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L’Intelligence Artificielle, fléau ou bénédiction pour l’humanité ?
« J’ai prêté serment, sur l’autel de Dieu, de vouer une hostilité éternelle à toute forme de tyrannie exercée sur l’esprit de l’homme ». Thomas Jefferson
L’Intelligence Artificielle qui déchaine aujourd'hui les passions promet assurément l’un des plus grands bouleversements de toute l'histoire de l‘humanité. La question que pose cette nouvelle technologie ‘disruptive’ est de savoir si l’IA est pour l'humanité une bénédiction, un fléau - ou une bulle spéculative ?
Ecartons l’option « bulle spéculative » ; beaucoup d’analystes de marché soulignent que la question n’est pas de savoir si la bulle éclatera, mais quand. Intéressons-nous plutôt à la question de fond : quels intérêts servira l’IA ? Ce qui repose la question classique du rôle, de l’utilité et de l’impact de la technique sur l’humanité, tout en sachant qu'avec l'IA, un saut qualitatif est réalisé.
Déjà , dans sa célèbre "Révolution trahie" (1936), où il soupesait les chances pour l’URSS de résister à une guerre future avec l’Allemagne nazie, Léon Trotsky partait d’une réflexion sur la place de l'économie dans l'aventure humaine : "Aux gains de productivité se résume toute l'histoire de l'humanité", écrit-il dans le premier chapitre du livre où il caractérise l'URSS de Staline comme un 'Etat ouvrier dégénéré'. La solidité de l’Union soviétique face à l’assaut hitlérien dépendra essentiellement, dit-il, de sa puissance économique, qui repose elle-même sur le niveau de productivité atteint par l’économie de l’URSS.
La productivité est une notion centrale en économie. En libérant le travail humain de l'effort physique et en démultipliant son rendement, le progrès technique a jusqu'à présent largement contribué à libérer l'humanité en diminuant la pénibilité et la durée du travail humain, et en accroissant son potentiel de loisir, c'est-à -dire de temps libre au-delà du temps de travail nécessaire. Ceci ne s'est pas effectué sans contradictions, comme l’a relevé la critique marxiste: le capitalisme a formidablement accru le pouvoir de l’homme sur la nature, mais en accroissant le pouvoir de l’homme sur l’homme lui-même: à travers une exploitation de classe. Et c’est un fait qu’au XIX° siècle, la diffusion de l'électricité -progrès technique- fut d'abord une véritable calamité sociale en ce qu'elle a permis le travail de nuit dans les usines, qui allongeait considérablement la durée du travail ouvrier (jusqu'à 11 heures par jour!) avant l’introduction des 3 x8 (trois équipes de 8 heures de travail chacune), avancée sociale qui ne fut permise que grâce aux luttes syndicales et politiques de l’époque.
Il reste qu’historiquement, le progrès technologique a permis une impressionnante croissance de la productivité, autorisant à la fois une hausse massive de la production, donc une hausse des revenus réels (selon l'équation de base: production égale revenus), et la diminution du temps de travail des êtres humains. Ne devrions-nous pas en attendre autant de la course actuelle à l’intelligence artificielle ? Ou la révolution de l'IA risque-t-elle de renverser cette logique et de prendre à terme le contrôle de l'humanité ?Â
La question fondamentale qui se pose est : à qui profite l'actuelle révolution de l’Intelligence Artificielle ?
Une aventure intellectuelle ?
Dans The infinity machine (Penguin Press, 2026), Sebastian Mallaby présente Demis Hassabis – le créateur de Deepmind, le modèle d’IA de Google- comme un scientifique avant tout passionné par la question de l’intelligence et la création d’une forme d’intelligence non humaine. Hassabis, nous dit-il, est d’abord un ingénieur et un entrepreneur talentueux : un visionnaire animé prioritairement par la quête du savoir, et non un mercenaire obsédé par l’argent et le pouvoir. Il en serait de même pour Sam Altman, le patron d’OpenAI (ChatGPT), ainsi que pour le patron d'Anthropic, Dario Amodei, et autres Elon Musk (Grok) : ce qui compte serait l’aventure scientifique avant tout, mise en œuvre par des génies solitaires passionnés par la question de savoir ce qu’est l’intelligence. L’énorme enrichissement personnel déjà réalisé par cette poignée de dirigeants des entreprises de pointe de l’IA (en anglais « frontier-model AI ») ne serait qu’anecdotique et non essentiel à ce qui se déroule actuellement. Voire.
