MON PÈRE A LES CHEVEUX LONGS, COMME MOI… Extrait
À force de changer de coiffure et de couleur toutes les trois semaines, les cheveux d’Andy étaient très abîmés. Malgré la mise en garde de son coiffeur, il voulut faire un « décapage », c’est-à-dire une décoloration totale, « afin de remettre le compteur à zéro ». Tous ses cheveux sont restés dans le lavabo. Du coup il nous a obligés à nous raser la tête Ian et moi. Dans les journaux, on ne nous désignait plus que comme « les divins chauves », « le lisse trio ». C’est parti de là, cette mode des crânes nus dans les pays occidentaux : juste une grosse connerie au départ. Mais les cheveux d’Andy n’ont pas repoussé, et de son côté il est passé aux postiches… (…)
Andy porte un Chapilie depuis son… accident. C’est une sorte de turban. Je crois qu’il est très vexé. Il fait venir un taxi à midi et va déjeuner seul sur le port, à sept kilomètres d’ici. Vers trois heures il rentre par derrière et s’isole pour bosser. Pour mettre ses écouteurs sur les oreilles, il enlève le turban : pas génial, on dirait Dark Vador sans le masque. Je me suis excusé auprès de lui, c’était con d’en rester là, mais il m’a plutôt zappé. Dommage, je l’aurais bien accompagné un coup à Port-Clément. Andy débarquant avec son Chapilie rose sur la tête, j’imagine l’attraction ! Et puis j’aime bien Andy, je ne suis pas une dinde cancanière, moi ! C’est par hasard que j’ai surpris une conversation classée secret défense entre lui et Zulma, sa coiffeuse personnelle descendue exprès d’Allemagne. Ils s’étaient enfermés dans une des salles de bains de l’étage mais Zulma n’est pas discrète, elle a une voix qui porte et de la cour on entendait tout.
« Ok, elle est complètement déchirée… et c’est un 17 B, on ne fait plus cette couleur maintenant. Je ne sais vraiment pas à quoi tu penses, je t’ai pourtant dit d’en avoir toujours une d’avance avec toi ! Heureusement, j’ai apporté toutes mes soies de réparation… Tu l’as nettoyée avec le dégraissant minute ? Il est génial, non ? On doit pouvoir arranger la chose… Bon, je suis obligée de faire une découpe pour laisser respirer ta cicatrice… Je gèle à mort sur le devant… Reste tranquille, je teste la mise en place. Ça ne tiendra pas une éternité. Quatre-cinq jours maximum, avec de la colle capillaire pour les retouches. Si tu pouvais attendre jusqu’à dimanche pour la poser, ce serait mieux. C’est bien dimanche, la cérémonie ? »
Des craquements sur le sol : les aiguilles de pin. Je me retourne et aperçois Ian de l’autre côté de la cour. On étouffe un fou rire. Je lui fais signe d’approcher doucement. Il met un index devant sa bouche et me rejoint en exagérant de grands pas silencieux.
« Et donc tu es complètement à court ? Plus un rajout, plus une mèche, rien ? Je te présente les nouveautés ? Maintenant on a le 6 A, c’est le blond le plus clair, blond bébé… non, pas en vrais cheveux de bébés, c’est fini ça, on ne peut plus se permettre. Et puis ce n’était que des cheveux d’enfants de plus de six ans, tu imagines bien. Il y a des limites. Là c’est une fibre synthétique mais regarde, hein, tu n’en crois pas tes yeux ! Plus clair ? Comment, plus clair ? Gris alors, blanc ? Il y a le 50… Ou le 19/50. Je peux te faire un 19/50, blanc avec de légères mèches vertes. Non ?… Tu sais ce qui plaît beaucoup ? Le 125/125/18/60. Blond avec des reflets ambrés, une touche de châtain foncé et une touche invisible d’orange…
— Peut-être. Oui, c’est pas mal ça, tu m’en mets deux. Et deux blond bébé. Est-ce que tu peux me faire une iroquoise ?
— Comme en 97 ? Mais elles ne tiennent pas, rappelle-toi, c’est trop lourd. Si tu fais une vraie iroquoise il faut fixer les cheveux avec du sucre… Quoique en utilisant les nouveaux gels… Une iroquoise un peu courte, ça t’irait ? Genre crête de poule ? On pourrait travailler dans les 37, 27, 70 : les carmins, les violets, les jaunes de cadmium… »
— J’ai un peu la gerbe, fais-je à Ian.
— Viens, je te paie une glace.
© Frédéric Le Roux, 2020.