(billet pour stagiaires conventionnés, uniquement d'une durée de 3 mois maximum)
Fût un temps ou être stagiaire n'était pas monnaie courante. Le stage était une étape correcte, légitime, et temporaire : une première étape dans l'entreprise, une dernière au sein d'une formation. Devinez-quoi ? Nous sommes en 2013, et ce n'est plus le cas.
Je me souviens de mes premiers cours d’économie. Un phénomène sociétal avait particulièrement attiré mon attention, du haut de mes quatorze années d’existence : le déclassement. Selon le Larousse, le déclassement, c’est :
Action de déclasser quelqu'un, quelque chose, de le faire sortir de sa catégorie, de son rang initial : Subir avec amertume son déclassement.
D'où une phrase tirée de l'ouvrage "La peur du déclassement. Une sociologie des récessions" d'Eric Maurin, économiste français, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales : "Cette angoisse sourde, qui taraude un nombre croissant de Français, repose sur la conviction que personne n’est « à l’abri », que tout un chacun risque à tout moment de perdre son emploi, son salaire, ses prérogatives, en un mot son statut. En rendant la menace plus tangible, les crises portent cette anxiété à son paroxysme."
Sans être directement lié avec le problème du stage - c'est probablement la crise qui est responsable de l'effacement des perspectives positives - je m’en souviens, du haut de mes quatorze années d’existence, au sein de mon parcours si privilégié, dans les prémices de cette vie professionnelle encore si lointaine.
Notre génération « Y » a passé l'âge de la puberté sociale et arrive enfin au rite de passage, l'agrégation au monde, l’entrée dans ce « monde du travail » tant béni par nos parents. Notre avènement spirituel. Ou plutôt, professionnel.
Nous avons tous des parcours plus ou moins hachés, plus ou moins définis, selon nos désirs, nos capacités, notre entourage, notre éducation et nos relations sociales. Nous sommes bien lotis - et la plupart de nos universités, peu onéreuses, nous permettent (tout est relatif) un accès au savoir moins sélectif.
Nous sommes tous passés par là. Vous êtes forcément passés par là.
Car maintenant, vous cherchez un emploi, un contrat, un CDD, un CDI. Vous cherchez. Et tout ce que vous trouvez, ce sont des stages. Partout. L’étudiant, RemixJobs, AlsaCréations, et j’en passe. Des stages, partout. Des rémunérations incroyablement basses pour des missions qui s’apparenteraient presque parfois à la gestion totale de l’entreprise.
Depuis quand le stage est-il devenu une des premières méthodes de recrutement ?
On vous rassure : les fameuses « Description du poste » sont assez larges pour permettre un recrutement... assez large, l'idéal du recruteur. Vous n'êtes pas obligé de l'accepter. Mais parfois, soyons réalistes, c’est trop. Sans parler des compétences requises.
«Bac +5 en gestion de trucs x, vous êtes trilingue, maîtrisez Photoshop, Illustrator, suite Office, InDesign, Word, Excel, tout les logiciels du monde, vous avez le sens de la coordination, du relationnel, du travail en équipe, vous êtes polyvalent, rigoureux, autonome, sympa, sens de l’initiative, bonne syntaxe, qualités rédactionnelles, possédez un mac, un pc, un autre sous linux, quatre entreprises, vous êtes capables d’entrer dans la matrice et récupérer toutes les compétences possibles et imaginables quand on vous le demande, vous avez 75 ans d’expérience, vous êtes disponible et flexible, le permis B, une ford mustang, une cafetière nespresso (...). 3 mois. Prise de fonction immédiate.» Ah oui, c’est tout à fait moi, ça.
Sans oublier cette partie devenue prodigieuse, à la limite de l'ésotérique :
Salaire envisagé : indemnité conventionnelle de stage (400 balles) et puis quelques tickets restos pour te taper ton MacDo du midi. Et encore, aux yeux de l’entreprise, c’est cadeau !
C’est cadeau. Car vous le savez très bien, même si le secteur culturel est principalement concerné, certaines institutions ou entreprises ne souhaitent même pas vous rémunérer. À l’allemande, on demande toutes vos capacités, pour rien. Des indemnités. 20 balles par mois. Et encore, je ne souhaite même pas mentionner ce type d’annonces, elles me foutent un mal de crâne terrible.
D'où une capture d'écran tirée (entre autres) d'une des innombrables publications similaires postées sur l'excellent groupe d'entraide (professionnelle) Facebook, 5U et remerciez-vous :
Vous lisez les offres, vous démarchez. Votre profil LinkedIn est bien rempli, votre CV est encore chaud dans sa pochette plastique. Et vous êtes dégoutés. Car on vous répond non - nous ne cherchons que des stagiaires.
Bien évidemment, je ne citerais pas ici les autres offres aberrantes de ces gros groupes qui, bien entendu, ne sont jamais concernés. Les formations valorisantes chez Leclerc, par exemple...
