Venant d’apprendre une grossesse qui tombait très très mal (pas de boulot pour moi, des projets de voyage qui se concrétisaient pour notre couple, une relation d’ailleurs qui en était à ses débuts), nous avions décidé d’un commun accord (et la mort dans l’âme) d’avorter (oui, d’avorter tous les deux parce que Compagnon désirait être papa et s’imaginait d’ailleurs vouloir plus de sa paternité que moi de ma maternité).
Financièrement ce serait du suicide : garder un enfant quand d’un côté je suis sans emploi, pourtant diplômée mais dans un secteur qui ne recrute pas (et merci à Pôle Emploi de m’avoir informée avant de me faire faire cette formation qualifiante) et de l’autre, je vis avec Compagnon qui lui travaille, mais en intérim, donc sans sécurité et gagne à la fois trop peu pour nous permettre une vie décente à deux (alors à trois, misère) et trop pour nous permettre de prétendre à la moindre aide financière (oui, moi je n’ai pas droit à la cmu, à des aides pour les factures etc alors que je ne touche presque rien et que d’ici 2 mois, je ne toucherai plus un centime).
Complètement déboussolée par la décision radicale que nous avions prise, j’avais mal.
Cette grossesse n’était certes pas prévue au programme, mais nous désirions tous les deux avoir un enfant.
Je n’avais jamais été une fanatique des enfants (des moutards), bébés et autres couches. Ma vie se résumait à carrière, carrière, carrière. Pas de place pour l’amour (et de toute façon ça n’existe que dans les walt disney) et donc pas de place pour créer une famille (puis si c’est pour divorcer et faire des enfants malheureux comme c’est la mode aujourd’hui, autant s’abstenir). Mais ma carrière s’est finalement faite plus à Pôle Emploi que dans une entreprise renommée et j’ai rencontré l’Homme de mes rêves qui allait devenir l’Homme de ma vie et Compagnon.
Ça a été dur et finalement, je me suis peut-être plus battue pour faire exister ce rêve-là que mon rêve de carrière (qui finalement n’était pas un si beau rêve que ça).
Comme quoi, il ne faut jurer de rien. Je ne mangeais jamais de Nutella, jusqu’à ce que j’en devienne brusquement accro…
Bref, parenthèse historico-romantique terminée, j’en reviens à nos moutons !
Je cherchais donc sur internet à me conforter dans cette décision que nous avions prise. Je savais que c’était la bonne, c’était indéniable, mais j’avais besoin d’entendre que d’autres avaient été dans la même situation, avaient fait le même choix et revenaient sur cet épisode sans regret.
J’avais peur que ce soit ma seule et unique chance d’être mère. Allez savoir pourquoi, j’avais toujours été persuadée d’être stérile.
J’avais peur de passer le restant de mes jours à pleurer cet enfant que j’avais rejeté.
J’avais peur de ne plus pouvoir aimer mes futurs enfants (ben oui, jsuis plus stérile, du coup) parce que j’avais d’ores et déjà renié mon rôle de mère.
J’avais peur que Compagnon me quitte car je m’étais détournée de la maternité (et qu’au risque de me répéter, il a toujours cru que je rejetais en bloc toute idée d’enfants, et pour lui il était « dommage que [je] n’aies aucune fibre maternelle »).
Sans compter le processus d’avortement qui me terrifiait.
J’avais appelé, pour commencer, mon médecin traitant afin de lui expliquer que « je viens d’apprendre une grossesse mais je ne désire pas la garder » (j’avais vu sur internet que l’avortement médicamenteux pouvait être pratiqué par un médecin de ville et je n’étais enceinte que de 2 à 3 semaines). La réponse fut sans appel :
« Ah. Je ne m’occupe pas de ça, adressez-vous au planning familial. » Point.
Je raccroche, en larmes. Avoir pris la décision était dur. Appeler pour mettre en branle la machine infernale me semblait insurmontable.
Je tente alors de m’adresser au médecin de Compagnon, qui est aussi mon ancien médecin traitant.
