Puis je levai la tĂȘte, et je sentis quâil Ă©tait lĂ , juste derriĂšre moi. Il avança et se laissa choir, lĂ©ger comme une plume, dans le fauteuil Ă carreaux blanc et gris qui se trouvait devant la cheminĂ©e au fond de laquelle brĂ»laient quelques grosses bĂ»ches.
      Il Ă©tait vĂȘtu comme les rois dâantan - Dâun splendide Kente aux motifs bleu, vert et or, passĂ© par-dessus son Ă©paule droite. Dâune large paire de sandales Abodjé à ses pieds. Le front ceint dâune couronne de tissus brodĂ©s de fils dâor et nouĂ©s entre eux - et il portait des bijoux scintillants de mille feux Ă chaque doigt, aux poignets et mĂȘme jusque sur ses avants bras. Ses yeux, eux aussi brillaient dâune drĂŽle de lueur pĂąle et fascinante. MalgrĂ© la pĂ©nombre, je pensai assez bien deviner les traits de son visage.
-      Ăa fait vraiment longtemps, tu as beaucoup grandi. LĂącha-t-il simplement dâune voix basse et pleine de sĂ©rĂ©nitĂ©. Puis il resta lĂ , immobile et silencieux, Ă me fixer de son Ă©trange regard.
Je sentis un frisson dĂ©sagrĂ©able me parcourir lâĂ©chine, malgrĂ© lâatmosphĂšre qui se rĂ©chauffait graduellement. Je me mis Ă le dĂ©fier Ă mon tour. Curieux et fascinĂ©.
      Cela faisait plus de quinze ans. Plus de quinze annĂ©es de souffrance, de ressentiment de larmes versĂ©es en secret. De supplications, de priĂšres quotidiennes. De questions sans aucune rĂ©ponse. JâĂ©tais bien trop jeune, je nâavais pas compris pourquoi. Quinze annĂ©es durant lesquelles il avait fait fi de tous mes cris de dĂ©tresse. Il Ă©tait bien un inconnu pour moi.
-      Câest pourtant toi qui es parti si je ne mâabuse? RĂ©torquais-je au bout dâun instant. Ironique et amer.
Que me voulait-il? Pourquoi venait-il me tourmenter précisément ce jour ?
Jâinspirai profondĂ©ment, en essayant de garder mon calme mais avant que je ne puisse Ă nouveau ouvrir les lĂšvres, il me devança:
-      Je tâavais bien dit que je reviendrais voir si tu deviendrais un homme, fit-il, presque triomphal cette fois. La voix Ă©tait  claire. Plus claire que dans tous les souvenirs que je pus rassembler. Lorsquâils arrivĂšrent Ă mes oreilles, les mots me frappĂšrent tels des coups de poignard. Et je ne pus retenir mes larmes. La premiĂšre roula sur ma joue gauche et je me remĂ©morai ces paroles. Je me souvins de cet instant onirique, bien trop court. Jây Ă©tais ĂągĂ© de neuf ans environ. Nous marchions lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre lorsque soudain il sâarrĂȘta brusquement et laissa ma main quitter la sienne. Puis il chuchota sans mĂȘme me regarder :
« Va, je reviendrai voir si tu es devenu un homme. »
Je levai les yeux à cet instant et je fus ébloui par une lumiÚre trÚs blanche sans que celle-ci me fßt souffrir.
-Â Â Â Â Â Â Non, reste avec moi, protestais-je. Je suis bien trop jeune pour faire ce chemin-lĂ tout seul. Je tâen prie, reste. Suppliais-je.
Il avait alors ri. Dâun rire si limpide que malgrĂ© mon Ăąge, je compris quâil nâavait rien de naturel. Â
-      Non! RĂ©pondĂźt-il avec fermetĂ©. Moi jâai fait mon chemin et il sâarrĂȘte ici. Avance te dis-je! Ordonna-t-il. Je me souvins avoir eu envie de pleurer puis, il avait disparu de ma vie et plus jamais je ne lâavais revu. A part ce jour. Car câĂ©tait bien lui. Je commençai Ă le sentir jusque dans les trĂ©fonds de mon Ăąme. Une aura puissante se dĂ©gageait de la confrontation de nos prĂ©sences. Une aura si puissante que mon chien et mon chat sâĂ©taient aplatis plus bas que terre, incapables dâesquisser le moindre mouvement, littĂ©ralement tĂ©tanisĂ©s par quelque chose de manifestement beaucoup plus fort quâeux. Peu ou proue conscients de lâoutrecuidance mĂȘme de leurs prĂ©sences.
Nous demeurùmes un moment ainsi figés. Dans un silence de temps à autre troublé par le crépitement des flammes.
Identiques et pourtant si différents.
Les deux faces de la mĂȘme piĂšce.
Mon passé, son présent.
Le pÚre et le fils réunis dans le saint esprit.
