" Ce livre a provoqué des débats passionnés, et de nouveaux ouvrages viendront inévitablement supplanter certains de ses chapitres. C'est ce à quoi tout historien doit s'attendre, c'est même ce qu'il doit espérer."
"Laval est maintenant devenu un grand personnage de la IIIème république. La combinaison du barreau et de la politique étant lucrative, il se taille un petit empire dans la presse et la radio aux alentours de Lyon et Clermont-Ferrand. Geoffrey Warner nous rappelle que Laval fut "l'un des politiciens français les plus riches de l'entre-deux guerres.""
" On ne peut cependant comprendre Laval si l'on ne se rappelle pas qu'il a conservé intacte son assise politique dans la classe ouvrière d'Aubervilliers; il l'entretient par ses manière plébéiennes et l'aide efficace qu'il apporte à ses électeurs. Un homme sans parti, pragmatique, flirtant avec la gauche et avec la droite, faisant tout reposer sur des contacts personnels, voilà Laval."
" Comme [Pétain] le dit dans son message radiodiffusé du 17 juin 1940, il faisait "don de sa personne" à la France. Il resta au pouvoir par conscience et non par ambition, ce qui aurait été beaucoup moins dangereux: un simple ambitieux aurait changé de cap plus tard, au lieu d'entraîner par le fond ceux qui adoraient l'icône."
"[Le général Doyen] demande que l'Allemagne vienne an aide à la France, qu'elle défende ses colonies et maîtrise la dissidence, et moralement en donnant l'assurance que, dans le traité de paix à venir, l'empire restera français. Le général Huntziger, maintenant ministre de la guerre, expose la même idée au général Brauchitsch, le 16 septembre.
'C'est un fait que la France et l'Allemagne ont conclu un armistice, mais c'est aussi un fait que la France se bat avec l'Allemagne contre l'Angleterre. Cette situation anormale doit être réglée."
En soulignant que la France est déterminée à résister aux attaques des Anglais et des gaullistes, Huntziger déclare qu'il faut lui donner les moyens, et non pas seulement les moyens militaires: il faut aussi lui garantir sans ambiguïté que, la paix revenue,l'empire restera français, assouplir la ligne de démarcation et améliorer les conditions économiques.
L'aviation française lâche 600 tonnes de bombes sur Gibraltar, au cours de 3 raids (24 et 25 septembre), ce qui apporte du poids aux dires des 2 généraux affirmant que la France est virtuellement en guerre avec la Grande-Bretagne."
" Cependant, les antirépublicains de toujours ne furent pas les seuls à s'épanouir; d'autres, et ils furent nombreux, furent heureux d'être délivrés des procédures sclérosées et de l'immobilisme politique. Il avait fallu plus de 200 projets e loi entre 1971 et 1901 pour que l'impôt sur le revenu fût voté le 15 juillet 1914. 24 autres, sur la retraite des vieux travailleurs, avaient été déposés depuis 1936, dont le dernier adopté le 14 mars 1939, avait été repoussé par le sénat. Il était vraiment plus facile que le maréchal Pétain publiât tout simplement un décret le 14 mars 1941, en disant: "Nous tenons nos promesses, même celles des autres."
"La réforme est dans l'air.", écrivait en 1941 Louis Rivière, magistrat à la cour d'Appel de Rouen. "La révolution nationale a fait en un an ce que le régime précédent n'avait pas réussi à faire en plus d'un siècle." notait Nesmes-Desmarets, professeur à la faculté de Droit de Montpellier, à propos du statut des fonctionnaires de 1941, qui était resté bloqué dans l'engrenage politique pendant une génération. "Nous accusions, à juste titre, l'ancien régime de faire obstacle aux réformes., écrivait Georges Ripert, professeur de Droit à Paris. "Cet obstacle a disparu."
