Horizon de nuages, encre (pointe Micron 0,05) et pastels secs sur carton de recup' (pâtes Barilla et céréales du matin), 11,5x6,5 cm. Mai 2026.
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Horizon de nuages, encre (pointe Micron 0,05) et pastels secs sur carton de recup' (pâtes Barilla et céréales du matin), 11,5x6,5 cm. Mai 2026.
Qualunquismo , encre et pastels sur carton de récup', 10x6 cm, mars 2026.
Fantôme. Encres diverses et crayons de couleur, mine, aquarelle. 9x5 cms. Février 2026.
La Berle prend sa source à Vertus, collage cartonné sur papier Ingres gris foncé (90/95 g.), carte ancienne, aquarelle et machine à écrire Hermes, 10x14 cm. Décembre 2025.
c'est comme si dans ma bouche
j'avais eu de la craie
de la craie d'écolier
montée sur des espèces de pivots
qu'on change à chaque repas
le goût de craie
des bouts de craie
ça s'effrite fatalement
au moindre crouton à la moindre viande coriace
au moindre noyau ou même pépin
ça s'effrite continûment
sous ces dents qu'on nomme aussi machelières
et à moindre bouillie ça s'dilue
au moindre bouillon ça fond
et à la fin de la mangeaille
la falaise de mes dents s'est dissoute
sous les coups de la vague qui frappe
et de la langue qui fouaille
la craie le talc la falaise la mort
le goût de talc
des bouts de mort
c'était un rêve, que j'avais noté à la volée au petit matin ; mes dents étaient devenue de craie et l'impression désagréable persistait, très nette, sans qu'il reste autre chose de ce rêve, ni décor, ni personnage, pas de quoi en faire une histoire, seulement quelques notes, portées dans un carnet noir, recueil habituel. Et puis
j'ai retrouvé cet appareil dentaire ancien qu'on voit ici sur la photographie qui accompagne mon poème-craie, empreinte articulée de ma demi mâchoire gauche, taille réelle, qui avait servi à de sérieux travaux il y a quinze ou vingt ans je l'avais récupéré dans l'échoppe de notre dentiste de l'époque je trouvais ça amusant l'état de mes dents portrait de mon petit intérieur mes trous et failles, gouffres et balmes contredépouilles secrètes une vanité sans doute prise au plus près moulage et sculpture d'un bout de mon crâne c'est pour ça que je l'avais conservé dans un placard aux curiosités
et je lui ai fait mâcher des pastels de couleur, à mon appareil dentaire la craie du rêve broyée par les molaires produit coloré effet d'art
je trouvais ça amusant et gai coloré. cette vanité de pastel poudre de mort c'est comme dans mon rêve l'art et le rêve c'est pareil, fin et travaillé sans apprêt. Comme on voit, c'est signé sur le motif, au centre du tableau, au beau milieu de la mâchoire du bas, ma mâchoire du bas, authentifiée signée un pastel signé
qui produit un amusant amoncellement
de minuscules rocailles et de fine poussière de mort amusante
pastels effrités craies vives molaires écrabouillantes
cm, octobre 2025
PARTITIONS PRINTEMPS 2025 : L'Avenir nous le dira, 7 minutes et Peter Grimes, tous à l'opéra de Lyon. Photo ci-dessus : Natascha Petrinski au salut, contralto très vraie, dans 7 minutes, tensions du combat syndical. Une réussite.
L'avenir nous le dira, de Diana Soh, opéra de Lyon, dimanche 16 mars 2025, au TNP de Villeurbanne. Sur mon abonnement, avec une place rajoutée pour Liam. Liam, amusant et déterminé pendant le trajet depuis la gare de la Part Dieu, jusqu'au TNP : 'oui, oui, on y va à pieds, on a le temps', sans bien se rendre compte de la distance, ni du temps qu’il nous reste avant le début de la pièce. Son assurance est amusante. Mais, pas si sûrs que ça finalement, on hâte le pas (jeune garçon aux grandes enjambées, genoux fléchis, comique) et on se perd dans les travaux qui encombrent le centre ville de Villeurbanne. Flottement sans inquiétude, les gens du coin, à qui on demande nitre chemin, connaissent très bien leur TNP, et sont enchantés de nous guider ; bien arrivés finalement ; et on connait le grand hall du TNP, rassurés. On a de bonnes places ; la salle est pleine ; nombreux jeunes et enfants. Liam repère bien l’ambiance.
Courte pièce de création contemporaine dont la présentation dans le programme est obscure et élastique quant aux intentions des autrices. Pas de vedettes non plus pour éclairer l'affaire : c'est la maîtrise de l'Opéra de Lyon qui chante, 35 enfants, pris dans la centaine qui compose la maîtrise, du CE1 à la troisième. Ouverture surprenante, où des machines sonores, simples mais spectaculaires sont les instruments de la partition : sirènes métalliques ou gigantesques 'bâtons de pluie' (caisses creuses et tournoyantes, menaçantes, montées sur de grands axes, et pleines d'objets invisibles mais très sonores) et percussions aléatoires qui fabriquent les sons qui illustrent sans doute 'l'avenir' du titre de la pièce, qui sera donc fait de hasards et d’embardées. Sur scène également, des boîtes en cartons, qui progressent et se déplacent comme sur la chaîne d'une usine-jouet bricolée. En sortent des enfants chanteurs, instruments humains qui s'ajoutent aux instruments mécaniques, l’ensemble produisant une étrange beauté dysharmonique, surprenante et ludique. C’est cahotique et on comprend que, peut-être, l’avenir dont il est question n’est ni tranquille ni mélodieux, amusant sans doute, mais que c’est un travail d’ensemble, qui cherche sa voix (enfantine), une élaboration confuse où la jeunesse tâtonne (en jouant) pour se mettre en musique. Et tout ça dans un monde de machines. L’impression de désordre créatif dure jusqu’à la fin et on n’a pas eu le temps de s’installer dans le propos, pas plus que dans les personnages, pas de répit : l'avenir (musical, mais pas seulement) qui se dessine là est sans aucun doute risqué et haletant. Moralité : un avenir est possible, il se cherche en même temps que les voix de la jeunesse se posent. Beau spectacle, curieux.
Quelques mois plus tard, je reprends par hasard des nouvelles de L'avenir nous le dira, dans Le Monde, sur un autre point de vue, côté crise des financements de l'Opéra et baisse des subventions. Mairie de Lyon, Région Rhône-Alpes fléchissent notablement, le sujet est préoccupant : 'Richard Brunel, directeur général et artistique de l’Opéra national de Lyon, ne cache pas qu’il n’aurait pas pu financer L’avenir nous le dira – opéra itinérant de Diana Soh, créé en mars pour les 35 jeunes interprètes de la maîtrise de l’Opéra de Lyon et cocommandé avec l’Opéra national de Lorraine – sans le coup de pouce de la plus grande mécène de la musique, Aline Foriel-Destezet. La très fortunée veuve du cofondateur d’Adecco lui a aussi opportunément permis de boucler le financement d’Otages (2024), confié au compositeur Sebastian Rivas'. Et, pour la saison qui va s'ouvrir, le nom de la mécène figure en bonne place au générique de l’adaptation de The Story of Billy Budd, Sailor, ou à celui de Nuit sans aube, de Matthias Pintscher, prévu en mars 2026 à l’Opéra-Comique. 'L'avenir' était donc bien fragile, à tous points de vue, artistique et, disons…budgétaire.
7 minutes, de Giogio Battistelli, opéra de Lyon, le dimanche 23 mars 2025.
Très beau et surprenant : une lutte syndicale menée par onze femmes, chacune avec ses raisons et son histoire, qui prend le temps d'examiner le détail du combat en cours et d'entendre leurs colères et leurs hésitations, leurs craintes et leurs contraintes. On veut leur rogner 7 minutes de travail, pas payer, gratos : leur faut-il laisser faire, pour ne pas compromettre l'avenir de l'usine ou bien s'opposer, question de dignité, minutage de leurs vies, une mesquinerie qui va sans doute les détruire ? Suspens et dissensions syndicales, discours de conviction et exposé de terribles dilemmes : le plus souvent, c'est présenté frontalement, répétitif et scandé : très prenant et efficace.