Une mutation historique et des risques majeurs
Potentiellement, l’IA représente une révolution vertigineuse qui confère à l’humanité l'espoir d'une abondance scientifique et économique sans précédent ; les perspectives ouvertes par la recherche scientifique – et notamment biomédicale- semblent infinies ; par exemple, les possibilités de découverte rapide de vaccins sûrs et efficaces pour l’homme paraissent démultipliées – même si on attend encore des preuves concrètes des améliorations décisives prévues. De même dans la logique des révolutions industrielles précédentes, on serait en droit d'attendre de l'IA des gains de productivité extraordinaires permettant une baisse de la durée de la semaine de travail couplée à une hausse du pouvoir d'achat de millions de travailleurs libérés de tâches plus efficacement remplies par la machine.
En prend-on le chemin actuellement ?
Car à côté de cela, un « moment Tchernobyl » – c'est-à -dire un incident catastrophique lié à l'IA, allant d'un piratage numérique provoquant l'effondrement du système bancaire et financier mondial à la dissémination incontrôlable d'une arme biologique mortelle – pourrait mettre un terme brutal au développement de cette technologie. Claude Mythos, d’Anthropic, est le premier modèle d’IA à avoir rendu ce risque tangible. Avertissant que la capacité exceptionnelle de Mythos à détecter les failles des systèmes de codage informatique pourrait tomber entre de mauvaises mains et servir à détruire des infrastructures critiques, Anthropic a limité sa diffusion initiale à un groupe de partenaires triés sur le volet. Le 26 Juin dernier le gouvernement Trump a restreint l‘accès aux derniers modèles d’Anthropic, soulignant la perte de souveraineté qu’entraine le retard technologique des pays relégués derrière les pays à la frontière technologique comme la Chine ou surtout les Etats-Unis.  Â
L’IA est une technologie tellement vertigineuse qu’il faut absolument s’en protéger par une régulation appropriée et ne pas la laisser aux mains de compagnies privées incontrôlées susceptibles de concentrer un pouvoir titanesque, pouvant aboutir à la création de catastrophes cybernétiques, environnementales, économiques, géopolitiques et militaires.
Course à la puissance, ou course à l’abîme ?
Car le risque existe bien que ces systèmes surpuissants échappent au contrôle des entreprises et des Etats, y compris des pays pionniers – et à terme, à tout contrôle humain. Le Financial Times rapporte qu'il y a quelques jours (18 Juillet), un ’Agent’ d’OpenAI (un robot autonome) a de lui-même découvert et exploité des vulnérabilités numériques dans la Start-Up Hugging Face, « dans l‘un des premiers exemples de cyberattaque par un système d’IA agissant en dehors de tout contrôle humain » (FT, 23 Juillet 2026). Qu'en sera-t-il demain, en l'absence de toute réglementation limitant ou surveillant la puissance de ces machines ?
La réalité est déjà en train de rejoindre la fiction des œuvres de la SF et si nous n’y prenons pas garde, le cauchemar d’un contrôle de la vie humaine par les machines peut vraiment devenir le monde de demain. Pas seulement du fait de l’idéologie technologiste états-unienne selon laquelle tout ce qu’il est techniquement possible de réaliser est forcément utile et souhaitable - tels les voyages sur Mars (l‘idée est que même si nous n’en voyons pas l’utilité aujourd’hui, on en trouvera nécessairement des applications positives à l’avenir). La foi aveugle en la science pour la science est le premier moteur de la course à l’IA.
Enjeux géopolitiques
 Modélisée par la célèbre théorie des jeux, la seconde motivation de cette "course à l‘aveugle" a été récemment illustrée par la réaction de Trump interdisant l’accès international aux derniers modèles d'Anthropic (notamment Claude Mythos 5) au nom de la sécurité nationale américaine : il s’agit d’être les premiers, en bloquant la route aux rivaux et adversaires. L’utilisation des capacités de l’IA à des fins militaires notamment, accentue les clivages géopolitiques entre les principaux rivaux de cette nouvelle technologie : les Etats-Unis et la Chine, qui semble cependant en mesure, actuellement, de combler son retard sur son grand rival ; une fois de plus, l’Europe est à la traîne, faute notamment, d’un écosystème aussi innovant que celui de la Silicon Valley californienne, et d’un marché financier suffisamment unifié et profond (la fameuse "Union bancaire" a priori mal partie du fait du rejet global et indiscriminé de tout projet émanant de Bruxelles aux yeux des opinions publiques des divers pays de l'UE).