Pour d'autres choses encore, c'était un enivrant 'ferment de progrès technique", " l'insertion du futur dans la présent", comme le dit Jean Bichelonne, secrétaire d'état à la production industrielle sous Laval et partenaire enthousiaste d'Albert Speer lorsqu'une intégration économique franco-allemande fut envisagée en 1943. Jean Berthelot, ingénieur des chemins de fer et ministre des communications, que des bureaucrates indécrottables avaient empêché de rationaliser les transports parisiens, juste avant la guerre, rappelait en 1968 qu'elle avait été la satisfaction, en 1942, de pouvoir réaliser à sa guise l'unification des transports parisiens, qui procédait d'un simple bon sens technique. Des hauts fonctionnaires, comme André Bisson, qui sera après la libération président de la Cour des comptes, se félicitaient que le budget fût beaucoup plus facile à établir, sans les commissions parlementaires pointilleuses - ce qu'auraient pu aussi penser, mais sans le dire, certains présidents des Etats-Unis.
" La révolution nationale n'est pas totalement freinée par ces conflits, car ils ont tous plusieurs points en commun. Encore que ce soit pour des raisons différentes, ils s'attaquent aux mêmes ennemis: l'économie du laisser-faire, le système parlementaire, la société de masse. Ils visent tous à un ordre social élitiste, bien que l'élite ne soit pas la même dans tous les cas. Personne ne met en question le droit sacro-saint à la propriété, et tout le monde croit que l'harmonie de classe vient naturellement quand l'agitation ouvrière est réprimée. On s'accorde à défendre les vertus de l'ordre social qui ne sauraient mieux être tenu que par l'autorité et la hiérarchie dans le pays, ou par la prudence vis-à-vis de l'étranger. Se débarrasser de l'Allemand par la force présente plus de risques que d'espoir. Ces concessions diverses sont donc compatibles à certains égards, mais elles sont inconciliables sur bien des points. C'est pourquoi l'histoire de la révolution nationale est cette de son intégration progressive autour d'une partie des pôles: catholicisme intégral, centralisme à la Napoléon, concentration capitaliste plus poussée, et coercition.
Reste à rectifier une erreur d'importance. La révolution nationale n'est pas sortie du cerveau de Hitler. Elle n'a en aucune façon été importée sur "les tanks allemands." Après la guerre, les membres du gouvernement de Vichy ont essayé de se disculper en expliquant que les mesures intérieures leur avaient été imposées par l'Allemagne; bien commode en 1945. Pierre Laval, par exemple, la vedette de l'audience du procès Pétain en 1945, reconnut dans sa déposition que les lois sur les francs-maçons étaient allés trop loin, déclara que l'Allemagne avait exigé des mesures énergiques. Marcel Peyrouton imputa à une pression du Reich la législation antijuive de 1940 et dit que l'Allemagne avait menacé en 1942 de prendre 10000 otages si Vichy ne donnait pas un tour de vis supplémentaire. Cet alibi, utilisé dans tous les procès et mémoires d'après-guerre, fut accepté par l'opinion publique. Les archives de l'occupant l'infirme. A Berlin, diplomates comme militaires, se moquent comme un guigne de la politique intérieure du gouvernement de Vichy, du moment qu'il maintient l'ordre et que les richesses françaises coulent à flot dans la machine de guerre allemande; dans la plupart des projets embryonnaires qu'il forme pour l'après-guerre, la France du reste n'a pas l'honneur d'avoir une place dans l'Europe nouvelle. Le Reich s'en est si peu souciait qu'il déverse des juifs allemands à l'automne 1940. Quelques rares idéologues de l'ambassade de Paris, notamment Abetz et le Dr Fiedrich Grimmn, prennent très au sérieux la création d'une France national-socialiste, mais à l'été 1940 leur service était tout juste ébauché. Je n'ai pu découvrir aucun document allemand ordonnant à Vichy de promulguer des lois antimaçonniques, antijuives ou autres, en 1940, au moment où le gouvernement a élaboré l'essentiel de ses textes législatifs. Le Reich exerce en revanche de fortes pressions indirectes en août 1941 quand les sabotages de la Résistance deviennent de plus en plus nombreux, et en juin 1941 quand Vichy essaie de substituer sa propre législation sur les biens juifs aux décrets en vigueur en zone occupée. Pendant l'été 42, Berlin intervient pour faire appliquer la "solution finale" et obliger de jeunes français à aller travailler dans les usines allemandes. Or la révolution nationale a déjà 2 ans. Au moment où elles sont le plus brutales, les exigences allemandes sont axées sur l'antisémitisme, l'ordre public et l'immense effort que la France doit fournir pour alimenter la machine de guerre du Reich. Pour le reste, Hitler a ignoré ou méprisé la révolution nationale, laquelle nous parle de la France et non de l'Allemagne. Elle exprime les sentiments mêmes du peuple qui aspire au changement, à des réformes et à la vengeance depuis des années, et plus encore depuis la défaite."