Egalité des prises de chant, qui répond à une équité dans le traitement dramatique de chacune : c'est parfait, elles SONT 'le comité' et exposent toutes, sans ridicule ni affèterie, leurs raisons d'agir.
Battistelli a écrit ça en 2018, s'inspirant de la lutte des Lejaby d'Yssingeaux (Haute-Loire) : c'est impeccable d'actualité, bien dans le thème du Festival l'Opéra de cette année : 'Se saisir de l'avenir' et parfaite illustration d'une bonne maison, qui se doit de nous faire comprendre le monde tel qu'il est. Les voix sont nerveuses, drôles, très fraiches, tendues et on a la chance d'entendre quelques unes des solistes du Lyon Opera studio : effet de jeunesse supplémentaire. Et non, enfin, l'opéra n'est pas seulement 'la défaite des femmes'...
Peter Grimes, de Benjamin Britten, dimanche 11 mai 2025 à l'Opéra de Lyon où je me suis offert une bonne place au parterre, sur mon abonnement.
Peter Grimes est un marin misérable, petit patron pêcheur âpre au gain et dur avec ses hommes. C'est aussi une brute, dont les jeunes commis de pêche disparaissent et meurent en mer. Il est aussi homosexuel, ce n'est pas dans le livret, mais tout l’indique quand, à tout propos il doit agir comme ci ou comme ça, suivant les injonctions des uns et des autres, c’est répété à tout bout de champ, justement pour ‘faire taire les rumeurs’. Pour ces trois raisons, Grimes est l’objet de l’opprobre malveillante du village, dans une ambiance de mort et de haine, de solitude et de vindicte sociale. Mais Britten est nuancé : rumeurs de déviance et soupçons (a-t-il tué ces tout jeunes gens ou ont-ils été victimes de la rudesse de leur métier ?) marquent le début de la pièce, et persistent tard dans le drame. Ces nuances, ce flou, permettent que Peter Grimes reste séduisant, ou attachant et que des notables du village le soutiennent. Surtout Ellen Orford, l’institutrice qui aime Peter (maternage protecteur ou pente sensuelle ? C’est toute la beauté du rôle) Mais aussi Ned Keene, le pharmacien qui tente sans doute de compenser la haine sociale et le désir de lynchage que manifestent d’emblée les autres habitants. Avec ces points de nuance, portés par ces deux personnages notamment, Peter reste aimable et fréquentable, supportable en tous cas. Et sa partition suit, très belle et attachante, puissante ; pour qu’on s’y attache, justement, il faut qu’on croit à la cruauté de son destin, qu’on y croit, avec cœur, que sa belle grande voix puisse nous plaire. Là aussi, il y faut de la nuance.
Et c’est pourquoi rien ne va dans ce Peter Grimes mis en scène par Christof Loy. Parce cette ambiguïté dont nous parlons est levée très rapidement, et avec trop de lourdeur démonstrative. D’abord le décor, immédiatement indicatif : un lit, posé tout près de la fosse d’orchestre, à l’avant scène. Pas une scène de marins, un port, un rappel de la difficile condition de Peter, non, son pieu. Le plancher du plateau est très pentu, dangereux, déséquilibrant et tout aboutit au lit du héros, vous avez compris : le lieu de la chute et du déséquilibre sensuel. Et on multiplie les indices jusqu’à l’entrée en scène du jeune mousse, victime très probable de la prochaine campagne de pêche de Peter, qui doit embarquer bientôt, promesse de renouveau. Le rôle est muet, mais là, catastrophe, sa présence constante sur scène le rend très bavard : on a affaire à une petite gouape new-yorkaise à la bandana colorée glissée dans la poche du jean, un tapin, ado désirable au déhanché équivoque et bientôt tout le monde craque et délire, les notables glissent dans le lit du péché, les uns langottent les autres et leur intérêt pour Peter est aligné sur leur désir : plus de miséricorde, plus de solidarité, plus de pondération sociale, par quoi les différents personnages peuvent montrer leur intérêt et leur sentiments pour le patron pêcheur. Tout s’écrase dans cette lecture simplette : le moussaillon est une tapette, et tout y passe, et notamment l’institutrice et le pharmacien, Ellen Orford et Ned Keene, dont les aspirations sont réduites au désir charnel qui les emporte. Et dont les voix se déploient à vide, sans soutien émotionnel autre qu’une passion jouée d’avance ; Ellen semble y laisser toute une gamme, au milieu de sa belle voix ronde et subtile, tout comme Ned doit vite abandonner la mesure musicale et la pondération chantée (qu’on entendait bien cependant tout au début de la pièce) qui fait toute la mélancolie de son rôle. A la fin, le choeur des villageois veut lyncher Peter Grimes, veut sa mort (Peter : 'à présent les médisances sont à l'œuvre/Apportez le fer rouge et le couteau'). Ellen leur oppose une dernière tentative de rédemption (ou de sauvetage, à tout le moins) : 'Peter, nous sommes venus vous ramener la maison/Oh, venez, loin de cette terrible nuit'. Sous son inquiétude, on perçoit bien quelque chose comme un calme maternant, bien chanté, aux inflexions de grande tristesse. On aurait voulu profiter mieux, tout au long, des promesses de ce rôle.
Claude Meunier
ERRANCE DE BIBLIOTHÈQUE. Comment on lit Les Gens d'en face, de Simenon.
Septembre 2024, dans une de ces nuit d'insomnie par épisodes qui me sont devenues ordinaires, mais calme et sans inquiétude, j'allume la radio, pour qu'on me parle. Surgit un programme que j'apprécie, intitulé : 'Pages arrachées à...', rediffusion nocturne d'une émission de décembre 1989, consacrée peu de temps après sa mort à Simenon et tout particulièrement à son roman Les Gens d'en face. Une voix surtout m'écarte de ma somnolence, son grand genre gouailleur et subtil attire mon attention et me distrait : un français clair et pensée déliée, d'époque, pleine d'un savoir érudit et populaire, ce qui m'a toujours beaucoup plu. On a demandé à ce Ralph Messac, dont le nom ne me dit rien, de lire et commenter certaines pages de ce roman de Simenon, choisi par lui. L'émission est bien prise, d'une sonorité profonde tissée de bruits de trains qui font une berceuse dépaysante, parcourue de sirènes de bateaux évocatrices puisque le livre se passe à Batoum, port pétrolier de Géorgie, dans la zone d'influence turque, jadis ottomane. Ralph Messac lit bien et simplement, sans effet de comédie ; il présente ce qu'il appelle un 'roman dur', hors des classiques policiers de Simenon, surtout loin de Maigret et de ses provinces alourdies. Surtout, il fait de ces Gens une lecture geo-politique limpide. Je ne dors plus, ça dure une grosse demi-heure, c'est captivant.
Me rendors, puis me réveille au petit matin sans trop de fatigue et monte dans la bibliothèque, aux rayonnages réservés à Simenon.
[Pendant longtemps, j'avais offert à mon père de ces romans, à Noël, une demi-douzaine à chaque fois, choisis dans des éditions de poche éditées à l'époque. Ça a fini par en faire beaucoup, des simenons et il avait fallu prendre des précautions, pour que ce ne soit jamais les mêmes : quinze jours avant la fête, je demandais à ma mère de préparer une liste de ce que mon père avait déjà lu, et de me la transmettre. Cette complicité assidue nous permettait de tomber juste, évitant les redites. Mon père était méfiant dans de nombreux domaines de la vie ; il n'aimait pas les surprises et pas celle-là non plus, mais au moment d'ouvrir son paquet, il savait ce qu'il y trouverait, des simenons ; la moitié de son plaisir était là : savoir à l'avance, pas de surprises. Mon père était d'autre part très économe, pour ne pas dire radin (disons radin...) : l'autre moitié de son plaisir consistait en ce qu'il n'y avait pas eu de gaspillage, qu'on avait dépensé au plus juste. La troisième moitié était qu'il aimait Simenon, sa noirceur sans rémission et sa justesse. Quand je lui avais offert Les scrupules de Maigret, il avait eu cette remarque, en ouvrant son paquet : 'ahhh, Les scrupules de Maigret. Tu as bien choisi...c'est que j'aime ça, moi, les scrupules.' Méfiant et scrupuleux. Et fin.
