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@cogitontos
Sur le lac assoupi s'étale l’effulgence d’un soleil penché,
D’où les insectes dansant dans l’air enchanté, s’enflamment,
Et les écailles de feuilles caressées par le vent insufflant de l’âme,
Ploient leurs ombres en origamis, dansants de leurs déhanchés.
La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s’épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l’a amenée ? quel pouvoir magique l’a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu’importe ? la voilà ! je la reconnais.
Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.
A quel démon bienveillant dois-je d’être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums ? O béatitude ! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n’a rien de commun avec cette vie suprême dont j’ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde !
Non ! il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes ! Le temps a disparu ; c’est l’Eternité qui règne, une éternité de délices !
Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m’a semblé que je recevais un coup de pioche dans l’estomac.
Et puis un Spectre est entré. C’est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi ; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne ; ou bien le saute-ruisseau d’un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.
La chambre paradisiaque, l’idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.
Horreur ! je me souviens ! je me souviens ! Oui ! ce taudis, ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés ; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats ; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière ; les manuscrits, raturés ou incomplets ; l’almanach où le crayon a marqué les dates sinistres !
Et ce parfum d’un autre monde, dont je m’enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas ! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.
Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit : la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie ; comme toutes les amies, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises.
Oh ! oui ! Le Temps a reparu ; Le Temps règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d’Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.
Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit :
– « Je suis la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie ! »
Il n’y a qu’une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d’annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.
Oui ! le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon.
– « Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! »
— V La chambre double Le Spleen De Paris
Chanson D'Après Midi
Quoique tes sourcils méchants
Te donnent un air étrange
Qui n'est pas celui d'un ange,
Sorcière aux yeux alléchants,
Je t'adore, ô ma frivole,
Ma terrible passion!
Avec la dévotion
Du prêtre pour son idole.
Le désert et la forêt
Embaument tes tresses rudes,
Ta tête a les attitudes
De l'énigme et du secret.
Sur ta chair le parfum rôde
Comme autour d'un encensoir;
Tu charmes comme le soir
Nymphe ténébreuse et chaude.
Ah! les philtres les plus forts
Ne valent pas ta paresse,
Et tu connais la caresse
Qui fait revivre les morts!
Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses.
Quelquefois, pour apaiser
Ta rage mystérieuse,
Tu prodigues, sérieuse,
La morsure et le baiser;
Tu me déchires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon coeur
Ton oeil doux comme la lune.
Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie
Moi, je mets ma grande joie,
Mon génie et mon destin,
Mon âme par toi guérie,
Par toi, lumière et couleur!
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie!
- Les Fleurs du Mal Charles Baudelaire
On retrouve dans ce court texte concentré la matrice philosophique de Fyodor Dostoïevski, à savoir la promotion implicite d’une spiritualité proche du christianisme primitif comme voie de salut face au nihilisme.
L’interaction avec l’enfant et le choix de cette figure de pureté dans le récit n’est pas hasardeux. Les enfants sont ce qu’il y a de plus proche des figures sans péché, et il vient interagir avec l’homme comme un déclencheur moral et spirituel, réveillant chez le narrateur une humanité que le nihilisme avait profondément ensevelie.
Ceci étant dit, si l’enfant rappelle l'innocence, insuffle l’amour et évoque la vie dans son potentiel, le rappel des parts "sombres" intrinsèques à l’homme n’est jamais loin non plus. La saleté vient laisser ses tâches sur les pages blanches de la pureté qui désormais se retrouve à jamais salie.
En bref, je pense une fois de plus que Dostoïevski sera toujours plus intelligible, au sens émotionnel et instinctif du terme, pour les individualités sensibles à la philosophie chrétienne. Voici l'esquisse d'un projet immanent développée à partir d'un rêve, non s'en rappeller que le paradis et l'enfer dans l'univers de Dostoïevski appartiennent avant tout au royaume des hommes.
Il faut le lire d'un seul trait,
Telle une lettre
Avec ses cris de passions.
Serez-vous l'obsédé, ou l'objet de l'obsession ?