" Tout ce qu'a fait Vichy s'explique, en un sens, par cette peur de la décadence. Mais surtout, la défaite justifie des mesures radicales destinées à remonter le courant, et permet de les prendre.
Les textes législatifs destinés à créer un climat moral nouveau sont d'autant plus simplistes que le diagnostic de la déchéance est naïf. Comme toujours lorsque les nouveaux venus arrivent soudainement au pouvoir, la Révolution nationale a sa cohorte de zélateurs puritains. Ils se trouvent des à Vichy des hommes pour vouloir détruire la culture moderne de masse. La légion française combattante dénonce les méfaits su swing et parvient à empêcher André Gide, ce prophète de l'hédonisme, de faire à Nice, en mai 1941, une conférence sur Henri Michaux. Les chantiers de jeunesse ces camps obligatoires de travail en forêt, prêchent l'austérité à de jeunes citadins blasés autour d'un millier de feux.
Vichy promulgue des textes réglementaires sévères contre l'alcoolisme, dont certains sont toujours en vigueur. Les pinardiers, les betteraviers et les bouilleurs de cru ont été intouchables sous la IIIème république. Le privilège des bouilleurs de cru est supprimé le 7 août 1940. Le 24, les apéritifs titrant plus de 16° sont interdits; interdiction également d'en servir à des jeunes gens de moins de 20 ans. Plus tard, on n'a plus le droit d'entrer dans un café si l'on n'a pas 14 ans. La loi se défend certes de viser à la prohibition de l'alcool, mais Le Temps souligne que les Français s'étaient beaucoup mieux portés quand la consommation de boissons fortes était limitée (comme en 1914-1919) et, à son avis, le fait qu'il y eût 1 café pour 20 habitants contre 1 pour 270 en Allemagne, 1 pour 430 en Grande-Bretagne, 1 pour 3000 en Suède, n'est pas étranger à la défaite.
" Les compagnons doivent, dit-on, préserver la jeunesse française non seulement des risques du chômage, mais aussi du virus de la dissidence. La jeunesse vaut à Vichy un maroquin. Le ministre de la Jeunesse, de la famille et des Sports est d'abord Jean Ybarnégaray, un Basque fort connu par ses exploits sportifs dont il est très fier, et par sa puissance politique dans les Basses-Pyrénées. C'est le président de l'association nationale de pelote et un excellent fusil dans ses Pyrénées natales. Il a toujours milité dans les ligues fascisantes: d'abord dans les jeunesses patriotes, puis dans les Croix-de-Feu du Colonel de La Rocque, où il arrive au sommet de la hiérarchie, enfin, après 1936, dans le parti social français dont il devient le député le plus célèbre. Après le 6 février 1934, il sillonne le pays en demandant à cor et à cri "un retour au travail, à l'ordre, à l'autorité et à l'honneur", et une réponse à cet "appel à la race" qui est entendu en Italie et en Allemagne, mais pas encore en France. "Le vieux sang gaulois est-il si anémique?". Il est rejoint par Jean Borotra, champion international de tennis et apôtre fervent de la rééducation morale par le sport."