[Un peu après la mort de mon père (mars 2008), et quand ma mère a voulu déménager, notre bibliothèque a hérité de leurs livres, de ses simenons, des pleins rayonnages. Peu après, j'ai fait tirer un tampon qui signale que ces livres proviennent de chez eux (ma mère : Giono, Martin du Gard, Aragon...offerts par moi et qui porte, sur la page de garde que 'ce livre appartenait à la bibliothèque de Marcelle et Jean Meunier. 2009'. En somme je leur offrais pour leur plaire la littérature du temps de leur jeunesse, sans trop y réfléchir)et ces livres font maintenant la bibliothèque de la maison familiale de Chabeuil]
Au matin donc, dans les rayonnages dédiés aux livres des parents, il y a bien Les Gens d'en face, premier bonheur, celui de la ressource, familiale mais pas seulement, celui aussi du livre ami qui a su attendre et rassure sur la permanence des choses, rien n'y manque d'une chaîne d'attentions prévenantes et conservatrices, la mienne, celle des parents, celle des émissions de nuit, celle de Ralph Messac, qui voulait tant, il l'avait dit, faire lire, et celui là précisément, un roman moins connu, un 'roman dur'.
Nos bibliothèques : un monde attend, c'est comme ça. Pour le coup, c'est héritage des livres offerts, de quoi lire les attentions passées, et les goûts littéraires de mes parents sans études, leur part romanesque d'art et de fiction. Et la voix de Messac, apportée par la nuit, était une voix dans leur genre et de leur temps, qui m'avait sans doute porté vers Les gens d'en face.
Les 'Mémoires intimes' de Simenon sont d'un plus grand format, fort volume rangé ailleurs dans la bibliothèque, avec les grandes biographies littéraires, au rayon des livres de travail. Offert pareil à mon père : j'ai vérifié le tampon y est aussi. Cette errance dans les livres, faite d'aller-retours et de pauses songeuses, m'a pris au piège ; j'avais commencé à prendre quelques notes ; il me faudrait plonger dans ce roman, à quoi j'étais maintenant attaché.
Les Gens d'en face se passe à Batoum, port sur la mer noire, sali par le pétrole qui débouche de Bakou. On ne sait pas précisément quand ça se passe, ce n'est pas dit, mais la période est soviétique de toute évidence, quand la révolution est encore jeune, entre la famine qui pointe et le Guépéou (l'emploi de ce nom pour cette police politique indique qu'on est entre 1922 et 1934), dans la grisaille, la misère et la pluie. Messac parle d'un roman de géopolitique, rare chez Simenon. Et en effet : trois consuls, de trois puissances régionales, Turque, Perse et Italienne, sont pris dans l'étau des deux grands, soviets et américains, qui vont bientôt dominer le monde. Cloaque, pluie, solitude surveillée, mort et fuite, poison, fusillés. Le livre est lent, même s'il se passe en peu de temps, irrémédiable. A la fin, le pétrole seul aura eu raison, et le silence meurtrier du Guépéou. Les gens d'en face dont on parle, c'est en effet le Guépéou, qui loge en face justement de l'appartement du consul de Turquie, et qui l'épie sans rien manquer de sa vie et de ses fréquentations. Mais c'est aussi l'URSS, qui s'installe face aux anciennes puissances, et face à l'Amérique du pétrole. Thèse cruelle, lucide, de la part d'un Simenon, qui rentre d'un voyage en Crimée (1933) et témoigne par la fiction d'un Staline qui passe une alliance complice avec les puissances du pétrole, dont il a besoin (devises/industrialisation) et qui élimine les puissances régionales, en même temps que son propre peuple, par cette famine qu'il installe en Ukraine et en Crimée et qu'on caractériserait plus tard sous le nom d'Holodomor, un meurtre de masse.
Dans Les gens d'en face, une jeune femme meurt, qui aimait la Révolution et qui vivait pour elle ; elle est affamée tout d’abord et court dans Batoum où il n’y a plus rien pour se nourrir (ville riche, ville de boutiques et d’entrepôts (ancienne ville ottomane, marchande, l’ordre ancien, dont la ruine fait toute la détresse impuissante du consul de Turquie) parce que Staline veut mettre la paysannerie ukrainienne à genoux. Seuls bien nourris : les voisins du Guépéou, qu’on aperçoit quand ils mangent, en face. Et puis la jeune camarade sera fusillée sans procès, dans une scène effacée, et même pas racontée, allusive. La Révolution russe est morte avec elle, alors. Un roman dur, disait Messac, baigné d’une sinistre réalité géopolitique, que Simenon écrit au retour d’un voyage à Odessa, puis publié en 1933 chez Fayard.
C'était ça la malice qu'on percevait chez Messac quand il choisissait Les Gens d'en face, pour en arracher quelques pages : un anti-soviétisme malin et informé qu'on finissait par percevoir dans ses arguments, à sa manière de laisser deviner un amusement appuyé sur ses lectures. Appuyé sur l'art et la technique poétique et sur la haute situation littéraire où il convient de placer Les Gens d'en face : du grand art : le roman est parfait, comme empoisonné, la mort est lente et sûre, allusive, la tragédie historique avance, les meurtriers demeurent discrets, en face, dans un paysage de brume. Messac voulait nous faire voir un roman de l'inéluctable confrontation des deux blocs (en face...), à l'antisoviétisme implacable, d'une fiction très au point, pas démonstrative, d'ambiance simenonienne habituelle, brouillard, entrepôts portuaires, quai, boue, pluie. Mais si le Gépéou est terrifiant, le pétrole de l'agent américain de la Standard Oil, son silence d'initié, business as usual, est dégoûtant, lourd, triomphant. Complice, bien sûr.
Autrement dit, le Simenon des Gens d'en face est un virtuose du brouillard, arrangé comme le décor d'une déliquescence politique mortelle, établie pile dans les temps, et au bon endroit, Ukraine-Crimée, les années trente de la grande famine stalinienne, c'est à dire voulue et provoquée par Staline. Et c'est ainsi qu'on lit Les Gens d'en face pour, sitôt refermé, agrémenter sa lecture par des considérations historiques sur l'holodomor, mot ukrainien forgé tout exprès, qui désigne précisément ce 'génocide de classe' qui assassinait la paysannerie ukrainienne. L'année d'après, Simenon, bien informé puisqu'il était passé dans le coin, écrivait son 'roman dur'.
Les Gens d'en face est elliptique et distant, allusif : la pauvre victime, au destin de fusillée, était pourtant une bonne camarade, jeune amie de la jeune Révolution, impliquée dans la bonne marche communiste de sa ville et de son pays, mouvements de jeunesse ou maison du peuple. Elle sera purgée. L'assassin : le Guépéou, d'en face. Mais on ne voit pas la scène, elle est à peine évoquée, sans témoin et encore moins l'auteur. Le Guépéou voit, et ce qu'il voit suffit à condamner à mort.
Mais alors qui était donc ce Messac, érudit de la littérature populaire autant que géopolitique, qui venait de mettre dans le mille avec la recommandation de ses 'pages arrachées'?
Le reportage qui agrémentait l'interview radiophonique présentait sa bibliothèque simenonienne, très riche comme il transparaissait, aux éditions rares, complète en tous cas quant aux Simenon des débuts, ceux des pseudos, des romans vite fait : un érudit, en somme, bibliomane, grand connaisseur. Mais pas seulement, Ralph Messac a sa fiche dans le Maitron, figurez-vous, ce monument encyclopédique des mouvements sociaux et des forces de gauche où il est présenté comme un grand monsieur du syndicalisme et du journalisme, fondateur d'écoles prestigieuses dans ce dernier secteur d'activité. Et l'une des grandes voix d'Europe 1, c'est sûrement ça qui m'avait plu, à l'entendre tout d'abord, sa voix, où tout passe, une voix de radio, qui connait les effets de sa séduction...Mais encore amateur de littératures du deuxième rayon, Alphonse Allais entre autres, et de science fiction, et de Bilipo (bibliothèque des littératures policières)...on voit que notre Messac en avait sous la semelle en matière de culture populaire, et ça s'entendait dans notre émission, comme une malice du trop plein, une ironie du bon savoir qui ne s'en laisse pas compter. Au final, pour Messac, on a affaire à un anti soviétisme informé et populaire, de gauche pour tout dire, tendance Souvarine (on y revient plus bas), une autre spécialité du savant et malicieux bonhomme.
