Laura Fernández, présidente du Costa Rica : les paris d'un tournant sécuritaire
Laura Fernández a conquis dès le premier tour l'élection présidentielle costaricienne avec 49% des suffrages le 1er février 2026. Cette victoire historique sanctionne une campagne centrée sur la promesse d'une répression musclée contre le narcotrafic qui ensanglante désormais la "Suisse d'Amérique centrale". Par la rédaction | 02 février 2026 Du paradis pacifique au corridor meurtrier Le Costa Rica a basculé dans la violence ces dernières années, passant d'un taux d'homicides de 11,2 pour 100 000 habitants en 2019 à 17 en 2025, un pic historique sous l'administration Chaves. Son rival le plus sérieux, l'économiste de centre droit Alvaro Ramos, a reconnu sa défaite après avoir recueilli 33% des suffrages contre près de 49% pour Fernández, soit neuf points de plus que le seuil de 40% nécessaire pour remporter l'élection dès le premier tour. Ainsi, la nouvelle présidente élue a revendiqué sa victoire lors d'un appel téléphonique avec son mentor, le président sortant Rodrigo Chaves, diffusé à la télévision. "Cette victoire appartient au peuple costaricien qui a décidé de reprendre son destin en main", a-t-elle déclaré aux Costariciens avant même la proclamation officielle des résultats. Désormais, sept homicides sur dix sont liés au trafic de drogue dans ce pays de 5,2 millions d'habitants, devenu centre logistique pour les cartels colombiens et mexicains. Les quartiers populaires d'Alajuelita, dans la banlieue de San José, illustrent cette dérive : les fusillades entre bandes rivales y sont quotidiennes, transformant des dirigeantes communautaires comme Mauren Jiménez en organisatrices de funérailles pour adolescents criblés de balles. L'an dernier, cette bénévole a aidé à enterrer une vingtaine de jeunes victimes, souvent issus de familles sans moyens pour les sépultures. Cette dégradation brutale s'explique par la mutation du rôle du Costa Rica dans le narcotrafic international. Selon Michael Soto, directeur de l'Organisme d'enquête judiciaire, le pays n'est plus un simple corridor mais un centre logistique où des groupes criminels locaux stockent la cocaïne avant de la dissimuler dans des conteneurs à destination des États-Unis et de l'Europe. "Nous constatons une professionnalisation alarmante des réseaux criminels sur notre territoire", a indiqué un expert en sécurité. Effectivement, les cercles de pauvreté dans les villes ont favorisé l'enracinement du crime organisé, créant un terreau fertile pour le recrutement. Soto raconte avoir été frappé par un enfant de 13 ans déclarant vouloir devenir narcotrafiquant parce que les dealers de son quartier s'en sortaient "très bien". Face à cette réalité, les dix-neuf candidats de l'opposition n'ont pas réussi à convaincre : Ramos, social-démocrate donné à 8% dans les derniers sondages pré-électoraux, et l'ex Première dame centriste Claudia Dobles, créditée de seulement 4,58% des suffrages, ont été balayés par la promesse sécuritaire de Fernández. Fernández face aux institutions : stratégie conflictuelle héritée Laura Fernández, politologue et ancienne ministre, s'inscrit dans la continuité politique du président sortant Rodrigo Chaves, dont elle fut la candidate officielle. Cette filiation pose problème car Chaves incarne un mandat marqué par des tensions institutionnelles explosives. Effectivement, en juillet 2025, la Cour suprême costaricienne a demandé au Parlement, pour la première fois de l'histoire du pays, de lever l'immunité présidentielle afin de poursuivre Chaves pour corruption. L'accusation porte sur 32 000 dollars versés à un ami conseiller en image via une procédure apparemment irrégulière. "Nous assistons à une instrumentalisation politique de la justice", avait dénoncé un responsable gouvernemental lors de l'annonce de cette procédure. Encore plus révélateur, Chaves s'est opposé frontalement durant quatre ans au parquet, à la Cour suprême, au Parlement et au Tribunal électoral