" Par exemple, le code de la famille de 1939 prévoyait déjà, dans le cadre du retour à la terre, des prêts pour les jeunes ménages, dont les intérêts et le remboursement décroissaient à mesure que naissaient des enfants; il rompait avec la doctrine napoléonienne devant l'héritage en stipulant que le fils resté à la ferme héritait d'une plus grosse part que ses frères et sœurs citadins; il renforçait les lois contre l'avortement et revenait à une conception antérieure de l'adoption: l'enfant appartient totalement à sa nouvelle famille et non plus sur l'identité de l'enfant adopté. Les traditionalistes de Vichy sont enchantés de continuer sur cette lancée.
La politique de Vichy est, cependant, nettement plus axée sur l'organisation sociale que ne l'avait été le Code de la famille, essentiellement pragmatique, de Daladier. Poussant plus loin les arguments avancés au XIXème siècle par Frédéric Le Play, à savoir que la Révolution de 1789 avait amorcé la décomposition de la famille en instituant l'égalité devant l'héritage et en donnant trop d'importance à l'individu, les théoriciens de Vichy accusent la IIIème République d'avoir créé un climat très défavorable à la famille, avec de nombreux divorces, la prostitution autorisée, l'alcoolisme et la licence effrénée des mœurs. Le remède consiste donc à remplacer l'individualisme républicain par les "véritables" unités organiques de la société, ces composantes de l'ordre naturel biologique et social, la famille par exemple."
"Nous en voici venu à la plus grand honte du régime de Vichy: l'antisémitisme. Il est indispensable de montrer que les premières mesures ayant frappé les israélites sont bien le fait du gouvernement français, car dans nul autre domaine on n'a autant insisté sur les pressions de l'Allemagne et la passivité de la France.
Il est exact qu'à partir de 1942, le Reich a imposé son programme de déportation et que Vichy s'est alors fait tirer l'oreille. Mais, au début, Berlin se souciait si peu de la politique intérieur de Vichy que la France a servi de dépotoir pour les juifs allemands. Malgré les protestations véhémentes du gouvernement français, 6700 juifs sont expulsés en France de l'Allemagne occidentale les 23 et 24 octobre 1940. De même qu'elle n'était pas comprise dans la grande région économique de l'Europe moyenne, de même la France ne faisait pas encore partie de la région qui devait être purifiée des juifs. En 1940 donc, un antisémitisme purement français peut se donner libre cours.
Bien avant que l'Allemagne fasse la moindre pression, le gouvernement de Vichy institue avec le numerus clausus un système d'exclusion. La loi du 3 octobre 1940 interdit aux israélites d'appartenir à des organismes élus, d'occuper des postes de responsabilité dans la fonction publique, la magistrature et l'armée, et d'exercer une activité ayant une influence sur la vie culturelle (enseignants, directeurs, gérants ou rédacteurs de journaux, directeurs de films ou de programmes de radio). La loi du 4 octobre autorise les préfets à interner les Juifs étrangers dans des camps spéciaux ou à les assigner à résidence. La loi Crémieux de 1871, étendant la nationalité française aux Juifs d'Algérie, est abrogée le 7 octobre. Le décret Marchandeau du 21 avril 1939 qui punissait les outrances antisémitiques dans la presse a déjà été rapporté le 27 août. Dès le début, le gouvernement prévoit des peines spéciales pour les israélites et approuve toute attitude hostile à leur égard. Le département de l'Allier, où se trouve Vichy, leur est interdit."
