Gabon : Le retour du couperet ? Le spectre de la peine de mort divise la nation.
Face aux crimes rituels, le Gabon pèse pour un retour à la peine de mort. Le président Oligui Nguema annonce une consultation populaire : un tournant sécuritaire qui enflamme déjà l’opinion publique. Par Anne Marie DWORACZEK-BENDOME – 11 janvier 2026 Peine de mort : Un discours inattendu Lors de la cérémonie de présentation des vœux au Palais Rénovation le 8 janvier 2026, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a répondu à l'intervention de Guy Bertrand Mapangou, président du Conseil économique, social, environnemental et culturel. Ce dernier avait évoqué les "attentes des Gabonais" face à la "recrudescence de l'affreuse gangrène des crimes crapuleux, face aux enlèvements et meurtres sauvages d'enfants", suggérant sans détour un référendum pour rétablir la peine capitale. Le chef d'État a alors déclaré : "À mon avis, cette réflexion doit être portée par le peuple souverain qui m'a élu. Je vous instruis donc d'organiser une consultation populaire sur cette question". Cette annonce survient dans un contexte d'émotion collective provoquée par le meurtre du jeune Pascal Cameron Ngueba Loko, 13 ans, disparu le 17 décembre 2025 et retrouvé mort le 22 décembre dans une fosse septique. Or, cette proposition marque un tournant dans un pays qui avait définitivement banni l'exécution judiciaire il y a seize ans. Puis, la dernière application remonte à 1985 avec l'exécution d'Alexandre Mandza Ngokouta pour tentative de coup d'État. Un moratoire de fait s'était installé dès 1980. Le 15 février 2010, la loi n°3/2010 abolit officiellement la peine de mort au Gabon. Enfin, le 2 avril 2014, le pays ratifie le Deuxième protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, visant à abolir la peine capitale. Cet engagement international interdit juridiquement tout retour en arrière. La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Louise Arbour, avait salué en 2007 cette décision comme un renforcement "du mouvement croissant à travers le monde pour l'abolition de la peine de mort". Aussi, l'article 11 de la Constitution gabonaise consacre le droit à la vie comme principe fondamental. Rétablir la peine capitale créerait donc une incompatibilité majeure entre le droit national et les obligations internationales du Gabon. Des voix s'élèvent Dès le 9 janvier 2026, l'association SOS Prisonniers Gabon s'est opposée catégoriquement à toute tentative de rétablissement. Dans un communiqué ferme, l'organisation affirme : "Au Gabon, personne ne peut être privé de sa vie, même sous couvert de justice", qualifiant la peine de mort de "cruelle, inefficace et fondamentalement injuste". L'association souligne que "la justice digne ne peut reproduire l'acte qu'elle condamne" et rappelle que le Gabon a ratifié des conventions internationales protégeant le droit à la vie. Donc, SOS Prisonniers dénonce l'irréversibilité d'une telle mesure dans un système judiciaire "vulnérable face aux erreurs et aux influences politiques". L'organisation cite l'absence de procès pour des affaires médiatisées, comme la mort de Karl Stacy Akoué, torturé à mort en octobre 2023, et le décès de Johan Bounda dans des locaux de force publique en décembre 2024. L'analyste Fred Aurèle Zehou Moussok, dans une tribune publiée le 9 janvier 2026, dénonce quant à lui un "populisme pénal" et met en garde contre "les risques d'un retour du terrorisme politique". Ces réactions soulignent un malaise profond face à une proposition qui apparaît davantage comme une réponse émotionnelle qu'une solution rationnelle à la criminalité. L'ombre de Mba Ntem L'affaire Théophile Mba Ntem demeure gravée dans la mémoire collective gabonaise comme le symbole de l'horreur absolue. Le 18 juin 1988, les gendarmes d'Owendo découvrent le corps en putréfaction d'André Ondo Ndong, professeur d'anglais de 36 ans, dans un ravin. Celui-ci avait disparu en avril 1988 après s'être rendu au temple de Mba Ntem, féticheur réputé. Écroué le 27 avril 1988, Mba Ntem avoue avoir assassiné, mutilé et consommé des organes de sa victime. Le 26 avril 1988, le quotidien L'Union publie un titre sensationnel : "Mba Ntem : J'ai déjà mangé six personnes." Lors de l'audience criminelle de 1989, sous le magistère du président Omar Bongo Ondimba, Théophile Mba Ntem est condamné à la peine capitale. En 2010, l'abolition de la peine capitale a commué sa sentence en réclusion criminelle à perpétuité. À 75 ans, Mba Ntem croupit à la prison centrale de Libreville depuis 38 ans, s’érigeant en doyen des détenus du Gabon, voire du continent. Son calvaire carcéral prouve qu'abolir la mort n'est pas renoncer à la sévérité : la justice sait infliger des peines exemplaires aux criminels les plus abominables. Toutefois, l'exemplarité, et non le populisme bon marché, exige de frapper au sommet. Au-delà des simples exécutants, la justice doit oser traduire les véritables commanditaires de ces horreurs. Car une question dérangeante demeure : à qui profitent réellement ces crimes de sang au Gabon ? Une stratégie risquée Le président Oligui Nguema a tenté de rassurer en martelant : "Je réaffirme avec fermeté que l'État ne laissera pas impunis les auteurs de ces crimes et leurs commanditaires, quels qu'ils soient". Cette déclaration vise à dissiper toute ambigüité sur la fermeté de l'action publique face à l'impunité. Mais, la consultation populaire annoncée soulève des interrogations majeures sur les priorités réelles du gouvernement. SOS Prisonniers rappelle avec justesse : "Ce n'est pas l'absence de la peine de mort qui empêche de juger les auteurs de crimes graves", mais plutôt "l'impunité, le manque de volonté politique, et l'absence d'une justice véritablement indépendante". L'organisation propose des réformes institutionnelles axées sur "la prévention, l'indépendance de la justice, des enquêtes sérieuses et le respect de la dignité humaine". Ces solutions structurelles apparaissent plus efficaces qu'un retour à une pratique jugée obsolète par la communauté internationale. Ainsi, la proposition d'Oligui Nguema révèle une "légèreté inquiétante dans l'approche normative d'un sujet aussi grave", selon Fred Zehou Moussok. Le débat sur la peine de mort détourne l'attention des véritables dysfonctionnements du système judiciaire gabonais et de l'inefficacité persistante des forces de sécurité. Le Gabon à la croisée des chemins La consultation populaire annoncée le 8 janvier 2026 pourrait marquer un recul historique pour un pays qui avait tourné le dos à la peine capitale depuis seize ans. Au-delà de la violation probable des engagements internationaux ratifiés en 2014, ce projet interroge sur la nature même de la justice : doit-elle imiter la barbarie qu'elle prétend combattre ? L'affaire Mba Ntem prouve qu'une sanction exemplaire reste possible sans recourir à l'exécution. La véritable grandeur d'une nation se mesure à sa capacité de punir sans céder à la vengeance, de protéger sans renoncer à ses principes humanistes. Rétablir la peine de mort serait une capitulation morale face à l'émotion collective, un aveu d'échec du système judiciaire plutôt qu'une solution aux dysfonctionnements structurels qui gangrènent la justice gabonaise. DB News Read the full article