« Ah, non. Je ne peux rien pour vous, je ne m’occupe pas de ça. Mais réfléchissez bien ! Vous avez 26 ans, vous êtes jeune ! Vraiment réfléchissez ! ».
Là, je pleure avant même d’avoir raccroché. Je me sens incomprise, sans soutien et cette dernière intervention m’a non seulement secouée, mais humiliée et mise en colère.
Quoi !? Parce que je suis jeune, je dois réfléchir ? Je suis jeune, certes, mais pas bête ! Justement, je suis jeune, je peux donc attendre une situation plus favorable à l’arrivée d’un bébé plutôt que de lui infliger notre misère ! Il se prend pour qui, lui à essayer de m’influencer ? Comme si c’était une décision facile à prendre ! Comme si ça ne m’arrachait pas le cœur de nous infliger ça ! Comme si ça n’était pas une épreuve qui me mettait en pièces !
Je suis inconsolable, malgré Compagnon qui me prend dans ses bras et fait de son mieux pour m’apporter le réconfort que j’ai l’impression de ne jamais trouver.
Dernière extrémité : l’appel à ce fameux Centre de Planification Familiale.
Celui que je redoutais le plus, car loin d’être un endroit où on se sent écoutée et protégée, j’en ai gardé un souvenir froid et hautain.
J’avais eu l’occasion d’y aller pour mon dépistage VIH annuel (bien que je n’aie jamais pris le moindre risque, j’ai une certaine paranoïa concernant les maladies) et l’accueil, le questionnaire de la médecin avaient pris une tournure de guerre froide quand je lui ai dit que j’avais un compagnon fixe (mais depuis peu) et que non, je ne prenais pas la pilule, nous utilisions le préservatif (déjà parce qu’aucun de nous n’avait fait le test, ce qui me semble une bonne raison et ensuite parce que je suis d’avis de ne pas m’aliéner avec cette foutue pilule que je supporte mal, comme tout médicament d’ailleurs, si je n’y suis pas obligée, or capote = pas de pilule), mais la réaction de la doctoresse a été sans appel :
« Les femmes qui ont des rapports sexuels doivent prendre la pilule! C’est comme ça, c’est la règle et puis voilà »
Euuh, oui mais je ne vais pas bourrer mon corps d’hormones de synthèse si ce n’est pas absolument nécessaire. La capote est un excellent moyen de contraception (sauf, il est vrai, quand elle craque).
« Oui mais la pilule c’est mieux ! Et si vous oubliez de mettre une capote ? HEIN ?!! »
Euuh, ben oublier, je crois pas que ce soit possible, ce serait plutôt négliger de la mettre, puis on est pas cons non plus hein, on est deux au moins à le gérer et à en comprendre l’importance. Puis je me connais et je suis plus susceptible d’oublier de prendre la pilule qui me protège uniquement d’une grossesse (puis le côté médicament à vie ou presque, ça me déprime, c’est comme ça, jsuis une gonzesse et c’est pas une maladie) que d’oublier une capote qui me protège et de ladite grossesse et des MST.
Et ainsi de suite, à argumenter l’une l’autre en montant le ton (non mais elle va pas m’emmerder pendant deux heures la lobotomisée à la pilule !?) et en restant sur nos positions respectives.
Puis les médecins aiment pas qu’on leur tienne tête en règle générale et encore moins dans un centre où ils ont l’habitude d’avoir affaire à des femmes en état de détresse et donc malléables.
Oui parce beaucoup n’ont pas oublié cette vérité :
Ce malheureux épisode en tête, je compose néanmoins le numéro du planning. Je tombe sur une secrétaire polie et lui explique (encore) l’objet de mon appel. Elle me donne rendez-vous sans plus de questions, près d’une semaine plus tard.
Quoi ?! Une semaine encore à cogiter avant même qu’on me donne les détails des opérations et qu’on me laisse poireauter le temps des 7 jours de réflexion légale ?!
Je suis déjà au bord du gouffre, déshydratée par les océans de larmes que je verse et j’ai encore presque deux semaines de délai avant que toute cette histoire soit terminée et que je puisse faire mon deuil de tout ça et me reconstruire ? Non ! Je ne tiendrai pas !