" Déterminé à arracher l'aryanisation à l'occupant, Vallat oblige le gouvernement à promulguer la loi du 22 juillet 1941, en faisant valoir que les Allemands lui ont promis de rapporter leurs propres ordonnances en zone occupée. La loi dit noir sur blanc qu'elle vise à "supprimer toute influence israélite dans l'économie. Elle habilite le commissaire général à nommer dans toute affaire ou propriété foncière juive un administrateur provisoire qui remplace la propriétaire à tous égards. Il peut céder les biens à un non-Juif, en déposant le produit de la vente à un compte gouvernemental bloqué, ou alors, s'il ne trouve pas d'acquéreur et si l'entreprise ne présente pas d'intérêt pour l'économie, il peu la liquider. Une partie de ces fonds doit servir à aider " les israélites indigents". C'est ainsi que d'étend à la zone libre le trafic sordide des biens juifs mise en vente forcée, dont s'empare une bande de profiteurs. Les statistiques ne sont pas aussi complètes pour la zone libre que pour la zone occupée, mais on peut citer un exemple éloquent: à Toulouse, sur les 231 affaires commises à des administrateurs, 117 ont été aryanisées."
"Par horreur de la guerre, Belin accepte l'armistice et en vieux syndicaliste qui se méfie des partis et cherche à construire une société nouvelle plus sur des associations de travailleurs que sur une politique électorale, il croit que le syndicalisme peut progresser à l'intérieur des corporations. Certes, la CGT deviendra par la suite une force de la Résistance; mais pendant un certain temps, la plupart des syndiqués, semblent décidés à rester sur la position de repli qu"ils ont adoptée pendant la guerre et souscrire au programme de "syndicats libres dans une profession organisée" à l'intérieur du nouveau régime.
C'est le moment, il ne faut pas l'oublier, où le régime de Vichy semble le plus hostile au capitalisme libéral débridé. Dans son grand discours du 12 octobre 1940 sur la politique sociale, le maréchal Pétain dénonce le capitalisme, importé de l'étranger, sui s'est "dégradé" pour devenir "asservissement aux puissances d'argent" et il promet un "régime social hiérarchisé" qui "garantira la dignité du travailleur en améliorant ses conditions de vie jusque dans sa vieillesse." Ce discours a été écrit par Gaston Bergery dont le "frontisme" était, juste avant la guerre, un curieux mélange d'antiparlementarisme et d'anticapitalisme, appelant le pays à s'unir contre le communisme et les trusts. Bergery, comme les traditionalistes catholiques, demandait depuis longtemps une révision de la loi de 1867 créant les SA. Jean Le Cour Grandmaison, Xavier Vallat et les dirigeants de la fédération nationale catholique ont proposé, dans un projet de loi de mars 1938, de supprimer les sociétés par actions à responsabilité limitée, tandis que Bergery préférait que le président fût responsable dans la totalité de ses biens de la solvabilité de la firme. Bergery était enclin à limiter le nombre de postes de direction qui pouvaient être réunis en une seule main. Ces divers courants aboutissent à la loi du 17 septembre 1940 qui accroît la responsabilité du président d'une société en cas de faillite et interdit de cumuler plus de 2 postes de direction. Yves Bouthillier aura beau dire après la Libération que c'était cela ou la nationalisation (que personne n'a jamais envisagé à Vichy), il s'agissait bel et bien d'une attaque menée au nom de la morale traditionnelle contre l'irresponsabilité et la corruption que dissimulait, paraît-il, les sociétés anonymes.
" Il est difficile de mesurer la popularité d'un régime autoritaire. Tout d'abord, on ne dispose pas de moyens qui reflètent habituellement l'opinion publique: une presse à peu près libre, des élections, des débats parlementaires, une certaine tolérance envers la critique. En outre, les dirigeants faussent les éléments d'évaluation que l'on possède: pour eux, le silence équivaut au soutien, le consentement à l'enthousiasme, la participation à la loyauté. Dans le cas de Vichy, il est d'autant plus mal aisé de se faire une idée de l'adhésion au régime que la Libération fut une explosion de joie quasi-générale et que les Français oublièrent - consciemment ou inconsciemment - avoir eu un état d'esprit tout à fait différent, proche du désespoir, en 1941 et 1942.
