Quelque part loin, très loin d'ici #2
Trois collègues hommes discutent quelque part, loin, très loin d'ici.
P : Hé, regarde, c'est Jean-Mi! Salut Jean-Mi! Alors, ce voyage d'affaires?
JM : Je veux pas en parler...
JM : Ça s'est passé exactement comme on pouvait l'imaginer : j'ai passé deux jours à expliquer que je n'étais l'assistant de personne, que je n'étais pas le secrétaire ni le préposé aux cafés... et à faire des cafés pour tout le monde. J'étais le seul homme de moins de 30 ans parmis une horde de femmes Blanches hétérosexuelles de plus de 40 ans... Un cauchemar! J'ai mon amour-propre dans les chaussettes...
R : Hé dis-moi, la cliente, elle t'a pas trop...?
JM : La cliente? Le cadet de mes soucis! Le soir de la signature, la boss a exigé que je sois présent. Je comprenais pas pourquoi, normalement, au moment de la signature, il n'y a que les avocates de l'entreprise qui sont supposées être présentes... Mais là, devant tout le monde, K. a insisté pour que je sois là, juste elle, moi, son assistant et la conseillère juridique. En arrivant sur le lieu de la signature, K. a exigé que je j'enlève un bouton de ma chemise. C'est la seule fois du rendez-vous qu'on s'est adressé à moi. Je ne servais à rien d'autre qu'à la déco. Je ne m'étais jamais senti aussi humilié. J'ai fait 6 ans d'études pour qu'un jour, dans un bureau rempli de femmes riches, on décide que je fais joli...
R : Oh, mon chou, comme je te comprends...
JM : Le pire, c'est que pour le reste du voyage, les autres collègues me traitaient comme si j'avais reçu un traitement de faveur. J'ai eu le droit de me faire accuser d'avoir grimpé les échelons grâce à mes couilles... Alors que je dois toujours en faire plus qu'elles pour montrer que je suis au moins aussi compétent, elles me prêtent d'injustes facilités... Donc en plus d'être humilié, j'étais tout seul...
P : Et si tu avais refusé d'être présent, on t'aurait traité d'effronté, on t'aurait demandé pour qui tu prends pour te permettre de refuser ce genre de privilèges...
JM : Exactement... Franchement, les gars, parfois, je me dis que les mecs qui bossent en vitrine à la frontière belge, ils ont vraiment tout compris... J'veux dire, eux aussi doivent se faire humilier et avoir à faire à des connasses de misandres, mais au moins, quand la connasse a payé et qu'elle est partie, les gigolos sont pas obligés de débrieffer autour d'un déjeuner, ou de prendre l'avion ensemble, ou de se retrouver à la machine à café, ou d'entendre leurs blagues sexistes en réunion, ni de les accompagner au Zbouby Palace... Oui, parce que, évidemment, après la signature, il a fallu aller fêter ça dans la plus grande boîte de streap-tease de la capitale... normal, quoi...
JM : Oui, tout le staff et celui de la cliente.
R : Et personne n'a rien trouvé à y redire?
JM : Personne n'a osé en tout cas... Tu sais bien que c'est dans cette ambiance de ladies club et dans le champagne et le stupre que se font généralement les plus grands accords, que se mettent en place les bons partenariats... Refuser d'y aller, c'était refuser une opportunité d’être du prochain coup... Tout le monde le sait, donc personne ne proteste. Et surtout pas moi.
P : Et les femmes mariées?
JM : Comme si elles en avaient quelque chose à foutre...
R : Toutes des enculantes!
P : J'en ai marre d'être une minorité partout où je vais.
JM : J'en ai marre de cette bande de connasses.
R : En parlant du loup... Mieux vaut changer de sujet
K : Bonjour messieurs! Quelle douce vision que de vous voir tous les trois, aussi pimpants, dès le matin... On a vraiment une équipe charmante!
K : Oh, voyons Jean-Mi! Pas de "Madame" avec moi, pas après ce contrat! La cliente est FOLLE de vous!
JM : Mais je n'ai rien fait...
K : Ne soyez pas aussi modeste, mon p'tit Jean-Mi! Vous avez été brillant! D'ailleurs, à l'avenir, il n'est pas impossible que je vous laisse prendre un peu plus d'initiatives...
JM : Vraiment? Parce que justement...
K : Oui, on en parlera plus tard si vous voulez bien, pour l'instant j'ai rendez-vous avec les cheffes de services. Donc deux cafés noirs et un au lait, dans mon bureau. Merci mon p'tit Jean-Mi. Et... Patrick, cette chemise est... particulièrement seyante... Vous devriez prendre exemple Roger... Il ne suffit pas d'avoir des atouts, encore faut-il savoir les mettre en valeur...
Elle s'éloigne, fière d'elle, sous le regard consterné de Jean-Mi, Patrick et Roger, et rejoint ses collègues dans son bureau.