J’insiste donc pour avancer ce foutu rendez-vous, usant de ma plus gentille voix. Rien n’y fait. C’est le système ma bonne dame. Salope.
Je raccroche donc en gardant ce rendez-vous qui me semble à des lustres, mais toujours mieux que rien.
Je me fais réconforter par Compagnon, qui y met tout son cœur et de qui je sens également la détresse, mais rien n’y fait. J’ai trop mal, le cœur brisé, le sentiment de trahir une partie de moi.
J’essaie de relativiser les choses. On en parle. Il me demande si je veux changer d’avis. Bien sûr que je le voudrais mais il faut savoir raison garder. Notre décision est la bonne, nous n’avons pas le choix et si nous devons nous séparer suite à ça, il vaut mieux se séparer et que chacun n’ait que soi-même à assumer plutôt se séparer parce que finalement on n’est pas heureux parce qu’on ne vit plus et avoir un enfant au milieu de tout ça.
On essaie de pas y penser. Mais on y pense.
Un soir, une violente crise de désespoir se déchaîne en moi. Tellement inattendue et douloureuse que je ne peux rien retenir. Compagnon s’alarme. La crise finit par passer. Il me conseille d’en parler à quelqu’un. Personne dans mon entourage ne me semble suffisamment présent pour comprendre et je ne veux pas qu’on sache. Croiser le regard d’une de mes proches et y découvrir le pénible souvenir de ces événements m’est insupportable.
Le lendemain, je décide d’être terre-à-terre et de me renseigner sur ce par quoi je vais passer, trouver également des témoignages de personnes qui l’ont vécu.
« .net » J’ai appris à l’école que les sites .net sont à éviter comme la peste. J’ai toujours évité ces sites comme la peste.
Mais pas là. Là le .net n’existe pas. Je ne l’ai même pas vu. Je parcours le site en diagonale. Il y a un service d’écoute, un numéro en 0800. Mais je n’ai pas la force d’appeler. Je ne veux pas encore expliquer, dire ce mot affreux « avorter », que j’évite, que je remplace par des formules alambiquées, par des « je ne veux pas le garder » avec ce sentiment d’être une pauvre fille, une mauvaise mère.
Je m’apprête à quitter le site quand je remarque un encart via lequel on peut simplement poser sa question, expliquer son cas et être recontacté. Pourquoi pas ? Qu’au moins ça sorte !
J’écris donc un petit mot expliquant ma détresse, mes angoisses, les bonnes raisons qui m’ont poussée à ce choix. Je laisse mon adresse mail et (pourquoi, pourquoi ?!?) mon numéro de portable. Il est un peu plus de 18h et les services ferment à 20h. Je ne pense pas avoir de réponse aujourd’hui, mais tant pis. Je me sens au moins soulagée d’avoir jeté une bouteille à la mer, d’avoir dit que ça n’allait pas.
Le soir même, à près de 21h, mon téléphone sonne. Un numéro de portable s’affiche. Je pense que c’est un ami de Compagnon qui n’arrive pas à le joindre (je n’enregistre jamais leurs numéros) et je décroche.
« Tu es Miss Bémol ? Je suis Marie de IVG.net . »
Choc. Je ne pensais pas être rappelée, je m’imaginais un service de bénévoles chargées (oui, je ne vois que des filles dans ce rôle) pour certaines de répondre au fameux numéro vert, pour d’autres de renvoyer des mails.
Elle me parle du mail que je leur ai envoyé. Je ne me sens pas à l’aise car je suis fatiguée de ma journée à stresser sur toute cette histoire. Son ton est néanmoins aimable et chaleureux, ce qui me réconforte par rapport à ceux froids et secs de mes précédents interlocuteurs. Mais il y a un truc qui me chiffonne.
Le téléphone coupe, plus de batterie. Et zut.
