Il est 13h, je bois une orange pressée à l'aéroport de Casablanca. Le train part dans 15 minutes, direction Marrakech, après un changement à Casa-voyageurs. Billet à 130dhs, le wagon est bondé. Les paysages défilent, le désert, des plaines rocailleuses, des champs de cactus, des oasis. Je me meurs d'excitation. 4 heures plus tard... MARRAKECH. La nouvelle gare est magnifique. L'air est doux, lourd de souvenirs. Une page de ma vie a été écrite ici, un bout de primaire, un bout de collège, une page que j'ai corné et que je viens relire 5 ans plus tard. Nous rejoignons le centre ville à pieds, la nuit est tombée. Alors qu'à Casablanca tout déplacement est une agression, nous nous baladons, légères, heureuses, tout nous semble plus agréable. Nous arrivons à Guéliz, chez la tante de Y. Elle nous accueille avec de la louisa sucrée, un poulet fermier et de grosses couvertures chaudes. Nous sirotons ensuite un bout de la soirée au Greyz, un bar lové à côté du Niagara, de l'épicerie Ennakhil, du lycée français Victor Hugo. Nous passons devant mon ancienne maison. Elle est toujours là, il y a toujours les palmiers, l'abricotier, les grandes fenêtres aux barreaux blancs et la tonnelle en bambou. Elle est toujours là et elle me semble si loin. Dans la nuit marrakchie, j'essaye de recomposer un puzzle qui n'est plus.
Je me ballade dans le quartier, seule, longtemps. La ville pulse avec légèreté, sous les palmiers et un immense ciel bleu. L'air est doux, il fait presque chaud.
Enfin je me décide à prendre un taxi couleur sable, et je rejoins J et P au restaurant La Table du Marché. Le vin est délicieux, les plats sont sublimes. Instants suspendus des moments précieux.
Nous allons ensuite à la place Jema El Fnaa. Il y a toujours un milliard de choses à raconter lorsque l'on découvre cet endroit que l'Unesco a déclaré "chef d’œuvre du patrimoine culturel immatériel mondial". Les conteurs, les dresseurs de serpents, les singes avec des couches, les tatoueuses de henné, les enfants qui courent, les vendeurs de jus d'orange, les mille épices magiques, les danseurs, les vendeurs d'eau ambulants, les calèches... On en prend pleins les sens, et aucun mot ne peut décrire cette ambiance unique, extraordinaire. Nous allons boire un café sur une terrasse panoramique. Le soleil inonde tout.
Nous nous perdons de longues heures dans les souks. Nous achetons des écharpes, des bougies, des poteries, des pochettes... Les hommes filent la laine, les plongent dans de grandes cuves multicolores et fumantes. Un vieux monsieur nous invite dans son petit atelier : dans l'obscurité, sur une table de bois abîmée, des plats en terre contiennent une multitude de pigments multicolores. Il plonge un papier journal humide dans la poudre bleue majorelle, le frotte contre une feuille qui vire au rose intense. La poudre de coquelicot est d'un rouge profond, le jaune devient vert émeraude...
Nous empruntons un petit escalier rouillé en colimaçon jusqu'à une petite terrasse qui surplombe les souks. Quelques palmiers perdus se disputent le ciel avec les toits de tôle ondulée qui s'étalent à perte de vue. Et puis nous partons à la recherche de THE SOUK.
Nous cherchons ensuite le Riad Le Jardin, qui accueille en son sein The Souk, marché de jeunes créateurs marocains prometteurs, un événement à ne manquer pour rien au monde. Autour d'un patio fleuri, les artistes exposent leurs créations originales, qui conjuguent tradition et modernité dans un joyeux brouhaha. Des cartes postales en zelliges peps, des sacs en toile sérigraphiés, des bracelets fluos avec de petites mains de Fatma, des sweats barbouillés de calligraphie et de darrija... Arab is the new hype, vous dis-je.
L'atmosphère est légère, délicate, détonante. Les collections sont pleines de charme. Le gros coup de coeur de Vin rouge et corne de gazelle: Rock da Kasbah, un duo créatif, drôle, amoureux et engagé qui invente fringues, déco et sacs en toile made in Tanger.
Lorsque nous quittons The Souk, la nuit est tombée. Jema El Fnaa est en effervescence. Pour le Festival International du film de Marrakech, un immense écran géant a été installé sur la place. Leonardo Di Caprio sous-titré en arabe boit une bière pression devant des milliers de marocains.
Nous allons dîner à l'Entrepotes, après nous êtres perdues dans tout Marrakech. Le serveur nous offre une tournée de vin rouge, nous sommes 12, peut-être plus, on colle des tables, on se serre sur la banquette parme, ça parle fort, la musique ronronne, les cigarettes s'allument, les fourchettes dévorent et les verres se vident.
Il est 2h, nous allons au Toroloco, perdu dans la palmeraie. À peine le temps de s'asseoir, d'hésiter entre les bouteilles, que nous sommes déjà repartis. Dans la nuit épaisse, les voitures avalent le bitume jusqu'au Pacha. Les heures dansent jusqu'au petit matin. Un vieux monsieur lance des miettes de pain à une nuée de pigeons.
Nous allons déjeuner à Bejgueni. Il fait les meilleures brochettes de la ville. Nous picorons dans les petites assiettes de toutes les couleurs. Nous allons en mobylette acheter des fleurs. Les cheveux au vent, la main crispée sur le bouquet qui va s'envoler, je respire mes derniers instants à Marrakech.
Nous rentrons à Casablanca à la tombée de la nuit.
Les étoiles brillent fort dans le ciel noir.