On voit bien comment à tourner autour des Gens d'en face, on se construit un grand livre, un livre à soi, qui puise tout autour de lui sa grandeur, sans académisme, ça se passe dans les environs politiques et les alentours historiques, qui sont extérieurs au livre autant qu'ils nous sont étrangers, aboutissent à nous faire un squelette littéraire, solide, à quoi, peu à peu, on va appuyer notre gout littéraire. En tous cas, c'est ce qui s'est passé pour moi : l'insomnie/la voix, mon père/la malice, le livre/la recherche, socialisme/démocratie, tout ce qui s'agglomérait aux Gens d'en face a fait grandir ce livre dans notre bibliothèque familiale. Tous les grands livres ont ainsi des à-côtés, pour Les gens d'en face, on potasse, on n'en finit pas et se dégage un genre d'arrière pays littéraire, où l'on trouve, pour ce qui concerne ce roman :
--qu'Ossip Mandelstam est passé lui aussi par Batoumi, à quoi il a consacré un texte qu'on trouve dans ses Oeuvres en proses (Tome 1 des Oeuvres complètes en deux volumes, chez la Dogana, livre de travail, très bien édité, æcolonies, à des sauvages'. Une terre de conquête qu'il convient de mettre au pas, encore sous le joug puissant de la lire turque pour la toute jeune russie soviétique, la volonté révolutionnaire contre la servilité essentielle de la marchandise : ' sur un fond de population aborigène, les rares travailleurs soviétiques tranchent fortement par leur manque de lires et parce qu'ils touchent au pain noir, sur lequel aucun authentique Batoumien ne porterait les yeux.' De Mandelstam (1922) à Simenon (1931), on est bien passé de l'empire commercial turc finissant à l'humiliation du consul, turc encore impuissant. Les premiers mots des Gens d'en face : 'comment, mais vous avez du pain blanc !') ouvraient le roman par un très beau coup de flair de Simenon : démarrer justement par du pain blanc, alors que c'est le pain noir soviétique, signalé par Mandelstam, qui régnait maintenant, seulement dix ans après sa visite. Pain noir/pain blanc, Mandestam/Simenon : superbe trouvaille romanesque de Simenon, qui reprend en ouverture un motif ténu du reportage de Mandelstam. Bien sûr, pour tout le reste, ces deux-là n'ont rien à voir, mais on comprend bien que ça peut être intéressant de les lire ensemble, de vérifier l'un par l'autre, pour ce point de détail de la ville de Batoumi. Très sûr Simenon, qui confie à un diplomate turc lessivé ce roman de la chute et de la disparition du vieux monde.
--qu'Aragon, bien sûr, a revêtu à propos du Guépéou son masque le plus sanglant, dès 1931. Guépéou, on l'a dans l'oreille pour des générations, ça ne manque pas, le sinistre lyrisme rouge, un genre de Marseillaise au sanguimpur : Il nous faut un Guépéou, Extrait du poème : Prélude au temps des cerises :
Je chante le Guépéou qui se forme En France à l’heure qu’il est Je chante le Guépéou nécessaire de France Je chante les Guépéous de nulle part et de partout Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde
Pour préparer la fin d'un monde, grandiloquait Aragon en 1931 ; pour le mettre à mort lui répond Simenon deux ans plus tard, platement, irrévocablement. La Guépéou dont Aragon souhaitait l'avènement n'est, dans les Gens d'en Face rien d'autre que l'instrument de police politique qui permet l'usage de la famine comme arme d'extermination en l'Ukraine : ce Guépéou (préparer la fin d'un monde, tu parles) veille sur l'organisation de l'Holodomor, et fusille sans hésiter la jeune révolutionnaire qui y croit moins, à la révolution. De ce soviétisme lyrique, banalité d'époque, Aragon ne se départira jamais, et après guerre persistera et y installera sa carrière de potentat gendelettre, très installé sur les grands principes d'un stalinisme imbougeable.
--que le délire sanglant d'Aragon n'avait pas échappé, bien sûr à la critique de la mouvance trotskiste de l'époque, où nichait Messac, comme on vient de voir, et où on trouve aussi Jean Malaquais, à qui on doit la plus belle dégelée, violente et définitive, dirigée contre Aragon. Malaquais est un écrivain de partout, apatride, auteur en 1939 de Les Javanais, sans concession, récit d'une expérience ouvrière blessante, superbe roman, lecture très nécessaire. En 1947, Malaquais signe dans un numéro de la revue Masses intitulé L'intelligence servile un pamphlet qui prend à partie Le nommé Aragon, où le patriote professionnel. Classé sobrement 'oppositionnel' dans le Maitron, magnifique catégorisation, pas loin des communistes libertaires, Malaquais délivre une radée de premier ordre : 'Le prototype du patriote professionnel apatride, celui qui a atteint une espèce de grandeur dans le maniement du bénitier stalinien, est le nommé Louis Aragon poète par la grâce des dieux, clarinette par la grâce de saint Joseph'. Avant d'en venir à notre affaire de la sinistre louange du Guépéou : '[Aragon] réclame les galères et douze balles dans le ventre pour quiconque s’avise de ne point béer avec lui, de ne point se découvrit au mot France, pardon, je veux dire au mot U.R.S.S.'
Prix Renaudot en 1939 pour ses Javanais, Malaquais n'était plus édité jusqu'aux années 80, quand je l'avais déniché bien par hasard et quand la Société Jean Malaquais s'était mis en tête de faire connaître son oeuvre. Il était mieux connu ; je l'offrais aux gens que j'aimais ; je l'avais offert aux parents (pour le réalisme enlevé) comme je l'avais passé à Claire, ma belle-soeur (pour la vivacité apatride). Ils sont morts, les parents et Claire, alors leurs livres sont revenus dans notre bibliothèque, courte suite du même très beau livre, qui y occupent maintenant une place de tristesse et de deuil, au rayon du réalisme et de la désillusion.
--que les jaquettes de ces premiers romans de Simenon, chez Arthème Fayard sont signées Becan, pseudonyme de Bernhard Kahn, tous entre 1933 et 1934, beaux dessins, au trait rapides et aux à-plats sûrs. Et voilà comment on passe de l'un à l'autre, de Becan à Simenon, tout autour des Gens d'en face, au Batoumi de Mandestam, toute une période a surgi, tout un pays, c'est comme ça qu'on lit, Malaquais, Messac et leurs amis politiques, dont n'était pourtant pas le jeune Simenon. Malice de Messac, sacré Messac : dans les années 80, il enrôle à la radio un Simenon mal connu, pour donner à voir les siens, ses copains et camarades, les dessous de sa bibliothèques. Et, voyez vous ça, Becan a lui aussi sa notice dans le Maitron, dans les mêmes eaux de la vigueur et des luttes qui ont fait ce siècle de mort et d'héroïsme. Becan est au chapitre des dessinateurs anarchistes, digne pierre tombale, et voilée de noir comme tous les autres : la notule de Becan décrit sobrement sa mort, en janvier 1943, à Paris : 'juif, il fut persécuté pendant la guerre et se laissa mourir de faim et de froid'. Becan est enterré au Père Lachaise, 96e section, où je vais aller le visiter.
Claude Meunier. Prise de notes : automne et hiver 2024-25. Rédaction printemps et été 2025.
Paysage certifié, aquarelle et encre sur Canson, 14x7cm, mai 2025.
PARTITIONS AUTOMNE-HIVER 2024/25 : Wozzeck et Le Turc en Italie (Lyon) et La petite renarde rusée (Bastille). Photo ci-dessus : Elena Tsallagova au salut (Bastille, 19 janvier 2025), petite renarde fabuleuse, sauvage et insaisissable.
Wozzeck, d'Alban Berg, opéra de Lyon, dimanche 6 octobre 2024. Ouverture de la saison, mise en scène de Richard Brunel, directeur de la maison.