J’étais en partance pour aller manger, Compagnon me sortait pour me changer les idées. Le téléphone (rechargé) re-sonne quand nous sommes en pleine commande au drive (hors de question pour moi de parader la mine déconfite et les yeux bouffis dans une salle pleine de monde, je veux du calme). J’explique donc à Marie (ou Maryse, j’ai pas bien compris) que je m’apprête à manger et que je préfèrerais qu’elle rappelle demain (ou jamais, en fait je ne suis plus bien sûre d’avoir envie de lui parler, quelque chose me chiffonne, trop de gentillesse ou trop d’enthousiasme dans la voix, je ne sais pas mais il y a un truc qui ne va pas). Elle commence par me dire pas de problème puis insiste pour me rappeler « même tard ce soir ».
Je suis alarmée. Les services étaient censés fermer à 20h et non seulement elle m’appelle à 20h40, ce qui me semble déjà très bizarre pour des bénévoles (j’imagine) quand peu de salariés dans ce pays sont disposés à faire des heures sup’ et encore moins quand c’est pour accueillir les doléances de personnes éplorées, mais en plus elle rappelle 20 minutes plus tard alors que de son côté elle aurait pu croire qu’on lui a simplement raccroché au nez. Et là, elle me propose même tard ce soir ? Mais c’est quoi sa vie ?
J’imagine une femme qui est déjà sans doute seule sur son plateau téléphonique, la plupart des lumières éteintes, les postes de travail vides, mais motivée par la tâche d’appeler cette jeune femme dont elle a le mail sous les yeux et qui, selon elle, mérite un réconfort d’urgence. Une femme d’une quarantaine d’années animée par le seul désir d’aider son prochain et de faire disparaître la souffrance de ce monde.
C’est beau, mais bizarrement, je n’y crois pas. Pragmatisme, cynisme, école de la vie ? Allez savoir.
Puis ce numéro. C’est un numéro de portable. Pas un numéro privé. Pas un numéro type « officiel » avec l’indicatif d’une région puis des chiffres en 01020304 ou facilement mémorisables. Non, un numéro de portable tout ce qu’il y a de plus banal, comme si c’était une copine qui m’appelait.
Mais bon, mon malaise est peut-être dû à mon mal-être général en ce moment.
J’explique à Mari(ys)e que je préférerais vraiment qu’elle ne rappelle que demain (ou jamais) car je suis épuisée et je vais dormir juste après avoir mangé.
« Ah oui, tu es fatiguée, c’est normal, je comprends, tu es à six semaines, c’est ça ? »
Non, deux ou trois semaines d’après le test, comme je l’avais marqué dans le mail. Mais de combien de dossiers elle s’occupe ? Elle les appelle toutes avec son portable ? Elle travaille tout le temps jusqu’à très tard le soir ?
Je lui réponds que ça ne fait que deux à trois semaines mais que je suis suffisamment tourneboulée pour ne pas très bien dormir et que je ne tiens plus.
J’essaie de parler tout bas et entre mes dents, l’hôtesse du drive est en train de prendre notre commande à moins d’un mètre de moi et j’ai ma fierté.
« D’accord, oui c’est normal, nourris-toi bien et repose toi bien, c’est important et je te rappelle demain alors. »
C’est important. Ce n’est pas pour le bébé qu’on dit ça en général ? Aux femmes enceintes qui ont à cœur de tout faire au mieux pour la future naissance car elles vont garder le bébé ?
Arrête ta parano, elle a raison, tu ne vas pas te laisser mourir parce que quelque chose ne va pas dans ta vie !
On récupère nos commandes, on rentre, on mange et on dort.
Le lendemain, il est plus de 11h, je me dis qu’elle n’appellera plus.
Mon portable sonne, son numéro. Je décroche et nous commençons la discussion. Elle a bien lu mon mail. J’y expliquais les raisons de mon choix, notre situation à tous les deux et je demandais des conseils sur la marche à suivre pour mener à bien notre décision, puisque le planning familial et les médecin ne m’avaient donné strictement aucune indication.