Une Vie de Guy De Maupassant
Une vie, c'est avant tout un récit qui raconte.. la vie, avec ses hauts et ses bas, mais beaucoup de bas pour Jeanne qui expérimentera, dans sa sensibilité féminine, combien de coups tragiques à travers son destin que l'on suit parmi d'autres (petit coup de coœur pour son père, le Baron). L'auteur échafaude l'arrivée des désillusions venant brutaliser les rêves de l'idéalisation préalable, la pureté de l'innocence ainsi que les projets des êtres ayant soif de vie. On ressent bien, la pâte naturaliste et schopenhauerienne de Guy de Maupassant sur un style assez sensualiste, décrivant la tyrannie des passions qui sommeillent et s'éveillent en l'animal humain, dont la vie elle-même fait de chacun de nous ses jouets. Les saisons se succèdent et se répètent et, comme le printemps revient après I'hiver, les deuils et la mélancolie laissent place à la vitalité et à la sensualité d'un nouvel été, à de nouveaux horizons, puis de nouveau un énième automne...
Le Normand met en scène d'une façon sublime son pays, avec sa mer, ses pommiers, ses falaises de craie, ses gens et son terroir, au milieu desquels surgissent quelque moments radieux de bonheur dans ce qu'il y a de plus essentiel, là où on ne l'attend pas forcément aussi, en deça d'une certaine dureté du réel, la réalité de Jeanne ; elle qui clôturera d’ailleurs le récit avec ces mots : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. ». Ainsi nous oscillons comme un pendule entre les bons et les mauvais moments qui constituent le lot de l’expérience humaine, de toute une vie.
Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir d'amour, c'est en vivre.
- Victor Hugo
Si l’homme est à l’image de Dieu,
tu fus façonnée aux divins creux
de la profonde nature de ce monde.
Et quelle belle vue chaotique
que cette supernova extatique —
Telle la nymphe qui, de par son apparition,
bénit les rivages tumultueux de la vie
de jaillissements débordant tout sillon,
de ses étoiles radiantes, fertiles et infinies.
- Au (Ô) 10 Mars
Bien que la Saint-Valentin soit sujette à débat quant à sa contribution à la société de consommation, et à la pression qu’elle exerce sur une partie de la population célibataire sous le signe d’une solitude négative, paraît-il que ce jour est placé sous le signe de l’amour. Et que reste-t-il de l'amour aujourd'hui dans nos sociétés contemporaines où tout semble pointer vers des intérêts menant à son éradication. Il suffit d'observer l'ambiance médiatique et culturelle mainstream.
Pour compenser le désert culturel ambient des sentiments et des émotions essentiels à l'Humanité, je voulais partager cette lettre comme on n’en fait plus de nos jours : un extrait des correspondances entre Albert Camus et Maria Casarès datant de Janvier 1950. Leur correspondance demeure l’un des plus grands témoignages amoureux du XXᵉ siècle, véritable déploiement d’un amour à la fois intellectuel, charnel et tragique. Leur amour est réel, mais souvent vécu à distance. Son intensité les élève autant qu’elle les épuise. Ils s’aiment profondément, mais ne peuvent vivre ensemble librement, pris dans les contraintes de leurs existences respectives. Un amour en tension constante, condamné à l’impossible et pourtant d’une incarnation absolue et palpable.
Dans tout cela, bon nombre de lettres feront chavirer les cœurs sensibles qui s’y aventureront.
Le matin, le ménage ; le soir, la lecture et le reste du temps le travail à la chaîne. Voilà ma vie. Dans l’âme un vide éperdu vers toi qui m’apparaît parfois comme un rêve impossible, parfois vivant en moi comme ma propre chair. Dans le cœur de la douleur, de la joie et une infinie reconnaissance. Quant au reste, je n’ose pas t’en parler, mais je suis dans un bien triste état. Je te désire, mon amour, du matin jusqu’au soir. Je ne sais pas ce que j’ai. Jamais je n’ai été ainsi et j’en ai même un peu honte. Il paraît qu’on s’habitue à la chasteté.
Deja la lujuria un mes
Elle te dejará tres.