Si l'on traçait un graphique grossier de l'opinion publique entre 1940 et 1944, on verrait que la quasi totalité de la population était pour Pétain en juin 1940 et pour de Gaulle en août 1944, le point d'intersection de ces 2 courbes, l'une décroissante, l'autre ascendante se situant après l'occupation de la zone libre en juin 1942.
Mais les 2 courbes ne seraient pas régulières et il est à la fois possible et nécessaire d'affiner l'analyse. Il faut d'abord distinguer entre les hommes qui participent effectivement au régime et ceux qui lui sont simplement favorables, lesquels se subdivisent à leur tout selon qu'ils sont plus ou moins chaleureux et selon leurs motivations: foi en le maréchal Pétain, peur de la guerre ou du communisme, enthousiasme pour la Révolution Nationale. Même les récalcitrants, ceux qui ne mettent pas en doute la légitimité du régime et ne font as d'opposition active, contribuent au climat d'acquiescement.
Tous ces groupes, des tièdes aux fervents sont des des "collaborateurs" au sens fonctionnel du terme car il créé ce large courant d'opinion qui reconnaissant d'abord la légalité du gouvernement, rend légitime une participation plus active."
" "C'est la revanche de Dreyfus!" s'écrie Maurras en s'entendant condamner à la détention perpétuelle par la cour de Justice de Lyon, le 27 janvier 1945. La défaite émis des ondes de choc à travers toute la société, qui avivent de vieux antagonismes remontant au moins à 1789: hiérarchie contre égalité, laïcité contre religion, compétence contre élection, capital contre travail. Ce qui prend une importance majeure à l'été 1940, c'est ce même affrontement entre "ordre" et "révolution" qui dégénéra presque en guerre civile à partir de 1934. Les antirévolutionnaires, anticommunistes avaient alors pris très nettement position et la plupart de ceux qui deviendront les notables de Vichy étaient déjà du bon côté de la barricade.
Les conservateurs avaient changé leur fusil d'épaule entre 1934 et 1936. L'ennemi numéro 1 à l'extérieur n'était plus l'Allemagne mais l'Union soviétique, et, à l'intérieur, non plus les pacifistes mais le Front Populaire qui réarmait. En outre, ils devinrent beaucoup plus actifs, le gouvernement n'étant plus capable de défendre leurs intérêts, ils passèrent au militantisme."
" Les maurassiens sont nombreux dans l'armée, la fonction publique, les milieux d'affaires et la Résistance. Les services de Renseignements allemands ressentent un malaise devant cette nostalgie de l'époque de Richelieu, et envisagent même de faire arrêter Maurras en 1943. Il n'en reste pas moins, et c'est cela qui compte, que les extrémistes de droite ne sont pas arrivés en bloc au pouvoir à Vichy.
Ils ne sont pas les seuls: les députés conservateurs ne prennent pas non plus leur revanche en 1940. En minorité au Parlement depuis 1936, ils ont certes conduit l'attaque contre ce qu'ils appelaient "l'expérience marxiste" de Blum en France; et ont tous voté les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juin 1940; ils ne jouent pas cependant à Vichy le rôle que leur aurait valu une moindre oscillation de pendule."
" On peut imaginer 2 cas où elle aurait été mieux lotie avec Pétain qu'avec un Gauleiter; ou bien l'occupant aurait pu exiger moins afin de consolider, en retour, un régime collaborationniste, lui étant utile,ou bien, il l'aurait autant pressurée que les autres pays vaincus, mais le gouvernement aurait été mieux à même ou plus désireux qu'un Gauleiter de repousser les demandes excessives du Reich. En comparant sans complaisance les conditions de vie dans les différentes nations occidentales entièrement occupées, on ne voit pas que la France ait eu sensiblement plus d'avantages que les autres, soit qu'il lui ait été concédées par Berlin, soit qu'elle les lui ait arrachées.