Moi : « Excusez-moi (oui, moi je vouvoie les inconnus, question d’éducation, rien à voir avec le fait d’avoir gardé des cochons, j’ai jamais gardé de cochons), mais je n’ai pas bien compris votre nom : c’est Mari – E ou Mary –SE ? »
Elle : « Non, Mari-E, comme le nom »
En moi-même : Jusqu’à preuve du contraire, Maryse est un nom aussi hein. J’en connais des Maryse, qui sont créoles, d’ailleurs et très jolies et je me suis toujours dit que c’était un très joli nom, moi j’aime bien.
Elle commence par me dire que si on veut vraiment, on peut toujours s’en sortir. Il y a des aides !
Euuh, nan mais primo, j’aime pas trop qu’on discute MES décisions et secundo, on n’est pas la pour discuter de ça mais de répondre à mes angoisses.
J’explique que non, je me suis renseignée, je n’ai pas droit aux aides vu mon statut de concubinage avec un « riche ».
Elle : « Mais c’est pas grave, on peut trouver des solutions, il suffit de vous domicilier à une autre adresse et vous percevrez le RSA et les allocations de mère isolée. »
Oui oui, on me propose bel et bien de frauder la caf !! Peu importent mes convictions (je suis pas contre le fait d’avoir de l’argent, mais élever un enfant en mentant effrontément, en vivant dans le mensonge, très peu pour moi, vois l’exemple…) et les risques que je prends (la CAF et tous les organismes qui mettent 6 mois à te donner au compte-goutte les allocations auxquelles tu as droit, quand elles se rendent compte d’une erreur de calcul te réclament l’entièreté de la somme sous 8 jours sous peine de poursuites etc. Et ne parlons pas des sanctions pour les fraudeurs, je ne vais pas risquer d’avoir un enfant à la DDASS et de finir en prison !!).
J’explique donc que non, je ne frauderai pas la CAF et pour son information, j’ai eu une période où je vivais seule et sans revenus, j’ai perçu le RSA pendant 3 mois (après 3 mois passés sur mes économies) et ils m’ont radiée parce que je n’étais pas chez moi pour un contrôle surprise puis ont réclamé toutes les allocations qu’ils m’avaient versées. Et que je n’étais pas prête à de nouveau avoir affaire avec eux et certainement pas pour tenter une fraude qui serait forcément découverte sans délais.
« Ah oui, vu comme ça, c’est vraiment dégueulasse de leur part »
Euuh moui en même temps, s’il y en a beaucoup qui écoutent des conseils tels que les vôtres, faut pas s’étonner non plus qu’ils en aient marre de se faire sucer les os (et c’est moi qui ait payé ça alors que j’étais parfaitement honnête, j’ai juste eu le malheur d’être sortie de chez moi pour rendre visite à Compagnon).
« Mais bon, un bébé ça ne coûte rien, hein, ça a juste besoin d’amour ».
Et de vêtements chauds, et d’un lit où dormir, et d’une poussette, de couches. Ce genre de choses… Mais passons. Puis un bébé, dans le principe, ça grandit, ça commence à manger et ça change de taille de vêtements tous les 2 mois. Et puis il y a l’après…
Puis viennent les conseils médicaux. Enfin, conseils, les témoignages des horreurs qui m’attendent :
La douleur de l’expulsion.
Les réactions aux médicaments.
Parfois il ne veut pas partir, même avec le médicament, on doit procéder à un curetage (et c’est dégueu).
Les infections suite à l’ouverture du col.
Et j’en passe. De quoi avoir les cheveux qui se dressent sur la tête. Puis je connais ces risques et ils sont minimes. On est plus au moyen-âge, les avortements sont pratiqués par des médecins, encadrés par des équipes médicales, même si ils ne sont pas forcément avenants, ce ne sont pas des cons de bouchers.
Et surtout (puisque j’en avais parlé dans mon mail), les séquelles psychologiques.
« On ne se remet JAMAIS d’un acte pareil. C’est contre nature. »
Et c’est pas que je me sente jugée, mais un peu quand même.
