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Comment, d’après Erik Orsenna, le secret des grandes marées fût révélé par hasard à un exilé argentin à Bréhat
“Le senor Fernandez se trouvait seul à douze mille kilomètres de Buenos Aires, infiniment troublé, comme un enfant déjà un peu trop grand réfugié sous la jupe de sa mère. Car les senteurs de la marée basse, ses couleurs chairs, ses végétations prolixes et souples, la fraîcheur de ses humidités étaient, à n’en pas douter, celles de l’intimité d’une femme.
Le senor Fernadez se signa. Il comprenait pourquoi Dieu n’autorisait chaque année que si peu de grandes marées, pourquoi dans Sa sagesse, Il ordonnait à la mer de recouvrir au plus vite ces espaces tentateurs, à peine les avait-elle exhibés aux humains.
...
Une femme blonde (décidément, la blondeur était la teinte voulue par Dieu dans ces parages pour les épouses comme pour les enfants) s’approchait. Elle s’arrêta sur une langue de sable clair ondulé par les dernières vagues de la mer descendante. Rien ne la distinguait des autres traqueuses de bouquets (Palaermon serratus). Mais voici qu’elle laissa tomber son filet; d’un geste brusque de l’épaule, se débarrassa de son panier; dénoua son foulard, les rubans de ses espadrilles; ouvrit très vite les boutons d’un vieux shetland rouge. Elle portait un short militaire kaki trop grand et, pour le haut, l’uniforme local: le tricot rayé. Elle resta debout au milieu du blanc brillant, couleur incongrue dans cet univers de nuances, de transitions, fixant l’horizon droit devant elle, puis ferma les yeux.
L’homme portait, lui, l’outil du chasseur de crustacés, sa pince-monseigneur, le long crochet recourbé pour aller, au fond d’une anfractuosité minuscule, forcer le tourteau, effrayer l’étrille ou décoller l’ormeau.
Il allait passer. Brusquement, il se jeta contre elle. Il avait gardé son attirail. La femme lui ébouriffait les cheveux. Sans un mot, ils glissèrent sur la langue humide.
Pour un tel habitué, comme je l’ai dit, des nuits de Buenos Aires, le spectacle des emportements des corps n’était pas une nouveauté. En revanche, l’accompagnement sonore le bouleversa. Ces gens, tout en se chérissant, se parlaient. Parlaient à haute et joyeuse voix, comme si, plus encore que par les gestes, le bonheur leur venait des mots: “Oh, merci pour cette envie de toi.” “D’où te vient cette douceur?” ‘J’ai tant rêvé de ta peau.” “Je crois que je n’aura plus jamais peur.” “Tu m’emmènes avec toi.”
il changea d’appareil et d’objectif, vissa sur son Nikon n°2 un 400 mm et, abandonnant à leurs aventures ses voisins les plus proches, balaya la rizière bretonne. Jusqu’à l’horizon, tandis qu’autour d’eux une armée d’imperturbables continuaient leur pêche, des hommes et des femmes, sur le sable ou sur les goémons, au bord des mares ou adossés aux rochers, se donnaient du plaisir.
...
Au-dessous de l’Argentin, les deux amants trempés s’étaient relevés et, debout face à face, se regardaient. Notre ami ferma les yeux. Il avait sa morale: autant on peut lorgner sans vergogne tous les états du corps, autant il faut laisser dialoguer tranquillement les âmes. Mais sa résolution ne tint pas longtemps. Très vite, il desserra les paupières.
La femme avait pris la tête de l’homme dans ses mains. Une gravité désespérée les avait envahis.
-A l’année prochaine, dit la femme.
-Prends soin de toi, dit l’homme.
Ils s’arrachèrent, se tournèrent le dos et, d’un pas trop décidé, s’en furent vers quelque chose qui, selon toute probabilité, devait être leur mariage à chacun.
Il se rendit compte que, d’émotion, il avait oublié d’appuyer sur le déclencheur. Les coutumes locales ne seraient jamais immortalisées.
Erik ORSENNA, Deux étés