Angélique Ionatos : “En apprenant votre langue, j'ai redécouvert la mienne” Anne Berthod , Télérama : La Grèce actuelle, les poètes hellènes, le thrène venu de l'Antiquité... La chanteuse jadis exilée tire ses lamentations de sa terre et de sa langue. ...Angélique Ionatos : Je peux dénoncer, encourager, en chantant nos poètes. Les mots ont encore du pouvoir, surtout en Grèce, où la poésie est très présente. Les artistes devraient être plus politisés, comme Léo Ferré, qui dénonçait « le capital qui joue aux dés notre royaume ». La ploutocratie est aussi un mal grec : le gouvernement vend ses îles et ses aéroports mais exempte fiscalement les armateurs et l'Eglise... Et les intellectuels, on ne les entend pas beaucoup. Alors que les musiciens, les comédiens et les poètes n'ont jamais été aussi féconds depuis la crise. Un artiste doit être engagé, sinon ce métier n'a pas de sens. ...« La poésie a inventé le monde, mais le monde l'a oublié », disait Yannis Ritsos. C'est parce qu'on n'écoute plus ses poètes que leur vocation est dans l'exil. Mes parents ont quitté la Grèce à cause de la dictature et, à 19 ans, j'ai choisi de chanter en français pour la même raison. Mais en apprenant votre langue, j'ai redécouvert la mienne. Et, avec elle, ses merveilleux poètes. “Je peux dénoncer, encourager, en chantant nos poètes” Qu'aimez-vous tant dans la poésie grecque ? Les poètes grecs ont la chance de disposer d'une langue dont les trois formes (archaïsante, puriste, démotique) offrent une palette de mots invraisemblable et leur permet même d'en inventer d'autres, ce qui les rend affreusement difficile à traduire ! Mais surtout, tous ces grands auteurs contemporains que sont Odysséas Elytis, Yannis Ritsos ou Kostis Palamas, parlent toujours de l'homme. Leur anthropocentrisme est propre à la culture des Grecs. A la différence des Egyptiens, ils se sont même inventé des dieux à leur image. Les oliviers, les maisons, même le Parthénon : tout est à dimension humaine, ce qui explique la douceur émanant de nos paysages et de nos monuments. Pourquoi êtes-vous si tragique ? La culture du thrène, cette lamentation funèbre héritée des femmes de l'Antiquité, m'a nourrie. Mais c'est surtout une question de tempérament : je suis profondément « poignante » et dès que je prends la guitare, c'est toujours en mode mineur !