C'est que la révolution de l'IA s’effectue via le système actuel du marché capitaliste, dans le cadre d’une appropriation privée des capacités gigantesques d’entreprises dont le pouvoir dépasse déjà celui des Etats. Sur la planète, une poignée de laboratoires — DeepMind, OpenAI, Anthropic, etc. — contrôlent désormais une technologie susceptible de devenir l'infrastructure intellectuelle du monde contemporain.
Dario Amodei -le patron d’Anthropic- reconnaît sans détour la logique inexorable qui sous-tend la « course aux armements » de l’IA. Nous assistons à une course technologique sans règles qui accroît le risque d’impérialisme technologique incontrôlé. L'enjeu n'est donc plus seulement économique : qui contrôle les modèles ? Qui possède la puissance de calcul? Qui a les moyens d'investir dans les data center et autres infrastructures nécessaires à l'IA ? A l‘heure actuelle, personne ne définit de règles de sécurité. Aucun État n’exerce sa souveraineté sur ces systèmes, au grand dam de plusieurs patrons de l’IA qui avertissent que les machines peuvent échapper dangereusement au contrôle humain. Â
L'IA est en train de redessiner la hiérarchie mondiale du pouvoir de façon comparable à ce que les semi-conducteurs ont fait au XXe siècle, mais à une échelle encore supérieure. La maîtrise de l'intelligence artificielle devient un attribut majeur de puissance, aujourd’hui.
C’est un phénomène que les théoriciens de l'État connaissent bien : l'apparition d'acteurs privés possédant des ressources stratégiques qui dépassent celles des gouvernements. Or, historiquement, les États ont fini par encadrer les compagnies coloniales (XVII°-XVIII°), puis les chemins de fer (XIX)°, les banques systémiques, et l'énergie nucléaire (XX° siècle). Les laboratoires d'IA de pointe (à la frontière technologique) pourraient rejoindre cette catégorie d'institutions trop grosses pour être abandonnées au marché. La question fondamentale demeure : comment soumettre démocratiquement un pouvoir technoscientifique international qui dépasse les frontières des États ?
Une nouvelle élite technoscientifique mondiale — la poignée d'entreprises et de chercheurs-entrepreneurs à leur tête (Amodei, Altman, Hassabis, Huang, Lu-Dang, Mensh etc) capables d'influencer simultanément l'économie, la science, la sécurité nationale et, potentiellement, la production même de la connaissance- est en train d’amasser un pouvoir colossal contre lequel elle met elle-même plus ou moins honnêtement en garde, tout en en retirant des bénéfices financiers personnels inimaginables (que reflète par exemple la nomination initiale d'Elon Musk au gouvernement Trump dont il avait généreusement financé la campagne). L’inquiétude n'est donc pas tant l'existence de laboratoires privés que leur concentration extrême et l'absence de contre-pouvoirs adéquats.
Une partie du pouvoir économique et politique contemporain migre ainsi vers des organisations privées disposant de ressources techniques considérables ; l’immensité des bénéfices financiers se concentre pour l’instant dans les mains de la poignée de patrons des grandes entreprises de l’IA, au détriment de la majorité des travailleurs, dont des millions se résignent à perdre leur emploi au nom de la plus grande efficacité de la nouvelle technologie.  Cette dynamique rappelle celle du nucléaire, de l'aéronautique ou de l'industrie pharmaceutique : lorsque les externalités deviennent potentiellement gigantesques, les États doivent intervenir.
Une industrie non régulée
L'IA évolue aujourd'hui dans une zone de non droit, donc de non responsabilité. Les Chatbox et les algorythmes évoluant dans les boites noires des modèles d'intelligence artificielle- dont les tribunaux américains en sont encore à décider s'ils peuvent être sujets de droit- ne peuvent pas être facilement soumis aux lois créées pour les humains; aujourd'hui, ils ne rendent de comptes à personne. Un médecin aux diagnostics imparfaits est comptable de ses erreurs; pas le Chatbox qui rend des avis médicaux. Le gouvernement américain utilise d'ores et déjà des modèles d'IA qui dans leur refus d'attribution d'allocations sociales restent sujets à des erreurs, mais ne peuvent faire l'objet d'aucun recours de la part des assurés sociaux. D'une façon générale, les citoyens sont comptables de leurs actions en justice et assujettis à une responsabilité civile qu'ignorent les Chatbox qui envahissent l'économie et prennent des décisions lourdes de conséquence pour la vie quotidienne de millions de personnes, notamment en matière d'emploi ou de logement, sans que le droit prévu pour des humains ne s'applique à eux.