Tout d'abord, les Français ne se nourrissaient pas mieux. Il est évidemment hasardeux de comparer le nombre des calories par une population ou une autre, car la possibilité de se procurer de la nourriture dépendait dans une large mesure de conditions particulières: lieu d'habitation, ressources pour acheter au marché noir, relations - un cousin à la campagne pouvait être beaucoup plus utile à cet égard qu'un chef de cabinet. Les chiffres moyens ont encore moins de signification dans ce cas que dans la plupart des autres, et les statistiques sont certainement plus fantaisistes s'agissant des paysans français que des exploitants danois de laiterie. Il apparaît toutefois que la France fut le plus mal partagé de tous les pays occidentaux hormis l'Italie (l'exception a d'ailleurs de quoi surprendre compte tenu de la richesse de l'agriculture dans la péninsule). Qui plus est, il semble qu'on y ait mangé moins bien que dans l'Europe de l'est: Roumanie, Bulgarie, Hongrie, protectorat de Bohème-Moravie. On estime que sous l'Occupation les Français avaient tout juste 1500 calorie par jour quand ils pouvaient se ravitailler au marché noir, et moins encore dans les villes où ils n'avaient pas cette ressource.
Il va de soi que les Allemands n'ont pas été totalement responsables de cette semi-famine. Avec une production agricole abondante tenue par des petits paysans indépendants et notoirement cachottiers, la France a pâti tout autant d'une mauvaise répartition que d'une pénurie réelle. Le blocus allié et le faible tonnage de la marine marchande n'ont pas non plus arrangé les choses, car elle a été ainsi privée de denrées quelle importait avant la guerre, les huiles de table par exemple.
Rien n'indique néanmoins que Vichy ait obtenu des concessions significatives du Reich qui, par sa politique, contribuait à affamer le pays. Etant donné l'article de la convention d'armistice (repris de celui de 1918) disposant que les prisonniers ne seraient pas libérés avant la paix, l'agriculture manquait singulièrement de main-d'oeuvre, si bien que la production restât toujours au-dessous du niveau de 1938; faute de carburant, en effet, il était impossible de remplacer l'homme par la machine. En outre, avec les réquisitions exorbitantes destinées à nourrir l'armée d'occupation et la population allemande, la France a été la source d'approvisionnement la plus importante du Reich. Elle lui a fourni en chiffres absolus et relatifs, plus de denrées alimentaires que la Pologne elle-même.
"Il est exact que la proportion des Juifs exterminés a été plus forte dans les pays complètement occupés - Hollande Belgique, Norvège et Italie (après 1943) - qu'en France, même si l'on inclut les réfugiés dans le total. Mais le problème n'est pas de savoir s'il y eut en France moins de Juifs déportés qu'il n'y en eut ailleurs; il est de savoir s'il y en eut moins, grâce aux mesures et à l'aide de Vichy, qu'il n'y en aurait eu si le Reich avait fait tout seul la sale besogne. Vue sous cet angle, la responsabilité du régime Pétain est écrasante."
" Bien des Français ont eux aussi donné abri à des Israélites, mais le gouvernement n'y fut pour rien. Il s'est au contraire rendu coupable de n'avoir pas prévu, alors qu'il en avait la possibilité, cette évasion massive que le Danemark, entièrement occupé, parvint à réaliser en septembre 1943, quand il fit passer la quasi-totalité des juifs en Suède dans de petits bateaux."
" Il faut pour terminer porter une grave accusation morale contre les dirigeants de Vichy. Tout d'abord, ils ont utilisé la défaite de 1940 à des fins étroitement sectaires: ils voulaient se venger du Front Populaire et reconstruire le pays selon des conceptions nouvelles, tout aussi partisanes que les anciennes et servant des intérêts encore plus limités. Cela ne signifie pas qu'ils avaient tramé la catastrophe. Mais ils ont commis la plus élémentaire des fautes politiques: édicter des lois nouvelles, sous l'oeil d'une armée ennemie.