LES TESTAMENTS de Margaret Atwood
Ou l’art de sauver les meubles (refaire du bénéfice sur un produit qui a marché, mais avec brio)
Perçoit-on dans le ton doux amer de ce titre que j’ai ce qu’on pourrait qualifier de mixed feelings* à propos du livre d’aujourd’hui ?
Je suis naturellement sceptique lorsqu’il s’agit d’une suite d’un bestseller écrit trois décennies après son grand frère sur les nobles intentions de sa créatrice et sur son envie de satisfaire ses lecteurs avant son compte en banque (non miss JK, je ne me suis toujours pas remis de la catastrophe qu’était l’Enfant Maudit)
Mais avant de me jeter dans le grand bain de l’analyse, il est de mise de présenter Les Testaments :
Les Testaments de Margaret Atwood est la suite très attendue de La Servante Écarlate, écrit en 1984 - jolie coïncidence puisque celui-ci est une speculative fiction* au même titre que l’ouvrage d’Orwell -
Petit point de situation : Bienvenue dans la République de Gilead (correspondant géographiquement à la campagne profonde des États-Unis) qui, pour réguler le taux de natalité en chute de sa population, a la brillante idée de réduire les femmes en esclavage (le vrai, plus personne ne se cache)
Les hommes y commandent et les femmes sont classées selon l’utilité qu’elles peuvent avoir :
CAS N°1 : Si tu es une femme lambda, tu seras une Martha, tu fais le ménage et la cuisine
CAS N°2 : Si tu es une femme riche et/ou que tu as des relations : tu seras une Épouse de dirigeant dont le doux nom est Commandant, donc tu restes à la maison et tu souris pour les photos officielles
CAS N°3 : Si tu es une femme intelligente : soit on te pend, soit tu deviens une Tante, tu éduques le reste de la populace
Et roulement de tambours pour le plus bel atout :
CAS N°4 : SI TU ES FERTILE, tu es une SERVANTE, autrement dit une esclave sexuelle
Une servante, c’est littéralement une marmite à faire des bébés sur pattes, qu’on traine de foyer de Commandants en foyer de Commandants, histoire de boucler la boucle
A ces femmes, on attribue une couleur : Gris pour les Martha, Bleu pour les Tantes, Vert pour les Épouses et ROUGE pour les Servantes
Nous avons à présent nos Servantes Écarlates
On suit dans le premier volet une de ses dernières, Defred, devenue servante après avoir manqué son évasion vers le Canada de peu avec sa petite fille
S’en suit une longue suite de jours dans lequel le quotidien de Defred et les ressorts du système dans lequel elle est prisonnière se laisse à voir MAIS dans une tentative de ne pas vous divulgâcher -c’est ce qu’on me propose au lieu de spoiler, merci l’Académie- la suite, je n’irai pas plus loin
Vendu à des millions d’exemplaires et traduit dans cinquante langues, La Servante Écarlate a su trouver sa place dans la bibliothèque de chacun, devenant ce qu’on appellerait un classique de la littérature anglophone
Ce qui est pointé notamment pour expliquer ce succès, c’est le réalisme de la situation :
Parce qu’en effet, plus on avance dans le livre, plus on se dit que tout ceci semble vraisemblable
Le constat est glaçant, d’une part parce que parvenir à un stade ou imaginer des femmes en rouge lapider des criminels et servir de machine inséminatrice nous semble plausible est inquiétant
D’autre part parce que justement une trentaine d’années après sa sortie, les événements nous paraissent TOUJOURS vraisemblables
En effet, La Servante Écarlate a, depuis quelques années, ressurgi sur les étagères de toutes les librairies et redonne des sueurs froides à une génération qui se dit (bien que très égoïstement et à juste titre) cela pourrait nous arriver
Le système dépeint par Atwood semble plus proche que jamais : de nombreuses lois limitant la liberté des femmes ayant été votées dans les États même qui constituent Gilead dans le livre
C’est le cas en Louisiane (« Act 620 », passé en 2014, restreignant l’accès à l’avortement) ou au Texas
Le second point fort de ce livre, en bonne dystopie, est qu’en plus de nous donner à voir un système ultrapatriarcal et sanglant est qu’il n’offre pas d’issue à cette vision
Lire 300 pages au bout desquelles on n’a pas de happy end*, dans lequel personne ne souhaite de happy end parce que bon, au final, chacun y trouve son compte, ça secoue
Lire les 300 pages d’attente vaine de l’héroïne, ça secoue d’autant plus
Alors bien sûr on en redemande : 34 ans après, on nous sert sur un plateau les Testaments
L’objectif ici : répondre à toutes les questions que la Servante ne satisfait pas
Comment Gilead s’est créé ?
