J'ai l'impression que ma bouche est sale. Je me lève de mon lit et marche vers la salle de bain de ma chambre double. Ma voisine de chambre est partie pour la journée, elle a demandé une permission pour faire de la poterie et profiter du soleil. Moi, j'ai fermé les volets de la chambre. J'attrape la brosse à dent et le dentifrice que l'hôpital psychiatrique m'a fourni avant que je sois transférée ici, et je frotte, sûrement pas assez longtemps mais je l'ai déjà fait ce matin et je le referais ce soir, ça compense.
Je retourne dans mon lit et je m'allonge. Je sens mes bras. Plus précisément, je sens les muscles de mes avant-bras. Et je pense à la graisse, aux os et au sang qu'il y a aussi. Maintenant je sens mon sang, je le sens circuler de partout, je pense au fait qu'il ne s'arrête jamais, que ça bouge en moi en permanence. J'appuie très fort sur une veine de mon avant bras droit avec mon index et mon majeur pour ralentir sa course. Je sens mes jambes maintenant, j'appuie dessus de toutes mes forces aussi. Je vais sûrement avoir des bleus demain. Le sang circule absolument partout, de grosses artères qui pompent des quantités énormes, de minuscule capillaires qui sont même dans mon épiderme, tout proche de la surface. Maintenant je pense à ma peau, qui recouvre et contient tout cet amas de fluides et d'organes. De fluides, c'est ignoble, je pense à tous les fluides que je produis et mon estomac se tord. Mon estomac, je pense à tous mes organes, c'est absolument abjecte. Mais je pense surtout à ma peau, à mon épiderme parcouru de capillaires dans lequel du sang bouge. Je me pince le visage à plusieurs endroits. Je pense à comment me débarrasser de cette sensation. Kétamine pour être anesthésiée ? C'est impossible ici. Loxapine pour dormir ? Je demanderais à une infirmière. Je dois surtout me purifier.
En fait je me sens impure depuis ce matin. Hier soir je parlais à un homme rencontré sur internet et on s'est mis d'accord pour coucher ensemble un jour. S'était-on vraiment mis d'accord ? Peut-être que sans m'en rendre compte je l'avais manipulé pour en venir à cet accord, peut-être qu'il n'en a pas vraiment envie et qu'il se sent mal maintenant. En tous cas, je me sens dégoûtante. Comment avais-je pu ne serais-ce qu'envisager de faire ça ? La luxure est un péché, je déteste ressentir du désir. Je devrais être punie, ou me punir. Pour la première fois depuis un an j'ai l'envie presque irrépressible de m'ouvrir la peau. Nous avons échangé des mots crus, en y repensant je suis remplie de honte et de dégoût. J'ai envie de vomir. Le vomi. Un fluide. Je pense à la nourriture dans mon estomac, ça me dégoûte. Je pense au processus de digestion qui est en train de s’opérer. Je devrais entamer un jeûne et faire beaucoup de sport. Ça serait une punition acceptable et je serais purifiée. Mais je suis ici pour guérir, je ne vais pas faire ça. Je devrais au moins prendre une douche... Mais avant ça, je me brosse les dents.
Les douches de la clinique n'ont pas de pommeau, l'eau tombe depuis le mur. Je m'assoies sur le carrelage pour me nettoyer, pour la deuxième fois de la journée. J'utilise le savon que l'hôpital m'a fourni. C'est un savon solide, qui sent bien le savon. En voyant qu'il ne m'en reste presque plus, je sens monter une angoisse. J'entoure mes jambes avec mes bras et je laisse l'eau brûlante couler sur mon dos pendant quelques minutes avant de reprendre le savon. Je ne veux pas en utiliser d'autres. C'est difficile de trouver un bon savon dans un supermarché, la plupart sentent la nourriture ou la fleur. C'est sale. J'ai besoin d'une odeur neutre, voir médicale. Je me savonne et je me rince, trois fois de suite avant me sécher et de mettre de nouveaux vêtements. Puis je me brosse les dents.