« Quelle colĂšre! Sâexclama t-il enfin. Que tâes-t-il arrivĂ© pour que tu en veuilles autant au monde? »
« Ne sois pas buté, raconte-moi. »
Je rĂ©primai un rire nerveux puis je me souvins quâune occasion semblable ne se reprĂ©senterait sans doute jamais plus. Alors je me mis ainsi Ă parler. A parler, sans plus mâarrĂȘter. Je lui racontais comment jâavais vĂ©cu cet abandon. Je lui narrai mon pĂ©riple depuis la terre de nos ancĂȘtres, parti querir Ă des milliers de kilomĂštres une existence meilleure. Je lui contai mes annĂ©es collĂšges, mes expĂ©riences. Mes rencontres marquantes, mes copains.  le lycĂ©e, les filles, mes dĂ©ceptions. Je lui parlai de LA fille. Je parlai  de mes rĂ©ussites, bien trop rares et enfin de mes Ă©checs, bien trop nombreux. De lâargent qui manquait tout le temps. Des soucis qui y Ă©taient liĂ©s. De la cruautĂ© des Hommes et de mes excĂšs dans lâalcool comme exutoire Ă tout cela.
Il ne dit rien mais je lâentendis ricaner.
« Les chiens font-ils des chats ? demanda-t-il simplement en me montrant simultanĂ©ment en signe dâimpuissance, ses deux paumes blanches desquelles semblaient avoir Ă©tĂ© gommĂ©es les lignes de vie. »
Je me rĂ©solu Ă garder le silence face Ă lâĂ©vidence dâune hypothĂ©tique rĂ©ponse.
Une bĂ»che Ă©clata dans lâĂątre.
-Â Â Â Â Â Â Penses-tu que je sois devenu un homme? Risquais-je.
-Â Â Â Â Â Â Il est long de devenir un homme.
-Â Â Â Â Â Â je mĂšne une vie dure. Je me lĂšve tĂŽt et je me bats tous les jours pour obtenir de quoi nous nourrir et pour garder un toit au-dessus de nos tĂȘtes. Nâest pas ainsi que vivent les hommes?
-Â Â Â Â Â Â Câest ainsi que vivent les pĂšres. Fit-il avec une douceur grave.
-      Je serais bientÎt pÚre à mon tour. Annonçais-je sur un air de défi.
-      Je le sais dĂ©jĂ ,  mais arrĂȘteras-tu de souffrir pour autant?
Nenni, fus-je bien forcé de reconnaßtre, intérieurement.
-      Te sentiras-tu dĂšs lors aussi insouciant que lorsque tu Ă©tais toi-mĂȘme un enfant ?
-      Non. Répondis-je, à nouveau amer.
-      Les pĂšres ne sont pas forcement des hommes et toi tu es loin dâavoir fini dâapprendre. Tu sauras que tu en es un lorsque tu ne souffriras plus que dans tes os et que tu retrouveras lâinsouciance de ton enfance, lĂ , tu auras fini dâĂȘtre un homme. Tu commenceras alors ta vie de vieillard. Conclut-il.
Nous gardĂąmes le silence de longues heures durant, jusqu'Ă ce que les premiers rayons de soleil transpercent les nuages pour venir caresser la cime des arbres. Mon regard se posa sur la nitescence violacĂ©e du jour naissant, sans pouvoir sâen dĂ©tacher. HappĂ© par la douce et irrĂ©sistible beautĂ© de la toile qui se dessinait sous mes yeux. CâĂ©tait saisissant.
Les yeux embuĂ©s par une nouvelle montĂ©e de larmes. Cette rencontre Ă©tait certainement la premiĂšre et la derniĂšre dans ce  monde, jâen Ă©tais persuadĂ©. La prochaine se ferait probablement quelques secondes aprĂšs avoir expirĂ© mon ultime souffle. Une perle roula lentement sur ma joue gauche.
 « Merci dâĂȘtre venu, susurrais-je » sans chercher Ă le retenir cette fois-ci. Je me sentais bien plus grand maintenant.
Le chat miaula Ă cet instant, puis monta avec prĂ©cipitation les marches de lâescalier. Je nâeus nul besoin de me retourner pour comprendre quâil nâĂ©tait plus lĂ . LâatmosphĂšre sâĂ©tait refroidie, plus rien ne brulait dans lâĂątre et un silence paisible sâĂ©tait installĂ©. Je vis furtivement passer lâimage  de ma compagne Ă moitiĂ© endormie, lassĂ©e de se languir de ma prĂ©sence.  Je me levai de ma chaise et je dĂ©cidai de la rejoindre en espĂ©rant quâelle nâeut rien ouĂŻ de ce douloureux entretien.
Il Ă©tait parti et pourtant, le son de sa voix avait du mal avait se dissiper. Elle flottait encore dans lâair avec la lĂ©gĂšretĂ© quâont certaines promesses. Comme une trainĂ©e de poudre, elle se rependait partout.
« Va, un jour je reviendrais voir si tu as fini dâĂȘtre un homme »