Si vous faites comme moi partie des seniors et que l’Alzheimer n’a pas encore trop fait des siennes, vous devez vous souvenir de ce nom : Hermann Goering. Et si en plus vous connaissez un peu le parcours du personnage, vous ajouterez tout de suite : « de sinistre mémoire ». Car c’est à lui qu’on doit la Gestapo, la promulgation des lois raciales, les crimes de la Luftwaffe durant la Bataille d’Angleterre, la spoliation des biens juifs, la participation zélée à la Shoah, le pillage de chefs-d’œuvre de la peinture dans toute l’Europe occupée, pour ne citer que ses performances les plus abominables. On se souviendra aussi des images en noir et blanc de ce bonhomme bedonnant dans son uniforme de maréchal, quand il fut arrêté par les Américains après la capitulation du Troisième Reich. Pour implorer un sort plus clément, il leur proposa alors son aide dans la chasse aux bolcheviques. Condamné à mort dans le procès de Nuremberg, il eut le privilège d’échapper à la pendaison en avalant une pilule de cyanure le 15 octobre 1946.
Ce qu’on sait moins, c’est que ce monstre avait un frère, de deux ans son cadet, qui s’appelait Albert. On ignore si un prénom peut orienter un caractère, une carrière ou toute une vie. Les Anciens y croyaient, qui répétaient : « Nomen est omen » (le nom est un présage). Or présage ou pure coïncidence, Hermann, dont le nom veut dire « homme d’armée », fut dès son jeune âge attiré par les jeux de guerre, les armes et la carrière militaire. C’est en tant que pilote de chasse qu’il s’illustra pendant la première Guerre mondiale. A plusieurs reprises il faillit d’ailleurs être abattu et s’écraser au sol, ce qui eût été – avouons-le avec le recul – un bienfait pour l’humanité. Mais il en réchappa chaque fois et devint dans les années 1930 le bras droit d’Hitler.
Son frère Albert, dont le nom signifie « noblesse illustre», fut au contraire un enfant réservé, presque timide, en tout cas rétif à la bagarre. Constatant à l’âge mûr la montée du nazisme, avec la violence et les comportements moutonniers qui l’accompagnaient, il préféra s’expatrier dans la ville cosmopolite de Vienne. Elle ne fut certes plus la capitale européenne de la modernité, telle qu’évoquée par Stefan Zweig dans Le Monde d’hier, mais il en restait des traces multiples, dont la présence inspirée des juifs dans toute la vie culturelle. Albert y étudia dans un premier temps l’architecture. N’eût été son aversion pour la brutalité nazie, il serait peut-être devenu l’égal de cet autre Albert, Speer de son patronyme. Lequel fréquenta assidument les éminences à croix gammée et finit par devenir l’architecte préféré d’Hitler.
Désormais Autrichien et viennois, Albert Goering se détourna de l’architecture pour s’engager corps et âme dans le septième art, déjà florissant et plein d’avenir à l’époque. C’est dans ce milieu qu’il rencontra et apprécia bon nombre de juifs. Or quand le 15 septembre 1935, son frère Hermann, devenu président du Reichstag, annonça les fameuses lois raciales, avec ses obsédants « verboten » (défendu), son frère Albert avertit ses amis juifs du danger mortel qu’ils courraient, si jamais l’Autriche était annexée par le Reich allemand. Ce qui devait malheureusement arriver trois ans plus tard. On ignore si les deux frères avaient encore des contacts directs à cette époque. On rapporte pourtant qu’à plusieurs reprises les nervis de la Gestapo arrêtèrent Albert pour des délits qualifiés, tels qu’aide aux juifs voulant se cacher ou fuir, protestations contre des restrictions de liberté ou sabotage dans l’industrie du cinéma. Mais à chaque fois ils le laissèrent filer, constatant que cet Albert n’était autre que le frère de leur chef Hermann. A la libération, les Américains l’interrogèrent à cause de son patronyme, le considérant d’abord comme un de ces nombreux nazis ayant tourné casaque au dernier moment. Il fut même emprisonné, jusqu’à ce que des juifs déportés ou rescapés de la Shoah viennent témoigner en sa faveur en disant qu’ils lui devaient la vie. Remis en liberté, il regagna l’Allemagne, mais ne put jamais retrouver un gagne-pain digne de ses talents. Car autant ses concitoyens avaient jadis applaudi Hitler, autant ils ne juraient plus que par la démocratie libérale. Désireux d’oublier au plus vite leur passé, ils en voulurent à Albert de le leur rappeler par son patronyme abhorré. Au point qu’il serait sans doute mort dans la misère, s’il n’avait pu compter sur l’aide et le réconfort de ses amis juifs reconnaissants.
On voit par là que le déterminisme génétique cher à Richard Dawkins n’explique pas tout. Car malgré un patrimoine génétique commun, deux frères sont capables de choisir des profils de vie diamétralement opposés, l’un vers la destruction compulsive et le meurtre de masse, l’autre vers la bonté et la compréhension réciproque.