Comment fonctionne Ardua Hall, lieu où sont éduquées les Tantes, les Épouses et les Servantes ?
Qu’est-il arrivé à Defred, à la fille de Defred ?
Et ce qui nous taraude le plus, nous lecteurs utopistes : Le système possède-t-il UN TALON D’ACHILLE ?
Quinze ans après le premier tome, nous avons accès à des testaments (comme c’est étonnant) : des retranscriptions d’enregistrements vidéo (sortis d’on ne sait où) des déclarations de trois personnages, Agnès, Daisy, et Tante Lydia - entraperçue dans la Servante puisqu’elle assure la formation de Defred
On retrouve ainsi le même principe que dans la Servante, un récit-témoignage à la première personne, et donc, subjectif
Ce qui change, c’est que l’on a accès ici à trois différentes strates d’analyses du système :
Daisy vit au Canada, elle observe de loin
Agnès est apprentie épouse, elle vit le système
Tante Lydia est l’une des fondatrices, elle pense le système
Scénario très alléchant pour le lecteur avide de réponses, le synopsis semble crier : Curiosité prépare-toi tu vas être plus que satisfaite
Le nouveau code couleur attire, annonciateur de renouveau de l’intrigue : fini la couverture rouge, l’heure est au vert et au bleu rayonnants
Pourtant, après lecture, POURRAIS-JE DIRE QUE C’ÉTAIT UN BON LIVRE ?
Pas exactement
Je ne mentirai pas, j’ai pourtant avalé les 500 pages en trois jours
J’ai retrouvé le sentiment d’empressement dans la lecture, si rare chez moi aujourd’hui
Mais ma rapidité a plus été gage de divertissement passager que de réelle qualité
Car globalement, la recette est très réussie : de la première page à la dernière, le livre est distrayant
Or c’est tout ce qu’il est
DISTRAYANT
On sent derrière les mots l’autrice rodée dont le poids des années et les nombreuses lectures ont apporté la compréhension nécessaire du marché du livre pour fournir une suite intéressante, et qui correspond à un lectorat plus large que celui auquel était originellement destiné la Servante
Or si le résumé et le logo BOOKER PRIZE 2019 sur la couverture nous vend du rêve, on se rend vite compte que l’on est loin de lire une suite à la hauteur de nos attentes
Premier point divergent : l’intrigue
Ou, si j’ose dire, la présence d’une intrigue
Pardonnez-moi, LA PRÉSENCE D’UNE INTRIGUE DITE TRADITIONNELLE
Ainsi, si on a repris l’univers du premier tome, le second diffère en ce point qu’il va se passer quelque chose, que le livre à un but (dont on se rend compte dès les premières pages du livres qu’il est d’exposer les limites et la chute de Gilead)
Bébé Nicole est un bébé évacué clandestinement de Gilead que la République a transformé en martyr national
Bebé Nicole trouve son utilité dans le quotidien des trois protagonistes principales :
pour Daisy figure de l’espoir d’annihiler Gilead : SYMBOLE DE PROTESTATION
pour Agnès figure de la cruauté des états qui entourent Gilead : MARTYR À ADORER
pour Lydia figure à l’intérêt politique pur : INSTRUMENT DE PROPAGANDE
C’est la potentielle réapparition et sa localisation par Gilead au Canada qui déclenche l’histoire et petit à petit, les trois intrigues se resserrent toutes vers ce point convergent
La Servante Écarlate ne laissait pas de place à une quelconque issue ni pour son personnage, ni pour le système
Le principe de la Servante, laisser à voir comment pourrait fonctionner un système totalitaire dont les femmes seraient les grandes victimes
Autrement dit le livre il ne se passe rien, et pourtant ça marche
Dans les Testaments les trois narrations partent d’un même point A, Bébé Nicole pour parvenir à un point B, ce qui va possiblement arriver à ce bébé
Le lecteur est en conséquence animé par les questions suivantes : Qui est réellement Bébé Nicole ? Va-t-on la retrouver et si oui, dans quel camp va-t-elle finir ? Quelles conséquences cela va-t-il avoir sur Gilead ?
