L’ultimo
Les derniers textes de Colette, par certains faux-pas, ou plutôt, par les déviations qu’ils empruntent à la place de ce qui est attendu, acquièrent un charme nouveau, un peu ésotérique… Ou simplement, Colette s’amuse, joue avec les mots absolument domestiqués, au terme d’une vie d’écriture. Le plus souvent, ces derniers textes sont d’une fastueuse beauté.
On les trouve dans le recueil d’articles d’autrefois qui constituent “Paradis terrestre”, œuvre à quatre mains, celles de l’écrivain, et celles du photographe, Izis, consacrée aux mondes sauvage et fantastique. Ce sont des commentaires que Colette fait sur le travail d’Izis. Tandis qu’Izis illustre les grands textes de Colette, Colette commente le travail du photographe…
“ Si je prends maintenant l’habitude de mon émotion devant l’image photographique, la croissante beauté d’un art ne cesse de m’y aider, d’accroître un plaisir qui a sa source dans la fidélité, en même temps qu’il entraîne l’image hors d’une brutale copie. Selon ce qu’invente ou que respecte un photographe exalté, mon corps désormais infirme s’approprie, en toute sécurité, des secrets qu’il n’espérait plus. Que dis-je ? Je lui dois bien souvent, dominée par des génies imagiers, un acheminement vers ce luxe, cette exigence où sait nous entraîner la romanesque amie de tous les noirs et de tous les blancs, des formes sans ménagement ni restriction – la peur… ”
p. 57
“ La poussée de son front ouvre maintenant un sous-bois qui n’est que fougères. Mais comment comprendre, admettre les dimensions d’un tel front, et la distance qui d’un œil sépare l’autre œil ? Ne les admettons donc pas. Même, nions qu’immédiatement au-dessus du cornet de l’oreille, du pelage de l’oreille, du velours de l’oreille naisse et continue une étendue blonde, qui n’appartient pas à la fougère, à l’océan des fougères, à leurs sporanges foulées par des sabots véhéments. Ici règne la fougère. Ne faites aucune confiance à la tête magnifique qui, étrangère à la fougère, domine le haut de la page. Elle ne fait que feindre de fendre la fougère. ”
p. 28
“Il l’a vue nager… Cet homme, qui prétend se nommer Izis, fait métier d’attendre qu’une biche dans l’air passe un fossé, qu’un lièvre boive, qu’entre deux bouleaux s’élance un rayon, qu’un oiseau, perché, salue…
Il a, entre autres géhennes, attendu qu’un gibier ailé arborant le gris, le noir et le blanc lui offre son petit front inexorable. La couleur des heures changeait, un soleil, une lune, rêvaient au haut du ciel, un mois, des mois perdaient leur nom. L’homme en attente portait son fardeau, peut-être aussi son arme. Il ne se souciait ni de l’aile, ni de l’astre. Peut-être oubliait-il le nom de la saison. De temps à autre il tirait de son bagage le pain et les autres nourritures, se repaissait avec un bonheur qui ne connaissait pas la honte. Celle qu’il attendait lui a accordé un rendez-vous. Au centre d’une page vernissée, elle nage d’ouest en est, dispersant des éclats que suscite le rythme de ses jambes invisibles. Sa tête blonde, sur sa rase encolure, ses divergentes oreilles, l’homme en attente a tout obtenu. Mais il n’avait sans doute pas espéré – le méritait-il? – qu’au large du fauve nageant s’épanouirait une traîne de lumière d’où émergeassent son col, son profil, son œil d’amande, une seule narine… Ne craignez rien. Vous voyez bien, tout autour de la créature qui prodigieusement nage, vous voyez, à cette robe de lumière propagée sur l’eau, vous voyez qu’il ne s’agit pas d’une biche ou d’un faon, mais simplement d’une fée?”
p. 57
PARADIS TERRESTRE, Éditions Clairefontaine, Lausanne, 1953.















