Les soirs où il faut faire ses valises, je n’arrive jamais à dormir. Je range lentement chaque chose au fond du sac, puis je ressors tout, je fais des listes, j’écoute des chansons, je bois des tisanes, je pense à des mots.
Je quitte Lyon demain, pour de vrai. Pour de vrai c’est à dire que je ne peux pas dire quand je reviens, sûrement dans six mois, peut être dans un an, si tout va bien, jamais ? Mais qu’est-ce que le scénario où tout va bien, bonne question. Quand je lis un livre, je ne peux pas m’empêcher de lire la dernière phrase de la dernière page, juste pour voir où tout ça mène. J’aimerais bien faire pareil avec ma vie. Fast forwarder quelques années, pour voir où j’en serais, m’assurer que ce n’est pas si mal, et pouvoir alors mettre tout en œuvre pour que ce pas si mal voie le jour.
C’est la rentrée, la période où tout le monde est neuf, fait table rase, entame une nouvelle tranche du salami de la vie. Et pourtant, c’est tout le contraire. C’est la rentrée et tout le monde déroule son CV, ses hobbies, ses projets afin de rencontrer de nouveaux gens compatibles, s’intégrer à de nouveaux groupes, faire du réseau. Tout le monde a l’air d’avoir pu fast forwarder sa vie sauf moi, quelqu’un peut me montrer le bouton, le mode d’emploi ?
Ces jours ci j’ai l’impression de vivre dans un Musée Grévin inversé. Je suis la spectatrice et pourtant c’est moi la statue de cire, c’est moi qui reste immobile, qui reste bloqué dans un présent un peu longuet, un peu en deux dimensions, où la perspective est foirée, comme quand j’essaye de faire des dessins de rue, mais j’ai jamais su dessiner, il faut me rendre à l’évidence.
Je sais par contre, ou du moins j’essaye, fixer les lieux et les images dans la tête, et c’est tout ce que j’ai fait durant ces quelques jours à Lyon avant le départ, j’ai vu peu de monde, mais j’ai beaucoup regardé. Le soleil du matin sur ces immeubles si caractéristiques, avec leurs volets à la lyonnaise, qui sont si pénibles à fermer. Les grues et les nuages de fumée s’échappant des mille et un chantier de ce nouveau quartier autour de mon école qui n’en finit de se construire et où tout se ressemble tout en voulant dissembler, ce quartier dont on peut déjà dire avant même qu’il soit né qu’il sera vide d’âme, vide de sens. Les places d’autres quartiers pleines de soleil, de gens, de jardins partagés, où il y a tellement d’âme que ça peut faire peur, tant est si bien qu’on aimerait bien en faire des quartiers vides d’âmes, mais Lyon a une si grande âme qu’on ne peut pas lui enlever.
Après six ans dans cette ville, ma première grande ville, je crois savoir lire ce qui fait Lyon. Un vernis bourgeois, catholique, celui qui sait faire marcher les volets à la lyonnaise, et tout autour et dans les interstices, toute cette vie qui grouille, ces affiches de concerts dans les rues, ces terrasses un peu excentrées, ses broussailles autour des bâtiments à réhabiliter. Je crois savoir lire Lyon, et je crois aussi savoir que je ne la lirai jamais vraiment en entier, que je n’atteindrai jamais la dernière phrase de la dernière page, qu’il restera toujours des découvertes, même dans les quartiers qui peuvent paraître sans âme. J’espère que ma deuxième grande ville, la plus grande de France, saura m’en apporter autant.
Cela peut paraître ridicule (en tout cas, à moi, ça paraît ridicule), mais ce qui me permet de prendre des bouffées d’air, de me raccrocher au présent, c’est la peau au goût d’amande du garçon qui partage ma vie depuis quelques mois. J’ai toujours été une amoureuse, on ne s’en défait pas, les garçons et les filles que j’ai aimés ont coloré toute une partie de ma vie, et j’ose espérer que le filtre actuel soit résistant, si ce n’est permanent. J’ose espérer qu’à la dernière phrase de la dernière page, tu y figures.