C’est comme s’ils vous avaient coupé de l’espace public en vous assignant ainsi à résidence. Ce n’est pas comme si, c’est effectif et ça dure depuis déjà quarante jours. Ce qu’on appelait autrefois une mise en quarantaine, ils ont décidé de l’appeler « confinement », et depuis quelques jours, ils consultent, se concertent entre eux en vue d’un déconfinement progressif. Quant à la marche à suivre, ils vous donnent le sentiment de n’en savoir pas plus que vous. Jusque-là, votre usage de l’espace public se réduit à vos déplacements jugés indispensables, avec, en main, l’attestation datée du jour, pour : faire ses courses, se rendre au travail, se dégourdir les jambes, faire pisser son chien, aller incognito chez sa maîtresse, tromper son chien, faire semblant d’aller bien, tromper sa solitude, chercher un semblant de vie, croiser quelques-uns de ses contemporains. Pour aller se faire rafraîchir les douilles, faudra attendre encore un peu. C’est le retour du poil, de la main devant sa bouche, de la queue qui se balance dans le survêt. Ce qui fout la trouille, c’est la facilité avec laquelle ce confinement a été mis en place, comment il a été appliqué, avec la menace de la sanction, et de drôles d’insectes qui bourdonnent au-dessus de nos têtes pour nous remettre dans le droit chemin. Le droit chemin, oui. Le chemin qui conduit tout droit. Tout droit à son domicile. Droit dans le mur. Le mur dans la tête. Entre quatre murs. Chacun chez soi. Une fois chez vous, ce que vous pouvez bien fabriquer, tout le monde s’en fout. On vous demande juste de prendre soin de vous, c’est tout, c’est fou le temps que ça prend. À un moment donné, quelque chose se rebiffe, une sorte de dégoût : on ne va tout de même pas passer ses jours et ses nuits à s’occuper de soi, ça n’a pas de sens, il manque quelque chose, quelqu’un. Quelqu’un qui se dresse devant vous, vous adresse la parole, vous rend la monnaie ? Oui, le minimum survie. Qu’est-ce qui vous manque ? De quoi vous plaignez-vous ? Pensez à ceux qui sont bien plus nombreux que vous à vivre sous le même toit, dans un espace bien plus exigu que celui dont vous jouissez. De quoi vous plaignez vous ? Vous n’avez que vous, vous n’avez que vous à penser, et si vous voulez produire des pensées tournées vers les autres, il ne tient qu’à vous. Et si vous disposez d’une machine à coudre et de quelques mètres de tissu, vous savez ce qui vous reste à faire ? Et si je pensais par moi-même ? Ça, non, on ne vous encourage pas, laissez tomber, plongez-vous dans une série au long cours, remettez-vous à la broderie, fabriquez vous-même votre pain, contentez-vous de regarder le journal de 20h ou d’organiser un apéro sur Skype. Bientôt, quand vous sortirez dans la rue, tout le bas de votre visage sera gommé, comme oblitéré, recouvert par un rectangle de tissu plissé, si vous souriez, personne ne le verra, vous apprendrez à sourire avec vos yeux, vous vous habituerez à être perçu ainsi et à percevoir les autres avec ce même accessoire, vous deviendrez sensible à tous les autres plis de leur physionomie, la bouche deviendra presque un organe obscène, sale, rebutant, cachez moi cet orifice que je ne saurais voir, ce que vous engouffrez dans cette bouche, on ne veut pas le savoir, déjà on vous recommandait de ne pas parler la bouche pleine, dorénavant, on vous demande de la fermer, de la masquer, de vous tenir distance, d’éviter tout contact, de ne pas chercher à biaiser, d’avoir en tête tous vos codes et mots de passe qui vous assurent la sécurité optimale. Mots de passe, oui, ils sont là pour vous identifier, ils sont là pour que vous soyez débité, autant de temps que vous êtes en vie, ils vous permettent d’aller et de venir, de faire comme si vous étiez libre d’aller et de venir dans le dédale, et puis un jour, ils s’éteindront avec vous, c’est à vos proches qu’il sera demandé de clore tous les comptes auxquels vous êtes relié, et puis, tous vos orifices seront oblitérés, votre corps sera glissé dans une housse, mis en bière, coulissé, claquemuré, transporté, inhumé ou incinéré, et puis, plus un mot, deux dates, un trait, un rectangle découpé, un espace contraint vous sera concédé un temps donné, cinq, dix, trente, cinquante ans, selon les moyens dont vous disposez. Tout se monnaie, vous le saviez déjà.