle du cépage « dont certaines grappes mélangent les grains blancs et roses », quelque chose dans la voix de Laurent s’est ouvert.
Nous finissons par sortir du chai. Dans ma remorque, l’étui de cuir fabriqué par Alain Itey pour mon instrument a produit son effet : on veut savoir ce qu’il y a dedans. Je propose une courte démonstration. Elle se fera devant la maison entourée de ces belles vignes qui ont donné envie à Laurent, après un temps de formation en Bourgogne, de prendre la suite de son père : « avec trois axes : continuer la taille en gobelet et la vinification en grappes entières, utiliser le moins d’intrants possible. » La pico performance – je joue trois lunes – est l’occasion de rencontrer une partie de la famille : Isabelle, la femme de Laurent, qui travaille pour une cave coopérative, Rose la fille cadette et Lila, sa sœur, férue, comme son père de mythologie. Elle me surprend en rapprochant Rhapsode des dionysies, célébrations bacchiques à l’origine de la tragédie. J’y repenserai le lendemain en longeant l’imposant postscænum du théâtre antique d’Orange
Le jour déclinant, je m’apprête à rejoindre l’appartement que me prêtent Isabelle et Laurent. Mais le vigneron veut me montrer une parcelle toute proche de la maison. « La Charavine » ainsi que la nommait « de façon un peu dépréciative » son ancien propriétaire, est une petite merveille de complantation où tous les cépages de l’appellation Côte-du-Rhône semblent tenir conseil. Une fête transgénérationnelle avec des centenaires (123 ans pour les doyens) et des jouvenceaux – des sélections massales, faites par mon guide lui-même : « je préfère choisir mes bois et suivre chaque greffon plutôt que d’acheter des produits tout faits. » Mais comment expliquer une telle diversité ? « Elle reflète l’époque où la polyculture dominait. Une ferme n’avait souvent qu’une parcelle de vigne. Et il était naturel d’y accueillir différents cépages ».
Je pars finalement dans la fin du crépuscule. Avec un peu de poids en plus dans ma carriole : 75 cl de la cuvée Damon 2021. Le nom de la cuvée est celle de la parcelle de Grenache dont elle est issue. La vigne avait appartenu à l’arrière-grand-père Charvin mais était sortie de la famille proche par le jeu des successions. « J’ai toujours entendu mon père et mon grand-père s’en désoler. J’ai pu la racheter très récemment et nous en avons tous été très heureux. » La bouteille est maintenant débouchée. Je regarde son étiquette réalisée par la fille ainée de mes hôtes, étudiante en art à Paris. Que représente-t-elle ? Le plan de la parcelle au cadastre. Ce que Laurent appelle : « un chemin de vie. ».















