Un des textes les plus sensuels, les plus sauvages, les plus adolescents de toute la littérature érotique – on a envie de dire, plus humblement, de toute la littérature de l’amour. Un des plus beaux textes tout court.
MITSOU ET LE LIEUTENANT BLEU
“ Elle glisse un regard entre ses cils vers ce joli faune nu penché sur elle. Il rit d’avoir vu l’œil blanc et noir et malicieux, – nerveuse, elle éclate d’une rire aigu. La gaîté charmante des bêtes est toute proche d’eux, chacun prépare la morsure amicale, la ruade pour rire et la lutte, mais chacun se souvient de l’amour nécessaire, de l’étreinte inéluctable… ‘Allons !’
Il y met une bonne volonté que sa jeunesse échauffe vite, et une méthode sans imprévu. La bouche, oui, la bouche. La gorge ensuite, n’oublions pas la gorge… Il faut avouer que celle-ci, qui ne lui emplit pas les mains, qui n’imite ni la pomme insolente, ni le citron conique, mérite tout le plaisir rêveur et la sollicitude sacrilège qu’il lui consacre…
MITSOU, atteinte, et près de pleurer. – Ah !…
Le cri, l’arc désolé de la bouche de Mitsou, l’espoir qu’elle va pleurer, enfièvrent l’agresseur plus qu’il n’avait prévu. Biffant, d’un bond précis, les stations commandées par un code amoureux élémentaire, Robert n’a plus rien à exiger de cette victime blanche, couchée sous lui dans ses cheveux répandus, et qui ne s’est point débattue. Le temps pour lui de savourer, secrètement immobile, le bien qu’il vient de saisir, et la mêlée commence, lente, au chant d’une plainte aérienne, au rythme des deux corps qui se balancent comme pour bercer et endormir une blessure…
Dans la chambre de Mitsou, sur le mur tendu de dentelle au chevet du lit, il y a pour la première fois une image magnifique : l’ombre d’un torse de cavalier nu, mince à la ceinture, large aux épaules, courbé sur sa cavale invisible…
* * *
Trois heures de la nuit. Il dort. Elle s’éveille, parce qu’il a bougé peut-être, ou bien parce qu’ils ont oublié d’éteindre la lampe. Elle s’éveille un peu égarée, mais se souvient tout de suite : un jeune homme est là, un jeune homme qui fut son amant d’une manière brève et quasi muette, vers minuit, puis tomba endormi à côté d’elle, comme on tombe mort.
Elle est lasse, lucide, et ne se souvient que d’un plaisir exceptionnel, celui d’avoir tenu contre elle un beau corps qui embaumait en s’échauffant comme un bois odorant qu’on frotte, et qui se liait à elle avec une exactitude, une fidélité végétales : ainsi il était bien, et ainsi mieux encore, et toujours mieux à mesure qu’il changeait. ”
Colette, MITSOU ou Comment l’esprit vient aux filles, Paris, Henri Jonquières et Cie, 1926, p. 144-146.