J’attends. Mais je crains fort que cette habitude ne vienne que dans les cas généraux. On peut, en effet, oublier l’amour. Mais oublier son amour, t’oublier toi, ton corps, tes épaules hautes, tes jambes dures, ton ventre, tes bras, ta peau fraîche, ton visage chéri, tes lèvres, tes mains, tes belles mains… crois-tu vraiment que je puisse oublier tout cela pendant trois mois ? Oh ! Prie ton dieu inconnu pour qu’il en soit ainsi. C’est si difficile ! Oh ! Oui. Tout est difficile et tout me coûte. Chaque minute m’apporte un nouvel effort et je voudrais bien me délasser un peu. Mais quand je pense qu’au bout de ces longues semaines, tu vas me revenir, quand je t’imagine à nouveau près de moi, quand je réalise bien que tu existes pour moi, que tu es là, m’attendant, que tu respires pas trop loin de moi, quand, enfin, je reçois tes lettres, oh ! Mon bel amour, à ces moments-là, rien d’autre au monde ne pourrait me procurer un tel bonheur et je remercie la vie de m’avoir gardé une si belle part. Je t’aime, je t’embrasse fort, partout, avec tout mon amour, toute ma tendresse, tout mon désir aussi. Écris. Écris. Dis-moi tout ton cœur. Dis-moi ta vie et surtout ton travail. Je t’ai longuement parlé de moi, ce soir. Dis-moi toi. J’ai soif de toi. Ne t’écarte pas de moi. Raconte tout, même si tu dois me faire un peu mal. Personne au monde n’aimera autant que moi tout ce que tu feras. Parle-moi du toi que j’aime, celui qui frissonne un peu. Laisse-toi aller. Ne te contrains pas avec moi, sous prétexte de ne pas m’inquiéter ou de m’aider. Quand tu te dépouilles devant moi, je comprends enfin pourquoi j’ai été mise au monde. Je t’aime.
- 14-15 janvier 1950 (n°131) de Maria Casarès pour Albert Camus
“Maturité de l'homme : cela veut dire avoir retrouvé le sérieux qu'enfant, on mettait dans ses jeux.“
Maximes 297, La Rochefoucauld
Lorsqu’il m’arrive d’être interpellé par des individus pour me complimenter sur mon intelligence, je leur rétorque que ce n’est pas tant le fait que je sois intelligent mais plutôt que le niveau est devenu tellement bas dans notre société que le minimum semble désormais relever d’une intelligence supérieure.
De la même façon, lorsque j’entends des personnes complimenter les asiatiques en reprenant le cliché de leur intelligence, je réponds que ce n’est pas tant qu’ils seraient, par nature, plus intelligents que les autres, mais plutôt que leurs sociétés et leurs systèmes éducatifs se montrent souvent plus performants et mieux adaptés au développement du potentiel individuel. Tandis que, de notre côté, nos sociétés actuelles semblent dominées par une médiocrité et un nivellement par le bas constants, une forme d’égalitarisme homogène qui ne tire pas chacun vers le haut, mais tend au contraire à diriger et emmener tout le monde vers ce qu’il y a de plus bas.
Car si nous regardons en arrière, comme le montre cet extrait vidéo preuves à l’appui, nous étions des civilisations destinées à former de grands esprits. Mais que s’est-il passé entre-temps ? Pourquoi les niveaux ont-ils autant baissé ? Qu’est-ce qui a conduit à ce nivellement par le bas au cours des dernières décennies ? Alors que nous avons tout intérêt — tant pour le futur de notre civilisation, que la disposition à formater et donner des outils pour l'épanouissement individuel — à élever l’individu, mais aussi à réformer nos systèmes éducatifs afin de mieux s’adapter aux potentiels en puissance de chacun.
Et s’il existe bel et bien de multiples formes d’intelligence — l’intelligence elle-même ne pouvant être absolument définie — en France, seule une infime partie d’entre elles est mise en avant, souvent au détriment des autres. Et, comme le suggère le professeur ici, même si nous ne sommes pas égaux face à la nature, chacun possède, dans ses propres limites prédisposées, des potentiels divergents, tous intéressants à développer et à exploiter.