Le décor est glacial et gris, éclairé au néon ; les perspectives très marquées sont courtes et resserrées, le fond de scène est proche ; il y a peu de profondeur, peu d'espace : pas d'échappatoire pour le soldat Wozzeck hors de ce huis clos clinique : il n'est plus seulement la victime de la grande guerre et de la folie des temps, mais celle du monde de la médecine et de la surveillance qui va avec, nouvelles barbaries toutes les deux. Il est moins un soldat qui perd pied qu'un fou qu'on opprime et qu'un cobaye qui doit vendre ses organes ; les hallucinations où il s'abîme traditionnellement dans le livret semblent ici produites par les médicaments dont on l'accable, par les expériences dont il est victime. Et la mise en scène est très claire, répétitive, efficace de ce point de vue : Wozzeck est aux prises avec un médecin, un prêtre et un notaire (ou un ministre ?), les trois ordres de la domination. Omniprésence tout au long de la surveillance (et ses cameras) punitive qui conduit le pauvre Wozzeck à la mort. Un Wozzeck nouveau, dense et cohérent, très intéressant.
A Paris j'avais vu en mars 2022, à l'opéra Bastille, un Wozzeck à la violence grandiose, une partition de grande guerre et de champ de bataille, de sang et de gueules cassées, sorte de malédiction visuelle peinte par William Kentridge, un plasticien de grandes choses et de grands formats. Ça m'avait beaucoup plu, ce Wozzeck infernal, l'histoire qui nous broie sans rémission, tambours de guerre et incendies meurtriers. La mort de Wozzeck : le peuple souffre de la guerre, toujours, et ça va mal finir, cette exposition incessante à la barbarie. Je me souviens d'un Wozzeck titubant, accablé, chanté (Johan Reuter) comme à côté du drame, absent et dévasté, très beau.
A Bastille encore, en mai 2017, j'avais trouvé très bien le Wozzeck de Christof Marthaler. J'ai retrouvé mes notes où je relevais 'un parfait glissement de la folie', très maîtrisé, sans les passions sexuelles meurtrières d’ordinaire attachées au personnage. Noté aussi un 'grotesque bien rendu, du reste du monde et des institutions'. Bien chanté (Johannes Martin Kränzle) mais trop solide, pas fêlé, pas sujet à de sanglantes visons qui emportent le drame'. Mais Marthaler : parfait, linéaire, un maître.
Le Wozzeck de Brunel, à Lyon, c'est tout autre chose, la grande guerre, folie de tous les hommes, vacarme, est remplacée par la folie tout court, la grande folie, le haut mal et Berg est mis au service de cette universalisation : tout est halluciné, malade, oppressé. Pauvre entre les pauvres, Wozzeck doit, pour l'argent, participer à des expériences médicales, en être le cobaye. Ainsi, il n'y a plus de pantins 'troupiers', plus de comédie amoureuse, ni de débordements érotiques qui pouvaient faire comme des à-côtés au drame. Reste seule : la pauvreté ultime, celle de la folie du corps acheté, folie médicalisée, surveillée dans tout ce qu'elle fait et chante. Dès le début Wozzeck est balloté vocalement : la direction d'orchestre (Daniele Rustoni, chef maison) rend très bien compte de ça, de l'emballement vertigineux, des saccades et des répétitions insensées du héros : il sombre, irrémédiablement, sonné et accablé.
Jouée par Daniele Rustioni, la partition d'Alban Berg est heurtée et a-rythmée (surtout au début, à mon avis, après ça s'empâte (un peu), composée d'infinies variations de cadence, de ruptures et d'allusions appuyées à des berceuses, à des fanfares etc…Berg nous force à écouter la chanson d'un héros déréglé par la folie, déshumanisé, sans langage propre : j'avais aimé le Wozzeck de guerre, seul héros d'opéra à n'avoir pas de prise sur son destin, asservi et aliéné, mais le Wozzeck de Brunel-Rustioni enrichit et complète ce portrait de héros faible et dominé : son Wozzeck est passif, qui glisse tout au long, assommé.
Dans cet espace clinique, une sorte de loge intime est réservée au drame amoureux où Maria accable et humilie Wozzeck. Cette cuisine est étroite, montée sur rail ; elle fait comme un foyer coulissant, mis en incise dans un espace clinique plus vaste, cadre large qui reste donc très présent. Mais la cuisine est filmée : le meurtre de Wozzeck est ainsi dramatiquement évident : pas de doute, il est coupable. Pas de doute non plus, Marie le trompe avec ce butoir de sergent-major. Très beau : Ambur Braid la chante en continu, sans à-coups expressionnistes, très tenue dans une manière de parlé-chanté, qui fait comprendre que le destin de Wozzeck est finalement ordinaire et quotidien. Stéphane Degout est un Wozzek renversé par la partition, rêveur quasi comateux, sa misère chantée est la notre, lente et dépressive. Passif et sans prise sur le drame, Degout rend NOTRE époque terrifiante. Grand rôle. La surveillance des caméras, la dépendance hallucinée aux médoc et à la médecine : c’est l’agonie de l’esprit, la folie. Très belle leçon.
Le Turc en Italie, de Rossini, Opéra de Lyon, dimanche 15 décembre 2024. Mise en scène de Laurent Pelly. De Stendhal en Italie, j'avais retenu cette maxime du bonheur : 'à force d'être heureux à la Scala, j'étais devenu une espèce de connaisseur.' Ça m'avait fait de l'usage, et j’y ajoutais bientôt une autre sentence, commode à un jeune homme qui cherche à s'établir : 'vivre en Italie et entendre cette musique devint la base de tous mes raisonnements'. Et donc, sans insister trop : sans musique (et sans art), pas de connaissance, pas de raisonnement, trop secs, rendus à la raideur du monde des idées, qui ne servent à rien, les idées, et certainement pas à la recherche de la vérité. Et encore moins du bonheur, ça a fini par devenir évident. Enfin…c'est comme ça que je voyais les choses, moi aussi, et pour être 'heureux à la Scala', j’avais couru à tous les Rossini de (sa) jeunesse ; j'en ai vu des tas, pendant tout un temps, il y a vingt-cinq ans, au Châtelet, au théâtre de Rungis qui m'avait accueilli en résidence d'écriture, tout un programme de légèreté et de charme : Pierre de touche, L'Occasion fait le larron, Le voyage à Reims, La pie voleuse, etc…Et heureusement ce Rossini-là, puisqu’il remplit les salles, ne disparait jamais vraiment des programmes, et je n'avais pas manqué non plus Le comte Ory, ni la Cerenentola, à Lyon, il y a une dizaine d'années. [Je retrouve dans mon Journal de l’époque, cette note de janvier 2007 : vu La Pietra del Paragone, au Châtelet, mise en scène de Pierrick Sorin, jeune artiste vidéaste très lancé. Les effets visuels, spectaculaires d’invention, ajoutent à la joie de vivre et à la légèreté. C’est mon troisième Rossini de jeunesse : toujours le même effet de liberté et de grâce. Dispositif scénique amusant, beaucoup de vidéo : des maquettes sont amenées sur scène, et filmées, on incruste alors les chanteurs, filmés en gros plans par ailleurs. Et on projette sur de très grands écrans suspendus. Effet de télé novelas, de plateau télé, et de bande dessinées, impec. Hésitations des amoureux : faut-il aimer dans ce monde-là, faut-il se laisser aller à l'amour alors qu'on connaît la suite, et les embuches et les complots de l'argent et de l’arrivisme ? Hésitations : on met alors des stratagèmes au point, pour aider la raison à décider. Et le chant fait partie de la ruse amoureuse : les burlettas que j'aime beaucoup. Je passe une excellente soirée, peux me croire à la Scala ( à force d'être heureux à la Scala, etc…]
