“L’alcoolisme n’apparaît pas comme la recherche d’un plaisir, mais d’un effet. Cet effet consiste principalement en ceci : une extraordinaire induration du présent. On vit dans deux temps à la fois, on vit deux moments à la fois, mais pas du tout à la manière proustienne. L’autre moment peut renvoyer à des projets autant qu’à des souvenirs de la vie sobre; il n’en existe pas moins d’une tout autre façon, profondément modifié, saisi dans ce présent durci qui l’entoure comme un tendre bouton dans une chair indurée. En ce centre mou de l’autre moment, l’alcoolique peut donc s’identifier aux objets de son amour, “de son horreur et de sa compassion”, tandis que la dureté vécue et voulue du moment présent lui permet de tenir à distance la réalité. Et l’alcoolique n’aime pas moins cette rigidité qui le gagne que la douceur qu’elle entoure et recèle. Un des moments est dans l’autre, et le présent ne s’est tant durci, tétanisé, que pour investir ce point de mollesse prêt à crever. Les deux moments simultanés se composent étrangement : l’alcoolique ne vit rien à l’imparfait ou au futur, il n’a qu’un passé composé. Mais un passé composé très spécial. De son ivresse il compose un passé imaginaire, comme si la douceur du participe passé venait se combiner à la dureté de l’auxiliaire présent j’ai-aimé, j’ai-fait, j’ai-vu, — voilà e qui exprime la copulation des deux moments, la façon dont l’alcoolique éprouve l’un dans l’autre en jouissant d’une toute puissance maniaque. Ici le passé composé n’exprime pas du tout une distance ou un achèvement. Le moment présent est celui du verbe avoir, tandis que tout l’être est “passé” dans l’autre moment simultané, dans le moment de la participation, de l’identification du participe Mais quelle étrange tension presque insupportable, cette étreinte, cette manière dont le présent entoure et investit, enserre l’autre moment. Le présent s’est fait cercle de cristal ou de granit, autour du centre mou, lave, verre liquide ou pâteux. Pourtant, cette tension se dénoue au profit d’autre chose encore. Car il appartient au passé composé de devenir un “j’ai-bu. Le moment présent n’est plus celui de l’effet alcoolique, mais celui de l’effet de l’effet. Et maintenat l’autre moment comprend indifféremment le passé proche (le moment où je buvais) , le système des identifications imaginaires que ce passé proche recèle, et les éléments réels du passé sobre plus ou moins éloigné. Par là l’induration du présent a tout à fait changé de sens ; le présent dans sa dureté est devenu sans emprise et décoloré, n’enserre plus rien, et met également à distance tous les aspects de l’autre moment. On dirait que le passé proche, mais aussi le passé d’identifications qui s’est constitué en lui, et enfin le passé sobre, qui fournissait une matière, tout cela a fui à tire-d’aile, tout cela est également loin, maintenu à distance par une expansion généralisée de ce présent décoloré, par la nouvelle rigidité de ce nouveau présent dans un désert croissant. Les passés composés du premier effet sont remplacés par le seul “j’ai-bu” du deuxième effet, où l’auxiliaire présent n’exprime plus que la distance infinie de tout participe et de toute participation. L’induration du présent (j’ai) est maintenant en rapport avec un effet de fuite du passé (bu). Tout culmine en un has been. Cet effet de fuite du passé, cette perte de l’objet en tous sens, constitue l’aspect dépressif de l’alcoolisme.” G. Deleuze, Logique du sens















