Lectures 2019. 1 - Leslie Jamison, The Recovering. Intoxication and its aftermath.
Fini au premier janvier 2019, sa lecture est à cheval sur les deux années, il a tous les droits de se placer ici aussi en tête des lectures de cette nouvelle année, puisqu’il l’a ouverte en fanfare, dans un TGV oui-go Marseille-Paris, avec beaucoup d’heures de sommeil en retard, en face de Guillaume endormi contre la moquette rose très laide de ce train au-rabais dont l’esthétique rappelle sans cesse aux usagers qu’ils sont pauvres et ainsi ne peuvent prétendre à l’harmonie des formes et des couleurs du vrai TGV.
Le livre de Leslie est extraordinaire en ce sens où elle arrive à parler de littérature, de politique, d’histoire, de la vie en communauté, de sa vie personnelle très longuement et très profondément, tout cela en même temps, sans que cela paraisse trop artificiel. Elle nous rappelle sans cesse que les écrivains nous apportent beaucoup, mais que l’écoute longue, répétée et attentive d’une personne qui a décidé de s’exprimer, dans un cadre rassurant comme celui des AA, a la même valeur que le meilleur des livres, ce que je suis porté à croire. Les bons documentaristes affranchis des formats commerciaux et les gens comme Svetlana permettent de s’en rendre compte. Et c’est beau de le rappeler à chaque fois.
Un des fils réflexifs les plus intéressants du livre à mon sens est son interrogation sur l’originalité, sur la nécessité de donner sans cesse du nouveau, sur l’inouï comme valeur marchande. Vu que son livre s’inscrit dans le genre très prisé et populaire des récits de sevrage, de la chute de l’alcoolique à sa rédemption, et que sa construction suit exactement ce mouvement, elle redoute les reproches de banalité, mais elle les dénonce aussi. Pourquoi faudrait-il être toujours à part ? Pourquoi, dans ses études littéraires et dans sa pratique d’écrivain, lui a-t-on toujours enseigné l’évitement du lieu commun ? Quelle difficulté à écrire le commun sans être banal ? En travaillant sur ces notions et sur la répétition des récits comme fondement du travail de reconstruction que proposent les AA, elle offre une vision profonde et nouvelle de ces histoires qu’on se raconte et qu’on se répète afin de survivre. Enfin, le pied de nez ultime est que chaque phrase, chaque métaphore ou comparaison employée par Leslie provoque au sein du lecteur une réaction de plaisir très rare. Si tout le monde pouvait écrire comme elle, tout aurait beaucoup plus de sens.
J’aime beaucoup aussi comment, mine de rien, sans que cela soit explicite, elle aborde différents types de textes subjectifs (la lettre / mail, le récit aux AA, les essays personnels que l’on doit rendre pour postuler aux universités américaines, les thèses de fin d’étude, le journalisme d’investigation, les récits d’addiction devenus produits commerciaux). Elle les met en rapport, en questionne le propos et les buts, montre leur place dans notre vie quotidienne, donne en revers à voir la part de l’intime dans l’oeuvre des romanciers qu’elle mentionne. Elle finit par fondre tous ces types de textes et de récits de soi par lesquels elle est passée en une forme singulière, son livre, qui se développe à l’aise sans plan et sans coutures trop visibles.
Enfin, le livre devient absolument triste en son centre, que j’ai atteint au milieu d’une nuit solitaire. J’ai failli me coucher en larmes, mais j’ai fini par tourner une page plus clémente, ouverture d’une deuxième partie qui réconforte peu à peu, où Leslie parle de moins en moins d’elle pour parler d’elle au milieu des autres, où sa sobriété en construction rejoint l’apaisement progressif du lecteur.