Le fait même que ce personnage dont on n’a jamais entendu parler dans le premier tome consiste le pivot même du récit parait forcé
Conséquence : on ne s’attache pas à Bébé Nicole, on ne voulait pas de Bébé Nicole
On se fiche de Bébé Nicole, et c’est mauvais signe pour le roman
Ce qui nous amène au second problème selon moi : LES PERSONNAGES
Là encore, plus aucune trace de Defred (qui est simplement évoquée au détour d’une page) mais nous sommes confrontés à l’arrivée de deux personnages inédits : Daisy et Agnès
Cette dernière offre un angle de vue intéressant : les descriptions de la vie à Ardua Hall sont très intéressantes, or ce sont les rares moments où le lecteur obtient des réponses à ce qu’il cherche en lisant les Testaments - si l’on met à part le récit de Lydia sur les débuts de Gilead et sur son accession au poste de Tante et est, à mon humble avis, ce que les Testaments offre de plus succulent à lire -
Il peut sembler tentant d’avoir accès à différentes strates d’opinions concernant Gilead néanmoins, on se rend vite compte que jouer le jeu de la pluralité des voix, c’est desservir ce qui constituait l’atout principal de la Servante : le lecteur n’avait accès qu’à un point de vue unique, la subjectivité pure celui de celle qui n’a pas choisi d’être là et qui subit
Dans la Servante Écarlate, Defred n’est ni assez crédule ou docile pour croire en Gilead, ni assez courageuse pour entrer dans la résistance
Elle profite de ce dont elle peut profiter au moment où cela se présente à elle sans aucune autre intention que de rendre son quotidien moins terrible
Ni héroïne, ni grande méchante, La Servante Écarlate était aussi le récit d’un individu dépassé par un système qui le domine
Certes c’était à travers sa voix qu’on entrevoyait Gilead mais (et c’est ce qu’on aimait et détestait chez elle) Defred n’était pas un personnage fiable
elle mentait (même au lecteur), elle pouvait être souvent lâche, complètement insensée ou étrangement courageuse, en somme elle était humaine
Ni bonne, ni mauvaise, tout simplement parce qu’elle n’avait pas la possibilité de choisir
Defred n’était pas une héroïne et c’est encore une fois un des nombreux aspects qui rendait le récit magistral
Les Testaments piétine cette profondeur et nous fournit des personnalités préfabriquées : Agnès la pauvre victime soumise, Daisy l’adolescente rebelle mais héroïque, Lydia, la cruelle dont le retournement de veste est attendu à partir de la page 100
Enfin, je ne sais si mettre en scène des adolescentes sert le récit : elles apportent de la spontanéité certes, mais c’est la voie d’accès trop simple à un style d’écriture adouci, dont le vocabulaire est simplifié (plus besoin de dictionnaire pour comprendre les personnages, ô joie ô libération) et les phrases écourtées
- Loin de moi l’idée qu’il est nécessaire d’avoir une grammaire impeccable pour écrire un bon récit, pourtant, encore une fois, la langue ardue et les phrases proustiennes constituaient une partie importante de l’ADN de la Servante –
D‘autant plus que cela amène un dernier problème qu’il me semble important de soulever : UNE DICHOTOMIE BIEN/MAL ENTRE LES PERSONNAGES TROP MARQUÉE
Daisy est une adolescente, par définition, elle est révoltée, ce qui la rend vite insupportable, c’est pourtant sur elle que petit à petit le récit se concentre, c’est elle L’HÉROÏNE qui se bat contre le méchant régime tyrannique de Gilead, bouh
Si on mélange tous ces aspects du roman, on obtient une soupe certes bonne mais un peu fade, facile, presque forcée
On obtient certes un bon roman dystopique, mais on a perdu l’essence du premier tome
Ce cachet très particulier dû à une écriture alambiquée, purement subjective, une intrigue volontairement obscure et propulsée par les vides disparait
Le second tome, que je rechigne encore à qualifier comme tel, répond à ces vides, et ça a sur le lecteur le même effet que sur un enfant à qui on annonce que le Père Noël n’existe pas
Oui, ce n’est pas parce qu’il n’existe pas qu’on a plus de cadeaux (ne nous méprenons pas, les Testaments reste une bonne lecture) mais on a perdu cette aura mystique qui tournait autour de l’origine du cadeau posé au pied du sapin
Margaret Atwood a pris le lecteur à son propre jeu