Ce que je cherche, chez ce Rossini de grâce italienne et de bonheur musical ? Tourbillon, folie orchestrale, variations joyeuses, tempêtes et artifices, audace. Artifice : la jeune première triomphe, son amour l'emporte, PARCE QU'elle chante bien et que son chant tourne la tête du jeune benêt empêtré. Audace : l'art décille et la fantaisie (pas du propos, ni des situations, de la musique) dégonfle les baudruches du vieux monde et de l'ordre ancien, notaires, barbons, pères et beaux pères, qui sombrent dans le ridicule de leur impuissance empesée. Pour tout vous dire, j'avais complété ça par les Leçons américaines de Calvino, où, dans un éloge de la légèreté, associée à la vitesse, l’exactitude, la visibilité, la multiplicité et la consistance, on trouve cet avertissement : ‘il y a une légèreté du pensif, de même qu'existe comme chacun sait une légèreté du frivole ; mieux, en regard de la légèreté pensive, la frivolité peut apparaître pesante et opaque’. Méfiance donc, à Rossini (et Offenbach surtout), pour que la frivolité ne devienne un accablement. [Parce que, si la légèreté est prise en compte par la seule parodie, c’est marrant si on veut, mais ça peut devenir pesant comme une bonne blague. Voilà, je vous ai tout dit : Calvino, Stendhal et Rossini…pour ce qui est du style en tous cas, vous n'avez plus d’excuses… Pour le Turc en Italie de Lyon, Laurent Pelly est à son affaire, : sa mise en scène évite les écueils qu’on vient de voir, la lourdeur parodique et la pesanteur du second degré. Avec son Turc, traité avec de grands moyens (vidéo, décors) la fantaisie de Rossini éclate en grand spectacle : Le Turc est au fond une bluette orientalisée que Pelly illustre par de grandes reproductions des couvertures de Nous deux, magazine sentimental d’époque, quand on y croyait, à l’amour de roman photo, des à-plats immenses et décadrés qui cloisonnent la scène, qui surprennent à chaque fois par leurs couleurs, leur graphisme désuet et leur drôlerie. L'héroïne de Rossini, c'est la musique, c'est elle qui a le premier rôle dramatique, qui traduit l'allant de la vie et qui change les choses et les coeurs : elle l'aime, il l'aime, c'est un peu empêché au début, mais le chant et un ou deux grands airs rétablissent la situation. Soudain un bel homme apparaît sur scène, apporté par l’étrave d’un rafiot de papier carton ; costume chamarré, pectoraux attrayants, il a quelque chose d’oriental que la partition avait annoncé de manière appuyée. La jeune première commente la scène et chante alors : ah, voilà un beau turc : elle va chavirer, c’est sûr. Simple, sans autre explication. Et charmant, léger, pas d'histoire, du bel canto. ‘Oh un beau turc’ : elle va lui tomber dans les bras, que voulez vous qu’elle fit, devant tant d’attraits irrésistibles. À force d’être heureux à Lyon…
La petite renarde rusée, de Janacek, à l'opéra de Paris-Bastille, le dimanche 19 janvier 2025. En octobre 2002, j’avais emmené Anna voir cette Petite Renarde au Théâtre des Champs Élysées. Elle avait 13 ans et s’était appuyée à la rambarde de la loge, les yeux écarquillés, penchée vers la scène, les oreilles aussi, grandes ouvertes, elle écoutait et regardait tout, tout d’une traite, sans entrer dans les détails. es temps étaient alors difficiles pour la famille, qui ne sortait pas de la mort de Claire, infinie tristesse que j’avais voulu distraire par cet opéra d’animaux et de liberté, de fantaisie savante et populaire. On avait gardé un très beau souvenir de ce spectacle, beau, complexe et direct, on en parlait parfois. Quand j’ai appris qu’on reprenait La Renarde, la même petite Renarde, j’ai alors pris trois places, pour Anna et moi, et aussi pour son fils Liam et nous voilà partis, sûrs de cette bonne idée, de revoir, elle et moi la même histoire simple, animée de la même musique savante et légère, vingt ans après. Dans la matinée, je suis allé prendre Anna et Liam à la gare de Lyon où ils arrivaient de Saint-Etienne et, après une gentille dérive dans Paris (Tour Eiffel pour Liam, balade à pieds quai de Seine jusqu’à Concorde), nous voilà installé dans une brasserie à Bastille, où j’ai demandé à Anna et Liam de faire ‘une petite addition’…
Quand j’ai offert à Anna les tickets d’entrée du Théâtre des Champs Élysées, ceux d’il y a vingt ans, la preuve, la date, le prix, la loge, le rang dans la loge et tout ce que à quoi cristallisait le vieux souvenir, elle s’est troublée, ça s’est vu à un silence qui a doucement coupé le repas. Le programme aussi, que Liam a voulu lire, ramenait avec lui l’opéra du passé : il nous a fallu lui expliquer que nous allions bien revoir la même chose, mais que ce serait bien sûr très différent, puisqu’on ne se souvenait pas de tout, et même à relire l’argument et à se pénétrer de l’histoire de la Renarde, on savait bien que le chant et l’orchestre allaient tout changer. Liam avait bien compris tout ça : ses dix ans et les quelques opéras qu’il a dans son cartable de jeune amateur lui ont déjà fait comprendre que la musique est vite insaisissable et que les impressions qu’elle laisse ne durent pas toujours, ou qu’elles varient, qu’elles changent quand on veut s’en souvenir. Sensible aux effets de fétichisme et de conservation, de collection, Liam tient maintenant un ‘cahier de souvenirs’ où il colle les petits trucs de la vie, tickets (de train, de tram, de théâtre…) Aux Champs Élysées, c’était déjà le même décor de grands tournesols, la même mise en scène de Nicky Rieti reprise ici par Bastille. Bref la reprise d’un classique, quand une grande maison ‘fixe’ son répertoire, garantie de succès à venir.
C’était bien : l’orchestre faisait entendre en les détachant les petites lignes de chants populaires, répétitifs et la petite renarde surtout était libre et légère, chantée avec fantaisie et de petits airs pointus, des aigüs de cris d’animaux. Costumes superbes, mimétiques et ridicules, chatoyants aussi, un blaireau, des poules, un moustique. Et des renardeaux indénombrables, fruits des amours de la renarde qui ne sait plus combien elle a de petits. C’est drôle tout du long, ce monde de l’enfance animale qui se joue en chanson de celui des gardes chasse et des instituteurs, mais qui tout de même ne craint pas assez les vagabonds assassins. A l’entracte, notre voisine ne sort pas se détendre et prend un livre, où elle se plonge ; Liam croit que c’est l’usage et demande à sa mère le livre qu’elle garde dans son sac à main, ‘son’ livre à lui. Tout le monde est au foyer, ou dehors, ou dans les couloirs à se dégourdir, mais nos deux studieux restent à bouquiner, seuls au monde, tranquilles, voisins et voisines sans se connaître autrement que par cette manie de lire à l’entracte. A la fin du spectacle, cette aimable voisine me dira simplement : ‘bon vent à lui’. C’est transmis : bon vent Liam. On discute après le spectacle, pour savoir si c’est bien clair : le garde chasse rêve-t-il, ou pas, quand il croit prendre la Petite renarde, ou sa fille, et qu’il se saisit d’une grenouille ? On ne sait pas trop (oui, il s’est endormi, il rêve…) mais Liam se souvient des tout derniers coassements de la grenouille et bégaie comme elle au final : ‘…ce n’était pas moi/c’était le grand père/ils m’ont ra-ra-ra-ra/ils m’ont/ra-ra-raconté votre histoire’. On ne sait plus, ils nous ont raconté une histoire, simple et bégayante, un rêve ou une histoire, du grand art de raconter les histoires d’enfants.
