À l’appel de la préposée, le mendiant s’avance vers le dépôt de vêtements du refuge. La dame a déjà décroché un costume qu’elle vient de recevoir.
— C’est un habit de roi, lui lance-t-elle fièrement.
— Pas besoin, répond l’homme en se mouchant sur sa manche.
Son textile hérissé et rougi par un tel affront, l’habit fulmine :
Il pense même proférer un « Ostrogot ! », mais il n’ose pas.
Comment pareil individu peut-il lever le nez sur une tenue de sa qualité ? Quel goujat peut ne pas reconnaitre les soies fines dont il est cousu, le cachemire si doux qui couvre son dos, les nobles étoffes qu’ont assemblées des mains d’artistes? Comment peut-il rester indifférent à l’harmonie des fibres qui le composent ? Sait-il seulement que le plus grand couturier du royaume l’a dessiné ?
D’accord, il n’a pas revêtu un véritable roi, mais presque. L’habit ne peut comprendre qu’on ne tombe pas en pâmoison devant lui, surtout dans ce lieu de misère.
Dire que, jusqu’à ce jour, il a fréquenté des dentelles d’une délicatesse exquise. Il a partagé des soirées avec des broderies enrichies de fils d’or et des cuirs si souples qu’ils caressent la peau.
On l’a orné d’armoiries et de blasons qui témoignaient de la noblesse de ses maitres. Avec eux, il a côtoyé les gens les plus célèbres et a participé à des cérémonies solennelles. Il a même figuré — en première ligne — sur des photographies de nombre d’entre elles. Tout en lui inspire la déférence. Il ne serait que normal qu’on lui rende hommage.
Pour l’habit de roi, il est impensable qu’un pareil miséreux méconnaisse son origine, son rang et sa valeur.
Mais l’habit du mendiant se moque de l’habit de roi. Il en a déjà vu des pareils. Aucun d’entre eux n’a fini heureux.
— Tu te trompes, l’Habit. Tu n’as pas la valeur que tu t’accordes. Ta seule gloire a été d’enserrer un parvenu dans un étau de chiffons et de lui rentrer les bourrelets dans les côtes. Regarde-toi, maintenant ! Tu as à peine une écorchure sous le bras, et cela a suffi à t’éjecter de sa garde-robe.
Moi, je suis vieux, élimé, taché. Pire, je n’ai jamais été beau. Pourtant, le mendiant ne m’oubliera pas au vestiaire. Car je suis bien plus que son manteau. Je le couvre et le protège si bien qu’il peut dormir en moi. Même en lambeau, je suis son abri. Il me suffit d’un chandail de laine, aussi troué soit-il, pour le garder au chaud. C’est de ma fonction que je tire mon importance. Toi, tu crois tirer la tienne de la renommée de tes maitres.
Son message passé, le manteau se détourne de l’habit de roi et retourne à sa fonction. Il ne peut rien pour lui. Celui-là, non plus, ne finira pas heureux.
Dans l’entrepôt, un à un, les vêtements renoncent à lui faire comprendre que le bonheur ne vient pas de l’estime ni des faveurs des personnes importantes, mais du fait d’être, soi-même, important pour au moins une personne.
Benoit Bolduc/novembre 2022