qu'il accusait de saboter son gouvernement. Lors de ses conférences officielles, il prenait régulièrement à partie juges, procureurs, députés et presse critique. Fernández reprend cette rhétorique en rendant les autorités judiciaires responsables du fait que les délinquants ne sont pas en prison. "Le système judiciaire protège les criminels au lieu de protéger les victimes", a-t-elle affirmé durant sa campagne. Cette posture inquiète quant à sa capacité à respecter l'indépendance des pouvoirs. Ses adversaires l'accusent de vouloir mettre le Costa Rica sur la voie de l'autoritarisme. "Nous observons un glissement dangereux vers un modèle qui érode les contre-pouvoirs démocratiques", a averti un expert en institutions démocratiques. Ainsi, la nouvelle présidente hérite d'un héritage toxique : un pays plongé dans une crise de confiance envers ses institutions démocratiques, précisément au moment où elle promet des mesures d'exception. En janvier 2026, le Tribunal électoral a d'ailleurs mis en garde contre l'ingérence électorale, rappelant les limites constitutionnelles. Cette tension structurelle entre exécutif et contre-pouvoirs judiciaires constitue un facteur de fragilisation démocratique majeur, alors que Fernández s'apprête à gouverner avec une légitimité contestée par près de la moitié de l'électorat. Le modèle Bukele comme horizon sécuritaire Le projet sécuritaire de Fernández s'inspire explicitement du Salvador de Nayib Bukele, devenu référence régionale en matière de répression. Elle prévoit la construction d'une méga-prison pour membres de gangs et l'instauration d'états d'exception dans les zones les plus violentes. "Nous allons adopter les méthodes qui ont fait leurs preuves au Salvador", a-t-elle promis lors d'un meeting électoral. Or, le bilan salvadorien soulève des interrogations majeures sur les libertés publiques. Selon Amnesty International, deux ans après l'état d'urgence décrété par Bukele en mars 2022, le Salvador connaît une institutionnalisation des violations des droits humains. "Le caractère systématique des graves violations des droits humains commises au Salvador est attesté", a dénoncé l'organisation dans un rapport publié en 2024. Pourtant, cette tentation autoritaire régionale s'inscrit dans un contexte différent de celui du Salvador. Au Costa Rica, les coupes budgétaires en matière de sécurité opérées par Chaves ont affaibli les capacités policières. Les adversaires de Fernández proposent plutôt de renforcer la surveillance maritime, le renseignement et d'inverser ces coupes budgétaires. Michael Soto, chef de l'OIJ, plaide pour une amélioration des conditions de vie des populations précaires, un thème quasiment absent de la campagne électorale. Néanmoins, l'attrait du modèle Bukele persiste, car il promet des résultats spectaculaires à court terme, négligeant les conséquences à moyen et long terme sur l'État de droit. Le président Chaves a d'ailleurs minimisé la violence en relayant des propos selon lesquels "ce sont eux (les délinquants) qui s'entretuent", une déclaration dénoncée par les acteurs de terrain comme Mauren Jiménez qui affirme que "tout le monde mérite une chance dans la vie". Cette approche punitive exclut toute politique de prévention sociale, pourtant identifiée comme indispensable par les experts locaux. "Sans s'attaquer aux racines socio-économiques de la criminalité, aucune stratégie répressive ne pourra produire de résultats durables", a averti un analyste en politiques publiques. Amérique latine : laboratoire des réponses sécuritaires divergentes L'élection de Fernández s'inscrit également dans une dynamique régionale complexe où coexistent plusieurs stratégies face au narcotrafic. L'Équateur de Daniel Noboa illustre l'option militariste extrême : en janvier 2024, après l'évasion du chef des Choneros, Noboa a décrété le pays en "conflit armé interne", déployant 22 400 militaires et qualifiant les gangs d'organisations terroristes. "Nous mobilisons toutes les forces