« Tu sais, tu vas voir des bébés et tu vas pleurer et ton compagnon il ne comprendra pas pourquoi, même si tu lui explique parce que les hommes ne comprennent pas ce genre de chose. Les hommes ils ne sont papas que quand le bébé est là, ils ne peuvent pas comprendre la douleur de perdre un enfant qui n’est pas encore formé. »
Elle serait en train de traiter Compagnon de con de mâle égocentrique et de macho basique que ça ne m’étonnerait pas, là. Et ça, c’est plutôt le genre de truc à éviter parce que si je fais de la monogamie avec cet homme-là, c’est bien parce qu’il n’est pas le mâle néandertalien basique qu’on trouve à 99,9% des cas. Je ne sais pas quels mâles elle a connus, mais il faut arrêter de généraliser. Les hommes ne sont pas tous des outres à bière imbus d’eux-mêmes qui font les concours de qui pisse le plus loin et lequel se fait le plus respecter de bobonne.
Moi mon homme, c’est un vrai de vrai. Qui est capable de tout faire et également de comprendre ce que je lui dis. Qui sait prendre du recul et ne pas rester bloqué dans ses œillères mâlesques.
Bref. Personne traite mon mec de vulgaire « homme ». Je le lui fais comprendre poliment.
Elle continue néanmoins : « De toutes façons, dis-toi qu’en cas d’avortement – et je suis bien placée pour en parler, je reçois des témoignages tous les jours et si tu ne me crois pas tu peux aller voir sur le site, il y a plein de témoignages – ben il y a séparation dans les mois qui suivent dans QUATRE-VINGT POUR CENT DES CAS ! C’est énorme, hein. »
Ok. Elle a compris que je l’aimais, mon Compagnon.
« Puis je vais te dire, même si vous ne vous séparez pas et que la vie continue et que plus tard vous faites un bébé, eh bien, ce bébé-là ne sera pas le même. Tu comprends ? Tu ne peux pas remplacer ton bébé. »
J’ai envie de lui dire d’arrêter de parler de mon bébé, puisque là, il n’y aura pas de mon bébé. J’ai l’équivalent d’un morceau d’ongle dans le bide qui va partir ni vu, ni connu et bien sur que je suis consciente que ce morceau d’ongle pourrait devenir un bébé et grandir et tout et tout et tout. Je suis PUTAIN DE BIEN CONSCIENTE de tout ça. Et c’est pas me le répéter et répéter encore qui va me rendre les choses moins pénibles.
« Après, je ne t’influence pas, hein, tu choisis, mais moi je te dis ce qu’il en est en fonction des témoignages de femmes qui étaient dans ton cas. »
Mouais, ben bizarrement j’ai l’impression qu’on essaie de me faire prendre une direction que je n’avais pas choisie, moi.
« Et puis suis ton cœur, il n’y a que lui qui as raison »
Ben tiens, si c’était si simple, le monde serait rempli de bisounours qui se rouleraient des pelles en balançant des arc-en-ciel avec leurs bides.
Quoi qu’il en soit, je suis encore en larmes. Je mets fin à la conversation.
J’avais expliqué dans mon mail que j’aimerais qu’on m’aiguille sur la meilleur manière de procéder pour avorter, qu’on m’explique clairement comment ça se passe et où je pouvais m’adresser (un gynéco par exemple, car j’ai finalement appris par moi-même, en appelant ceux de ma ville, qu’ils étaient de meilleur conseil que tous les autres dans ces cas-là). Il va sans dire (mais je le dis quand même) que je n’ai eu aucune, mais alors aucune réponse à mes questions. Je me suis retrouvée aussi déboussolée qu’avant face à une situation qui me dépassait complètement et même encore plus d’avoir eu une tierce personne qui me répétait toutes les situations angoissantes que j’avais déjà imaginées et mises de côté dans mon esprit et m’en avait rajouté d’autres, empirant le tout.
Avec un enthousiasme assez dément, quand j’y repense.
Je rejoins Compagnon et je m’effondre dans ses bras.
