Les personnages de Cassavetes, comme ceux de Dostoïevski, vivent cette contradiction jusqu’au bout, ils sont « excessifs », ils parlent tout le temps, ils explorent par la parole toutes les possibilités, amoureux ou ivres, heureux, désespérés ou inquiets, ils ont les comportements les plus extrêmes, et en même temps ils sont conscients, même à leur insu, qu’une certaine limite, si elle est dépassée, peut les renvoyer à la « vraie » folie, à une parole qui tourne à vide. Quelque chose plane qui peut à tout moment ruiner la parole. Cela peut être le meurtre. Le meurtre isole, radicalement. Raskolnikov en fait l’expérience, quand il a le pressentiment qu’il pourrait ne plus jamais parler à personne. Cosmo aussi, quand meurtrier et blessé, il va voir la mère de son amie noire, il lui parle de n’importe quoi – en fait : de son père –, et elle le renvoie, elle ne veut pas l’écouter. Quand l’impossible est accompli, on ne peut que parler « autour ». « Il n’y a plus de rapport », comme dit Eliot, « there isn’t any joint ». Leslie Kaplan, Les Outils, P.O.L, 2003


















