Lettre à Christian Desmeules
par Sara Hébert et Daphné B
Cher Christian Desmeules,
Nous avons ressenti une grande colère en lisant votre critique du livre Chienne de Marie-Pier Lafontaine, une autofiction coup de poing qui retrace une enfance vécue « sous le joug d’un père monstrueux, libidineux [et] violent ». Vous insinuez que l’œuvre « a sa force », mais qu’il s’agit en somme d’un récit « décousu et affaibli ». Selon vous, sa forme segmentée relève « d’une certaine facilité ». À cause de son écriture « par fragments », Chienne serait « un projet inabouti ». Or, il se trouve que cette forme rend mieux que toutes autres formes les expériences traumatiques vécues et racontées par les femmes victimes de violence.
Sachez que bien loin d’être une tare, la forme de Chienne alimente son propos. Rappelez-vous que la mémoire est fragmentaire. C’est d’ailleurs ce que bon nombre d’auteur·trices du 20e siècle se sont évertué·es à souligner depuis les 70 dernières années. De surcroît, le trauma n’est pas linéaire. À ce sujet, Amy Berkowitz écrit dans Tender Points que « L’histoire de [l]a douleur n’est pas facile à raconter. Et je ne parle pas de la difficulté émotionnelle que représente son écriture ; je veux dire que l’intrigue elle-même est déroutante. L’expérience traumatique est non linéaire. On a des flashbacks et on en perd des bouts. » Ainsi, le trauma peut difficilement se représenter dans un récit conventionnel. Ce n’est pas une histoire avec un début, un milieu et une fin. Et c’est précisément ce que nous dit la forme de Chienne : il n’y aura pas de fin. Le trauma se répète, il paralyse, il nous brise en petits morceaux et on ne se « recolle » jamais tout à fait. Voilà l’impact sournois, insidieux et incalculable de l’abus. Ainsi, une narration linéaire n’aurait pas été plus forte; elle aurait tout simplement été incohérente avec le propos.
Votre discours idéologique et gratuit au sujet de l’écriture fragmentaire instaure une hiérarchie factice entre la forme courte (que vous jugez plus facile) et la forme longue. Cela nous rappelle les gamins qui comparent la taille de leur sexe en pensant qu’elle est gage de virilité. Comme l’a si bien expliqué l’autrice américaine Sarah Manguso dans 300 Arguments, le fait d’affirmer qu’une œuvre est « inaboutie et décousue » parce qu’elle n’adopte pas la forme traditionnelle longue, c’est supposer que tous les « morceaux de texte » qui nous sont donnés à lire ont déjà constitué un tout, dans un passé imaginaire. Finalement, le mot fragment est utilisé à tort pour décrire de petits objets, par opposition aux plus gros. Celleux qui l’emploient supposent que les romans sont plus complets, plus vrais, plus entiers que les poèmes, que les formes brèves. Vous confondez le volume d’une œuvre avec son intégrité, comme dirait Manguso.
Le problème, c’est peut-être que Chienne s’inscrit dans un pan de la littérature qui vous est inconnu, ou pour lequel vous avez visiblement des préjugés : c’est un livre féministe. Vous condamnez ce livre, comme vous avez auparavant jugé grossièrement Thelma, Louise et moi, de Martine Delvaux et nombre d’autres livres de nos consœurs.
Nous pensons qu’il est important que vous élargissiez vos horizons de lecture et d’analyse. Nous vous rappelons, comme l’a fait Louky Bersianik avant nous, que votre rôle est de jauger nos œuvres et celles de nos consœurs, c’est-à-dire d’en « prendre la mesure » et non d’y porter vos jugements de valeur. Ainsi, comme Louky Bersianik, nous n’attendons pas de vous que vous encensiez nos livres, mais que vous sachiez vous attarder à ce qu’ils essaient de dire, dans le fond comme dans la forme.
Cela nous semble très maladroit, voire insouciant ou cruel, d’employer le mot « facilité » pour parler du livre de Lafontaine. S’il est à nos yeux ficelé avec justesse et habileté, nous avons peine à imaginer le courage et la difficulté qu’a dû commander l’écriture de ce récit. Nous déplorons que les atrocités et la violence vécues et décrites par l’autrice se retrouvent minimisées par le poids d’un jugement aussi réducteur.
Pour nous, Chienne EST un grand livre qui a nécessité un investissement total et absolu de la part de son autrice. C’est une œuvre aboutie, à l’esthétique percutante, mais jamais choquante. Marie-Pier Lafontaine est notre championne de boxe et elle vient de remporter le plus difficile de tous les matchs : celui où on prend la parole, celui où on dénonce, celui où on refuse de perpétuer le cycle de la violence.
S.H. & D.B