Je lui explique en gros la teneur de la conversation : « c’est pas du tout un truc pour t’aider à mieux gérer ta décision en fait, ils sont là pour te faire changer d’avis ! Ce serait tenu par la famille Boutin que ça ne m’étonnerait pas. »
Je suis profondément dégoutée d’avoir sollicité ces gens, je me maudis d’avoir été aussi conne de faire confiance à un site sans prendre la moindre précaution alors que j’ai l’habitude d’être méfiante et la fierté de ne pas me faire avoir là où les autres naïves se mettent dans la mouise. Mouais ben comme quoi, regarde la poutre et non la paille, hein.
La Marie ne me rappelle plus et j’en suis soulagée. J’ai enregistré son numéro au cas où, que je ne réponde pas par erreur.
J’ai fouillé un peu le net pour avoir des infos sur ce fameux site. Je constate des témoignages étranges de femmes qui ont vécu exactement la même expérience que moi : appel de Marie via un portable, culpabilisation, peur, pas du tout de soutien au final.
Je me flanquerais des baffes. Puis je suis très en colère car c’est profiter de la faiblesse de femmes en détresse pour essayer de les manipuler. C’est d’une bassesse indicible !
Quatre jours plus tard, je reçois un mail. Toujours de Marie. De toute façon, j’ai cru comprendre qu’il n’y avait AUCUN autre interlocuteur. Pas plus que de plateforme pleine de bénévoles (ou salariés) chargés de traiter les demandes du site. Un mail en vous. Pour prendre de nos nouvelles de Compagnon et moi ? Ou de bébé et moi ? Mystère. Mais l’un ou l’autre puisqu’elle ne me vouvoie pas. Elle me dit encore que je dois suivre mon cœur (si seulement je pouvais dire ça aux vendeuses quand je craque sur des fringues que je ne peux pas m’offrir ! Et que du coup, je ne m’offre pas) et que c’est lui l’important. Qu’elle est là si je le désire et elle me laisse son numéro de portable (t’inquiète paupiette, j’ai pas manqué de l’enregistrer quand tu m’as appelée pour me sortir tes horreurs).
Je suis en train de remarquer aussi que le mail est daté de dimanche. Pas de repos pour les braves me dira-t’on.
Comme je n’ai pas donné signe de vie, je reçois un nouveau mail deux jours plus tard :
« Où en es-tu? Je ne t’oublie pas……….. Vous et votre beau voyage au bout
du monde… avec peut-être, un petit bout de chou.
Où en êtes-vous? COURAGE et suis ton cœur… Ton ami te remerciera.
Marie qui va te rappeler si tu l’acceptes bien sur. »
Euuuh, comment te dire, même pas en rêve !
Bizarrement, j’ai une impression de malaise assez forte. Le côté « je ne t’oublie pas » et « je vais te rappeler », ben je trouve ça assez menaçant. L’impression d’avoir un psychopathe en face de moi.
Voilà, mon expérience avec ce genre de site. Je n’ai pas pu mettre tout ce qu’elle m’a dit, je n’ai relaté que ce que je suis sûre d’avoir entendu. Cette conversation (enfin c’était plus elle qui parlait et moi qui essayais de ne pas pleurer puis qui pleurais) a duré 1/2h.
Un conseil, Mesdames, si vous désirez mener à bien un avortement et à moins d’être complètement maso, contentez-vous d’appeler les gynécos de votre ville pour voir lequel acceptera de vous recevoir ou adressez-vous au centre de planification familial de chez vous. Le premier est payant, le second anonyme et gratuit (et contrairement à ma malheureuse expérience, tous ne sont pas désagréables, j’en ai connu de très ouverts) et surtout MEFIEZ-VOUS des sites qui proposent de vous parler d’IVG, car ceux qui sortent en tête de liste sur notre ami google sont souvent orientés pro-vie et leur but (masqué, bien sur) est de vous dissuader de faire votre choix par vous-même."
Aujourd'hui, en 2016, ma fille va avoir 3 ans...
J'ai réussi à me faire poser un stérilet et je ne l'enlèverai que pour une stérilisation définitive. J'aime profondément mon enfant, mais j'aurais aimé avoir le choix.