D : Dis-donc, j'espère que tu vas nous envoyer le petit asiatique pour le café... Il sert du jus de chaussette, mais... il est tellement croquant que je boirai de la pisse de chamelle macérée s'il me la servait..!
K : Non, l'asiatique est en procès contre nous pour harcèlement, tu te souviens?
D : Ha oui, c'est vrai, ça.
K : C'est le chargé de prod qui va nous l'amener.
J : Vraiment? Il accepte une tâche aussi subalterne?
K : Bien sûr, pourquoi il n'accepterait pas?
J : Oh, de nos jours, avec les masculinistes, tous ces mecs qui ne veulent plus être des mecs, qui nous font un scandale quand on leur fait un compliment... On sait jamais...
D : Tiens, en parlant de ça... Je sais plus quoi faire avec le standardiste...
K : T'as pas encore compris qu'il se moquait de toi?
D : Peu importe, le fait est qu' il me rend dingue...
J : Raconte, j'ai pas suivi le dossier
D : Alors déjà, il a fallu un mois pour qu'il accepte ma première invitation à dîner... Sans exagérer! Il a fallu que je le lui demande tous les jours pendant un mois pour qu'il finisse par accepter! Et du bout des lèvres, encore!
K : Donc bon... tu sens déjà le mec qui dit non juste pour faire monter les enchères...
D : On dîne, tout se passe très bien, j'ai choisi un des meilleurs restos de la ville, je lui ai tout payé, grand cru, champagne, digestif à un mois de loyer... Et le mec, en sortant du resto, me dit qu'il habite tout près et me plante là. Sans un baiser, à peine un merci...
K : C'est pour te faire croire qu'il a l'habitude qu'on le traite comme ça...
D : Le lendemain, grande princesse, je lui offre un petit bouquet de fleurs, que je laisse au standard. Toujours aucun merci. Le jour d'après, je finis par lui demander s'il a aimé mes fleurs... Il me répond qu'il n'est "pas très fleur".
J : Laisse-moi deviner : il est plutôt grosse montre?
D : C'est ce que je me suis dit...
J : T'as pas fait ça quand même?
D : Et pourquoi pas? Je le trouve beau, il jeune, il est frais, il sent bon, j'ai envie de le niquer... Si ça doit me coûter une Rolex, ça me coûtera une Rolex, et puis voilà!
J : Donc, la Rolex, ça a marché?
D : Même pas! Tu n'imagineras même pas ce que ce petit con s'est permis de me dire : il a refusé la Rolex parce qu'il trouvait que ça le mettait dans une situation délicate et que -attention, accrochez-vous- il ne l'assumait pas par rapport à ses collègues ! Non mais pour qui il se prend? Il devrait être flatté qu'une meuf de ma trempe daigne s'intéresser à lui et lui offrir une occasion de sortir de son caniveau... Moi?! Moi je le gêne? Ce petit crétin, c'est tout juste s'il est bon à cirer mes escarpins... En plus, je sais qu'il a pas de copine, je l'ai entendu parler l'autre fois...
J : Il est peut-être juste pas intéressé...
D : Meuf, je suis chef de service, je gagne en un mois ce qu'il gagne en deux ans, j'ai deux jambes deux pieds et je suis célibataire sans enfant... Qu'est ce qu'il pourrait vouloir de plus?
K : C'est vrai, je comprends pas son problème... un allumeur, j'te dis...
J : Non, mais c'est comme on disait l'autre jour : les meufs gentilles, ça les intéresse pas. Faut les traiter comme de la merde pour qu'ils soient intéressés... C'est de la biologie, hein, ils ont juste besoin d'être dominés...
D : Je sais que t'as raison, mais j'peux pas m'forcer, j'suis une fille bien... Moi, je marque ma supériorité dans la subtilité et la diplomatie...!
K : Dans le claquage de blé et l'intimidation?
D : Comme ma maman m'a appris.
J : Donc tu vas laisser tomber?
D : Hors de question... Si ce qu'il veut c'est préserver sa réputation de Saint-N'y-touche, je me ferai plus discrète, mais quand on veut quelque chose, on le prend! Je suis une femme, moi, pas un adolescent! Une femme, une vraie, ça prend! Et puis il n'y a que face à ce type d'attitude hyper-féminine qu'ils se sentent hommes, désirés et protégés...!
K : Prouve-lui que tu as le jet de pisse le plus puissant et il tombera le slip en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "amour propre".
D : Je dois filer, vous voulez pas qu'on finisse cette conversation ce soir au bar du coin?
J : Impossible pour moi... figurez-vous que ce soir je garde les mioches, mon mec sort avec ses copains...
K : Et ça te dérange pas?
J : Il leur faut bien un soir de temps en temps pour parler de trucs chiants, parler cuisine et mousse à raser, faire des ragots et se plaindre de leur femme ...
D : Et tu vas être seule avec les mômes? Sans ton père, ni un baby-sitter?
D : Woaw... c'est incroyable... comme je t'admire...
K : Grave...T'es vraiment une super Maman!