LA GRANDE SALE DE MON PÈRE
Double héritage, que je dois honorer : pourquoi je m’efforcerai de dire maintenant égoiste, sans le tréma, mais égoïne, avec. Ça m'est revenu brusquement (début mai 2015) au moment d'une faute de frappe qui avait fait apparaître sur la page blanche de mon écran cette faute de prononciation, celle de ma mère, à cause du tréma manquant. É-GOIS-TE, voilà comment elle prononçait ça, sans tréma sur le i, comme dans poisse, si l’on veut, pour rester dans son dictionnaire, comme dans angoisse, pour en sortir. Mais je ne doute pas que la faute de ma mère était intentionnelle : ça lui allait bien, cette manière de se payer la fiole du fiston en même temps qu'elle lui signalait un vilain défaut d'enfant tunique. Parce qu’elle se moquait, c’est sûr, c’était bien d’elle cette manière de souligner les mots compliqués, de les monter à son niveau d'ironie (et non pas s'abaisser, elle et son style moqueur, au niveau de la faute de français. Depuis sa mort, je me suis familiarisé à son propos avec ce type de changement de perspective) et de raillerie. Oui, c'est ça : ma mère était une sarcastique (mordait) d'ordre supérieur, modeste et grandiose, comme on dit, qui tirait vers le haut les trémas et le reste, le français. Et qui se payait ma fiole. Je dirai maintenant ‘égoiste’. Alors qu’elle disait très bien égoïne. Qu’il ne s’agissait pas d’écorcher, puisque elle abordait le domaine de mon père menuisier et son très riche vocabulaire technique ; là elle tirait vers le haut, ma mère, admirante, considérante, à une hauteur artisane. Respect des outils, respect du tréma : la psychologie et les chichis familiaux, dont on peut se moquer comme on vient de voir, cédant devant nos sacrés métiers. Une fois, mon père m’avait dit, à mi-voix : ce genre de scie, on appelle ça une grande sale./Une grande sale ?/Oui, elle est gouine, c’est une grande sale. Et comme il était toujours très mesuré (l’amenuiserie, sans doute…) jamais vulgaire, murmurant et finaud (la diphtongue ou-ine, qui fait astucieusement entendre le tréma) ce genre de souvenir me revient comme une révélation troublée de tendresse. Je dirai maintenant ‘une grande sale’.
Mon père ne disait pas, aquarelle, pastel et encre sur papier, 21x14,5cm, mars 2025.
LES SERRES DE LA JEUNE BUSE. Serres nettoyées et brossées, disposées sans colle ni fixations sur un tronçon de montant de fenêtre, lumière naturelle d'atelier, 8x18 cm, h = 4 cm. Février 2025.
Dimanche 16 février 2025. Trouvé il y a trois jours dans le jardin des Marceaux, le cadavre d'une jeune buse, morte de je ne sais quoi, mais marquée d'une blessure au cou. C'était dans le chemin d'entrée de la maison, dans la butte toute proche du vilain mur des voisins, sous le grand acacia, derrière la viorne boule de neige. L'oiseau était sur le dos, et comme tout est défeuillé là-autour, son plumage ventral, très clair, se détachait bien sur le lierre sombre qui tapisse l'endroit. Je l'avais remarqué d'un simple coup d'oeil alentour, quand j'avais commencer à marcher dans le chemin qui borde l'endroit et qui longe le Canal des Moulins.
Depuis quelques temps, cet hiver, j'entendais avant de la voir, cette petite buse qui prenait son envol dès qu'on faisait un pas dans la cour de la maison. Son battement d'aile me la signalait brièvement ; elle planait ensuite vers le grand champ qui fait face à ce bosquet de notre jardin, où elle se tenait très à couvert. J'étais heureux de la voir ; c'était tous les jours ; c'était la première année et cette apparition me disait que notre jardin était bien devenu un refuge pour les oiseaux du coin. Jenny procède avec entrain au comptage des piafs du jardin, les photographie quand c'est possible, enregistre leur chant pour les identifier, toute une vie nouvelle, en somme, à connaître et à détailler. Surtout à nourrir l'hiver, surtout à guetter. Et voilà la jeune buse morte ; sans doute les chats des voisins : à nous le grand jardin refuge, à eux les gazons-parkings déserts dont il leur faut bien sortir pour chasser et se distraire ; chez nous leurs proies, chez eux leurs croquettes et leurs litières où ils chient sans doute les restes de ce qu'ils ont tué chez nous. Pigeons, serins, moineaux, mésanges, tous y laissent des plumes, à la distraction des félins imbéciles du voisinage ; le plus souvent, je ramasse ces plumes et je conserve les plus colorées pour les montrer aux enfants par des montages faciles sur des bouts de carton de récupération sans ornements.
Quand je l'ai ramassée, la jeune buse était souple, pas encore raidie par la mort, et pas d'insectes nécrophages pour l'attaquer ; je l'avais rangée dans le garage, en équilibre sur de vieux tréteaux métalliques. J'avais déplié ses grandes ailes solides, vérifié que les rectrices de sa queue tenaient bien, et touché les pointes de son bec et de ses serres, me promettant d'en faire quelque chose. Mais je ne pouvais pas laisser traîner ce cadavre bien longtemps, d'abord parce que sa décomposition m'aurait vite empêché de la dépecer, et puis aussi à cause de Jenny, qui m'avait signalé que cette dépouille de rapace l'effrayait quand elle allait dans le garage, pour se saisir d'un outil de jardinage ou d'un autre : pourquoi t'as peur d'un oiseau mort, il bougera plus ?.. /te moques pas de moi, j'ai pas peur, je sursaute, ça me surprend/bon, bon...
Hier, j'ai opéré la jeune buse sous le hangar, sur le billot où je refends d'ordinaire le bois, d'abord avec le sécateur à volaille de ma mère, puis avec notre courte hache à la lourde tête, très efficace. Le sécateur ancien n'y pouvait rien : les attaches des ailes notamment, et des pattes aussi du jeune rapace sont très solides, tendons ou je ne sais quoi, difficile à séparer du reste de la carcasse. J'y suis finalement arrivé : les deux ailes, la queue et les serres, sectionnées pour ces dernières comme on coupait jadis les pattes des volailles, d'un coup de hache. Et j'avais enveloppé ça dans de vieux journaux, et remis à l'abri dans le garage, à une place plus discrète. Et j'ai porté ensuite le reste du pauvre cadavre, démembré, au bord du Canal qui coule un peu plus loin, dans un buisson de ronces et de vieux lierre. Mais cette boucherie maladroite m'avait impressionné, sans doute, puisque j'y ai repensé cette nuit, dans mon deuxième demi-sommeil, passage demi conscient où je peux faire des plans vagues, pour prévoir et occuper la journée qui ne plus tarder à s'ouvrir. Les serres surtout me revenaient, spectaculaires dans le rêve, et menaçantes, acérées. J'ai repassé mentalement les manières que j'aurais de plumer la jeune buse, et de détacher peut-être les griffes, pour les garder comme des bijoux. Je me promettais d'ébouillanter la jeune buse, pour détacher plus facilement les plumes ; il me faudrait ensuite désinfecter ces plumes, pour les conserver longtemps et ne pas qu'elles se délitent. J'avais tout de même décidé de commencer par les serres de l'animal mais, au moment de me mettre au travail, dans la matinée, pas moyens de retrouver ces bouts de pattes ; j'ai cherché partout, dans les vieux journaux où j'avais rangé le reste des plumes, sur l'établi du garage, rien à faire. Il m'a fallu demander à Jenny si elle n'avait pas fait disparaître ces petites serres, qu'elle aurait pu trouver ici ou là. Elle prit alors un air (très léger) dégouté, discret recul de la tête et je me suis souvenu que ce sont ces morceaux là qui la rebutent, quand il faut cuisiner du poulet, le bout des pattes, un truc ancien, de son amérique culinaire : le bout des ailes, ça va (chicken wings), mais le bout des pattes, c'est repoussant, c'est la mort et son malheur, sans doute. Mais Jenny m'a aidé tout de même à chercher les bouts de pattes de buse que j'avais égarés ; et comme d'habitude, c'est elle qui a trouvé : sous le billot de bois, un peu à l'écart où le choc de la découpe à la hache les avait projeté ; elle me les a montrées, puis c'est éloignée un peu. Je les ai ramassées, les serres de la jeune buse et, sans faire le malin, sans faire mine d'effrayer Jenny, je lui ai montré ces très belles serres, qu'en appuyant un peu au centre de la patte, sous les coussinets, j'arrivai sà déployer tout à fait. C'était très beau, et les écailles des pattes, jaunes, étaient bien disposées, dans de parfaites proportions, dans une géométrie impeccable. Jenny les a contemplé avec moi, avec un air de réprobation tout de même et je suis allé faire bouillir de l'eau dans la vieille bouilloire chinoise. Dans l'évier de la cuisine, j'ai déplumé le bas des pattes de la jeune buse, jusqu'à la partie écaillée des serres. Puis j'ai frotté ces écailles avec une brosse à ongles, j'ai ensuite séché le tout soigneusement et je suis monté à l'atelier où j'ai immédiatement, sans hésiter sur le dispositif, disposé ces reliques de vie sauvage sur une pièce de bois qui trainait sur la table à dessins. J'ai pris sans attendre la photographie que vous voyez ici, sans effet d'éclairage autre que le soleil d'hiver oblique qui passait par la verrière. Et puis enfin, j'ai rédigé le cartel d'explication un peu longuet qu'on vient de lire
claude meunier
Rêve de la nuit du lundi 12 au mardi 13 janvier 2025. Un jeu de stylo.