de l'État pour neutraliser ces groupes criminels", avait déclaré le président équatorien lors de cette annonce historique. Cette escalade a produit au moins dix morts lors des premiers jours et 329 arrestations, mais sans résultats structurels durables. "La répression militaire peut produire des résultats immédiats mais ne s'attaque pas aux causes profondes", a souligné un expert en sécurité régionale. À l'inverse, le Mexique de Claudia Sheinbaum, élue en 2024, rejette explicitement la "guerre contre les cartels" lancée en 2006 par Felipe Calderón. "On ne va pas revenir à la guerre contre le narcotrafic", a affirmé la présidente mexicaine lors de la présentation de sa stratégie. Sheinbaum privilégie la prévention, l'attention aux causes de la violence et le renseignement plutôt que l'affrontement direct. Elle concentre ses moyens sur les États les plus dangereux et développe un sous-secrétariat de renseignement unifié. Malgré cette approche, le pays enregistre toujours 30 000 homicides annuels. "Nous mobilisons la prévention, l'attention aux causes, le renseignement et la présence des autorités", a-t-elle précisé, marquant une rupture avec les politiques antérieures. Par ailleurs, la Colombie de Gustavo Petro explore une troisième voie en menant des pourparlers de paix avec le Clan del Golfo au Qatar depuis décembre 2025, visant à désarmer le principal cartel exportateur de cocaïne. Ces négociations n'ont cependant produit aucun résultat concret à ce jour. "Le dialogue reste la seule voie pour une paix durable", a soutenu un négociateur gouvernemental. Au Brésil, Lula, candidat à un quatrième mandat en 2026, affronte une Chambre dominée par l'extrême droite qui a voté en novembre 2025 une loi "antifaction" ultra-répressive, renforçant les polices locales contre l'avis présidentiel. Au Honduras voisin, la victoire conservatrice aux élections de décembre 2025 marque la fin de l'expérience progressiste de Xiomara Castro. Cette mosaïque révèle l'absence de consensus régional, chaque pays oscillant entre répression pure, prévention sociale et négociation, sans qu'aucune approche n'ait démontré son efficacité durable. "L'Amérique latine devient un laboratoire où s'expérimentent des modèles antagonistes de lutte contre le crime organisé", a observé un chercheur en relations internationales. Préserver l'exception du Costa Rica L'élection de Laura Fernández cristallise un dilemme continental : comment restaurer la sécurité sans sacrifier la démocratie. Son projet sécuritaire, inspiré d'un modèle salvadorien contesté, interroge la capacité du Costa Rica à préserver son exception démocratique centraméricaine. Les tensions avec les institutions judiciaires, héritées du mandat Chaves, annoncent des conflits constitutionnels majeurs. L'absence de politique sociale d'envergure dans son programme néglige les racines structurelles de la violence : pauvreté, inégalités et absence d'opportunités pour la jeunesse. "Sans investissements massifs dans l'éducation et l'emploi, la répression ne fera que déplacer le problème", a prévenu un économiste spécialisé en développement. La région observe ce laboratoire costaricien, car l'échec ou la réussite de Fernández influencera les élections brésiliennes de 2026 et le débat continental sur l'équilibre entre autorité et libertés. Les organisations de la société civile, les juges indépendants et les médias libres devront exercer une vigilance constante. "La démocratie costaricienne est à un tournant critique", a alerté un défenseur des droits humains. L'heure exige des solutions structurelles, non des raccourcis autoritaires qui menacent les fondements démocratiques patiemment construits. "Le Costa Rica doit inventer son propre modèle, qui combine efficacité sécuritaire et respect des libertés fondamentales", a conclu un analyste politique, rappelant que l'histoire du pays s'est toujours distinguée par son attachement aux institutions démocratiques. DB News Read the full article