Soyons clairs : nous vivons aujourd’hui dans un marché de l’emploi complètement biaisé. Les entreprises, frileuses, ne cherchent peu ou plus (oui, il existe des exceptions !) à embaucher une personne pour ses talents, ses capacités, ses envies d’apprentissage. Le stage est aujourd'hui devenu essentiel, inévitable, indispensable, remplaçant l’offre d’emploi initiale. Ce n'est plus un rite de passage. C'est une profession : Audrey Garric, journaliste pour Libération, nous l'expliquait d'une manière très concise il y a trois ans déjà.
Le stage n’est bon que pour les véritables « juniors », ceux d’entre nous qui sont encore au lycée, en début de formation, ou simplement, sans expérience aucune. Un jeune étudiant est là pour apprendre - un mois, deux ou trois en entreprises pour comprendre son fonctionnement, prôner haut et fier son statut si péjoratif de stagiaire, appréhender la structure du marché de l’emploi, connaître ses capacités futures et les développer. Mais en AUCUN CAS le marché ne peut se permettre de remplacer ce statut par les traditionnels accès à l’emploi !
Et pourtant, c’est ce qu’il se passe aujourd’hui.
Vous - entrepreneurs, entreprises, de quel droit, en 2013, vous permettez-vous d’embaucher encore et toujours des étudiants bardés de diplômes, effrayés par leur avenir et de leur futur emploi, en tant que... stagiaires ? Mais que faites-vous ? Vous ne vous rendez pas compte qu’à plus de 20 ans, bagages et diplômes, nous ne pouvons plus supporter ce statut ?
Le terme de « stagiaire » est péjoratif... Il est dégradant. Il n’a probablement plus sa place pour une personne qui a déjà de l’expérience et qui entre en entreprise pour s’affirmer et travailler.
L'indemnité de ce poste, n’est PAS et PLUS adaptée aux besoins des étudiants, ceux désireux d’entrer dans la vie active, sans énoncer les multiples dépenses mensuelles nécéssaires à une qualité de vie acceptable (parisiens, vous connaissez très bien les prix et la difficulté du logement étudiant).
Diplôme en poche, en recherche d’emploi et plus aucune institution capable de fournir cette tant désirée « convention », vous rendez-vous compte qu’il est légalement impossible pour les jeunes diplômés d’avoir une chance de commencer un vrai travail ?
Je ne parlerais même pas ici des alternatives. Contrats professionnels, alternants... Car de toute façon, vous ne les voyez même pas dans le flot de CV que vous recevez quotidiennement. C’est sûr. Former un jeunot pour 80% du SMIC sur une période de 12 mois, c’est plus emmerdant qu’un stagiaire à 30% du SMIC que vous mettrez gentiment à la porte dans 3 mois pour en prendre un autre, puis un autre, puis un autre.
Pas d’angoisse, il y en a déjà 45 qui attendent derrière votre porte, comme lors d’une visite d’appartement parisien. Désespérés. D'autres entretiennent leur cynisme (et ils ont bien raison) probablement l'une des seules valeurs qu'il nous reste aujourd'hui, à nous, diplômés en Master Chercheurs de Contrats Humainement Acceptables.
Nous nous adressons à vous, entreprises et entrepreneurs, qui profitez vénalement d’un marché de l’emploi saturé où la concurrence fait rage, et où balancer le meilleur de soi-même ne suffit qu'à récolter une paye misérable et un statut salissant.
Nous nous adressons à vous, politiques, qui n’agissez en rien avec vos réformes inutiles en terme d’emploi et de précarité sous prétexte d'un calendrier parlementaire déjà bien trop chargé - car c'est évident (et cela devient une véritable tradition !), l'accès à l'emploi jeune, tout le monde s'en tape !
Mme. Khirouni, qu'en est-il du décret d'application datant de 2011 qui n'a jamais été publié ? Qu'en est-il de cette fameuse proposition de loi visant à consolider le statut de stagiaire et contrer les récents abus ? Monsieur Sapin, n'auriez-vous pas récemment explicité que, je cite : "Un stage, n'est pas un travail, ça ne doit pas être un travail, ça ne doit pas être une période de salariat" ?
Vous qui profitez sans aucune déontologie de ce statut dépassé et de ce système défaillant, voici quelques solutions en trois points :
- Le terme de stagiaire ne devrait probablement plus exister - d'où la nécessité d'une dénomination méliorative, en tout cas pour ceux qui ont terminé leur formation et qui cherchent à entrer dans la vie active ;
- Ce nouveau statut se doit de devenir graduel en terme d'indemnités (vous qui y tenez tant) en fonction du poste recherché, de nos expériences et médailles diplômantes ;
- Le marché de l'emploi se doit absolument de réagir ! Entreprises, réfléchissez en terme de recrutement : ne confondez plus stage et esclavagisme. Évaluez définitivement vos besoins et comblez-les grâce à des offres d'emploi plus adaptées. Votre notoriété s'en verra grandement enrichie.
Ce billet s'adresse aussi à vous, vous qui êtes en galère et qui en avez marre. Marre - vous qui souhaitez changer les choses d'une manière ou d'une autre. Partageons-le, exprimons notre colère, et remettons les choses à leur place.
"Les portes de l’avenir sont ouvertes à ceux qui savent les pousser", comme dirait notre cher ami Coluche. Encore faudrait-il qu'il y ait des portes.