J'écris au stylo et, sous mes mains, autour de la feuille où j'écris, on voit une grande quantité de stylos, de toute sorte, très bien décrits, visuellement très beaux, brillants, dans le détail et dans l'ensemble. Très beau fond et très beau tableau, on dirait que le rêve travaille à se faire séduisant, bien composé. Stylos quatre couleurs très longuement détaillés, neufs ou anciens, rouges et noirs, d'écailles (?) rutilantes, disposés dans tous les sens, en travers, sur des couches épaisses. Mais, tout de même, je trouve la place d'écrire ; des volutes ; un stylo oblong, à la forme épaisse qui laisse de la place pour les doigts serrés et d'autres très fins, changeants, de toutes les couleurs. Pas de stylos plume. Il n'y a pas de bords à cette scène, qui est envahie de stylos. Et beau et lent mouvement de caméra.
Puis, je m'aperçois qu'on me pique ces stylos, tranquillement, sans inquiétude, mais ils disparaissent tout de même, peu à peu. Le coupable, c'est un copain de collège, que je reconnais bientôt : c'est François Léon, meilleur copain en 6e et 5e qui, autant que je me souvienne, n'est jamais revenu dans mes rêves. Bonne bouille ronde et souriante, frange de cheveux coupée net ; il me pique mes stylos et rigole, et les range par catégorie, c'est peut-être ça qui m'amuse. Il écrit lui aussi. Et puis, très sympathiquement, ça se transforme en jeu ; François Léon trace des volutes, des pleins et déliés, des lignes courbes, très cool et complexes. Et ça se transforme en jeu d'écriture : on s'amuse, sans qu'on connaisse la règle du jeu. Toutefois, on comprend qu'il s'agit de dessiner des lettres, liées le plus mieux possible les unes aux autres ; il faut aussi inclure le plus grand nombre de lettres dans la page. François Léon se montre très habile à ce jeu, notamment pour les lettres majuscules, d'un graphisme complexe, très délié et contourné. Pas de lettre bâtons, c'est bien précisé dans le rêve. Les H s'enroulent aux F. Des L répétés. Ça semble très facile, sans contrainte, plaisir de l'écriture, de la trace et des formes complexes. Plaisir de l'exploit et de la virtuosité. Puis je m'y mets seul, mais moins doué, mais ça me fait rire, encore. Je réussis les M et les N. Les stylos du fond de page ont disparu. Plaisir de la feuille écrite et complète, pleine de lignes de couleurs.
Et puis le rêve implique un troisième jeune garçon. C'est moi qui le dévoile quand je dis à François Léon : 'eh...mais tu copies sur Mazlou, c'est comme ça que tu fais de belles lettres et que tu as de bonnes notes'. On ne voit pas Mazlou, et le jeu s'arrête, comme si la découverte de Mazlou était si spectaculaire qu'elle prenait le pas sur le jeu des stylos.
[Mazlou, c'est Bruno Mazloumian, frêle petit bonhomme très sympathique (c'est peut-être le climat général de camaraderie et de sympathie du rêve qui y a porté Mazloumian) et très doué de ces années de jeune collège. Tout le monde copiait sur Mazloumian, qui s'en fichait][Ce jeu n'est pas un souvenir, qui n'a jamais existé entre nous][Tout ça peut-être : temps heureux des petites classes et richesse de ce matériel scolaire][Peut-être également : bonheur de travailler la nuit. En ce moment : abcès dentaire : seul dans le grand lit, radio et journaux, livres et halte à mon bureau][Mon bureau est depuis des années très encombré de stylos, de crayons, de feutres, qui se répandent autour de ma machine et de mon clavier, trousses et pochettes, carnets.]
ORTHOPÉDIE RESTAURATIVE DU BOEUF DE LA CRÈCHE, dite 'au cure-dent'. 5x5 cm, hauteur totale 10,5 cm, socle compris, janvier/février 2025. Chantier en cours, matériaux divers. Le socle est constitué d'un tronçon de montant de fenêtre et les cornes de la bête de clous, raccourcis, de vitrier. On note le réalisme de l'artisan d'époque : on lui voir les côtes (au boeuf calorifère, pas au santonnier...)
Un tiret et quatre épingles, encre, pastel, plâtre et épingles de bureau, sur carton ondulé. 35x65 mm, h = 15 mm, signé sur le socle. Octobre 2024
Horizon large, aquarelle et encre sur papier, 63x41 millimètres, septembre 2024.
Rêve de la nuit du 27 au 28 août 2024 : une vente aux enchères sans argent / le triomphe de la diplomatie
Un groupe dont je fais partie, mais qu'on ne connaît pas et dont on ne distingue personne, erre dans un paysage urbain-campagnard (Hameau, bosquets, haies. Très ordinaire. Le hameau est très étendu). Effet de lenteur. Des cours de fermes, des allées ; les maisons sont désertées, personne, scène détaillée de murs décrépis, de colonnes vaguement grecques. Une voix dans le rêve explique qu'on doit assister à une vente aux enchères, surprise de ma part, comme une révélation. Et donc je visite des empilements de matériaux, des tuiles, des planches, des vieux volets. Attentif. La recherche est appliquée. Intérieur : perspective très longue d'un large couloir, qui dessert de très nombreuses pièces fermées. Couleur ocre beige, écaillée. Porte dégonguée et posée de travers : dérèglement de la perspective, effet visuel inquiétant, détail des moulures du chambranle. Cette contemplation est gâtée bientôt par une panique qui me prend : je n'ai pas pris d'argent. J'en cherche, poches, sac, re-poches, etc...tâtonnements. Pas d'argent, je ne pourrais rien acheter, ce qui m'affole, sans que le rêve m'explique pourquoi, mais qui change sa tonalité. D'ailleurs, on ne voit pas les vendeurs, ni la salle des ventes ; c'est devenu un prétexte à la promenade inquiète. Je me perds dans le hameau et tente d'en sortir. Une homme, rondouillard, plutôt élégant, habillé de couleur claire d'un genre qui semble anglais (?) farfouille dans les décombres, la vente tourne au rebut ; il en tire de drôles de coussins de céramique ébréchée, qu'il prend sous le bras.
Je trouve refuge dans une pièce très peuplée, repas serré, d'une même famille. Très reconnaissable, ce sont les Darrasse en rang serré, pas individués, mais distingués par leur air de famille, caricatural. Sans doute : le hameau de la vente rappelle Morogues, où nous invitait Lionel [les souvenirs rattrapent le récit onirique] dans notre jeunesse, une certaine richesse désuette et 'à chevaux'. Bruits de rires, nombreuses exclamations (tohu bohu inquiétant) inaudibles, qui correspond là encore au souvenir que j'ai de cette famille, nez proéminents, grande gueule des hommes. Le père me parle, ça reprend sa manière, gouailleuse et sympathique, mais ronchonnante et dominatrice, difficile à déchiffrer. Mais il a une moustache, et il est jeune. Il se moque de moi (habitude de sa famille) et me parle de pneus neufs, avec quoi j'aurais roulé imprudemment. A n'y rien comprendre, je ne réponds rien. Rires encore et moqueries de Lionel et de ses frères, envahissement sonore. Mais la mère, jeune elle aussi, sort du groupe, belle, brune, cheveux tirés ; elle est debout sur la table, les autres sont écartés ; elle me fait goûter (un aïoli ? Goût fort en tout cas) un bol de sauce. Et me tend la main gauche, que je saisis de la main gauche, signe complice et cajolant. Lionel hurle : 'diplomatie, diplomatie, triomphe de la diplomatie...'