Après avoir fermé la Servante Écarlate, j’aurais tout donné pour en connaitre plus sur le fonctionnement de Gilead, pour savoir ce qui arrivait finalement à Defred (ce que la série résout partiellement, et de manière très brillante)
Maintenant que ces informations sont entre mes mains, j’ai la furieuse envie d’appuyer sur le bouton reset* et de n’en rien savoir
Parce que c’est bien ça le problème, le livre nous montre les limites d’un système qui passait dans le premier opus comme infaillible
Il ne semblait pas exister de moyen pour faire s’effondrer Gilead
La Servante Écarlate n’offre pas de happy end
Et au fond, le lecteur que je suis n’en souhaite pas non plus
Si vous êtes encore prêt à soutenir une de mes énièmes analogies capilotractées, c’est comme tuer les cochons à la fin d’Animal Farm, on aimerait bien, mais on se rend bien compte que ça affaiblirait le sens
Et bien Margaret, elle a tué les cochons (pour récupérer la poule aux œufs d’or, voyez-vous ça)
Je me trouve donc étiré de part et d’autre entre deux opinions contradictoires
Oui, j’ai adoré avoir accès à l’intérieur du système grâce aux paroles d’Agnès, de Daisy et de Tante Lydia
Oui, le développement des personnages est intéressant, notamment celui de Tante Lydia, qu’on ne perçoit dans la Servante que comme un lointain démon aux yeux de taupes habillé de gris mais qui se révèle être l’une des têtes pensantes du système
Oui, voir l’envers du décor et se familiariser avec les grands méchants que secrètement, on préfère largement à Defred dans la Servante nous excite
Mais non, ça ne sert pas le monument qu’est la Servante Écarlate
Non, je n’apprécie pas qu’on édulcore une telle intrigue sous prétexte que commercialement parlant, c’est le moment de sortir un second tome, et qu’une demi-douzaine d’éditeurs courent après la moindre page avec des dollars dans les orbites et qu’on applaudira pour sûr grâce à la popularité du premier tome
Je peux alors dire que j’ai aimé les Testaments avec l’âme d’adolescent que je possède toujours et qui a besoin de livres simples et efficaces, mais que je l’ai haï comme la pauvre suite de la Servante, sont il n’est pas à la hauteur
La Servante Écarlate est un livre complètement déroutant, qu’encore aujourd’hui je ne suis pas persuadé d’avoir compris
Les Testaments est la petite sœur bien plus jolie et lisse que la Servante
plus achevée, plus complexe dans sa construction dramatique et dans le développement de ses personnages, mais justement
La petite sœur qui sait sourire parfaitement ne sait faire que ça
Elle en devient par la même occasion totalement prévisible - par-là, décevante
Laissez-moi vous dire que quatre chapitres avant la révélation, vous savez qui est bébé Nicole (vous le savez, et vous avez raison)
Je ne nie pas que Margaret Atwood n’use pas d’un schéma narratif qui fonctionne : que nous fournir un récit à trois voix dont les évènements, les personnages et les temporalités s’entrecroisent sans qu’à aucun moment je ne sois obligé de relire le chapitre 38 pour comprendre le chapitre 52 (ce qui relève de la magie noire)
Mais c’est comme boire pour la cinquantième fois son cocktail préféré, c’est toujours aussi bon, mais ça a des airs de déjà-vu
J’en suis venu à la conclusion que non, il n’aurait pas fallu de séquelle à la Servante
Et que Les Testaments aurait pu être un bon livre, s’il n’en avait justement pas été sa suite
*parfois, l’anglais dit mieux les choses (signé l’imbécile qui ne peut s’empêcher de parler franglais)
NB : Comme il est plus facile de pointer les taches de graisse sur une chemise que de constater qu’elle est impeccablement repassée, j’ai axé mes propos sur ce que je reprochais au livre
Afin de conserver un panel large d’avis, je vous liste ci-dessous les liens de certaines critiques, plus ou moins positives sur les Testaments histoire que ne pas vous décourager complètement (l’espoir fait vivre dirons-nous)
L’article de France Inter (qui reprend les critiques que je fais du livre mais de manière plus construite)
Celui très enthousiaste du Dévorateur
Une interview de Margaret Atwood sur son propre ouvrage, intéressant à écouter (il convient parfois de se tourner du côté du bourreau pour saisir pourquoi il tient la hache)