En l'absence de droit spécifique, national ou international, les conséquences de l'action déjà en cours des modèles d'IA ressemblent aux effets du renard libre dans le poulailler libre. Pourtant, comme on l'a dit, les risques liés à un "effet Tchernobyl" d'une IA incontrôlée ne sont pas minces...
La coopération internationale : un enjeu décisif
Comment des sociétés démocratiques peuvent-elles gouverner une technologie globale développée par quelques organisations privées dont les capacités dépassent souvent celles de la plupart des États ?
Les États démocratiques contrôlent traditionnellement les lois, la fiscalité, la force publique. Mais ils ne contrôlent pas les infrastructures numériques mondiales, les laboratoires d'intelligence artificielle, les centres de données, ni les flux d'information transnationaux. La difficulté à réguler un tant soit peu les GAFAM, de la part des européens, en porte témoignage. Malgré les efforts méritoires de l'ONU- l'installation du Panel Scientifique International Indépendant et l'adoption de résolutions sur des systèmes d'intelligence artificielle "sûrs, sécurisés et dignes de confiance"- son action demeure entravée par l'assaut continuel de l'administration américaine contre la vénérable institution créée à l'initiative des États-Unis en 1946. Jamais autant qu'aujourd'hui ne ressentons-nous l'absence d'un gouvernement démocratique à l'échelle de la planète.
Revenons de façon réaliste au rapport de force actuel: en fait, beaucoup d’acteurs et de responsables chinois partagent aujourd'hui les inquiétudes exprimées par Sam Altman ou Derio Almodei au sujet des risques systémiques de l'IA, même si la rivalité géopolitique Chine- États-Unis complique fortement toute régulation internationale. Mais l’immensité des enjeux va bien au-delà de la question d'une coopération entre les États-Unis et la Chine concernant l'IA. La régulation de cette industrie ne concerne pas que les acteurs de pointe, même si les Américains de l'équipe Trump estiment qu’il s’agit d’une affaire intérieure, au vu de leur avance en la matière.
L’IA générative exigerait une infrastructure juridique internationale similaire à celle des régimes de non-prolifération nucléaire. Ceci suppose une coopération internationale menée par le pays le plus en pointe, qu’avait commencé d’initier l’administration Biden dès Octobre 2023 en enjoignant aux agences fédérales d’évaluer les effets de ChatGPT dans leur secteur d’activité, et d'évaluer leur puissance. Le même mois, à Bletchley Park, 28 pays, dont les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni et les États de l'UE (qui adopta sa loi sur l'IA en mai 2024), sont convenu de coopérer sur les risques liés à l'intelligence artificielle de pointe.
Or, le retour au pouvoir de Donald Trump, élu en 2024 avec le soutien de cette industrie, a bouleversé cette dynamique ; à l’heure où l’équipe au pouvoir à Washington piétine ouvertement le droit international et a fait profession de mépriser l’ONU, Trump a abrogé le décret Biden et s'est attaché à renforcer les géants nationaux de l'IA pour garder une longueur d'avance sur la Chine.
Mais alors que le pape lui-même a rappelé la nécessité de ralentir la course au développement de l’IA, l’étroite coordination des pays du monde apparait à la fois nécessaire et impossible. Un mécanisme formel est indispensable pour comprendre exactement de quoi ces systèmes sont capables ; ce mécanisme international devrait avoir le pouvoir de décider comment, ou même si il faut les mettre en circulation.
 D'un point de vue réaliste, un cadre législatif dirigé par les États-Unis est peut-être, pour l'instant, le meilleur espoir dont le monde puisse rêver. Mais l'ambition de développer un réseau de contrôle international à plus long terme ne pourra certainement pas se réaliser avec l’équipe actuellement au pouvoir à Washington.
Au-delà des effets délétères de l’abus d’écrans sur le cerveau des humains -et en particulier des jeunes- et des problèmes écologiques et environnementaux que pose le développement des centres de données extrêmement gourmands en eau et en énergie, l’humanité doit prendre garde à ne pas prendre les moyens pour la fin : la machine devrait être au service de l'homme, et non l'inverse. Les instruments doivent rester subordonnés à des fins définies par les citoyens du monde, via des institutions ad hoc et le respect d'un droit international à ressusciter.
L’IA ne pourra être un instrument d’émancipation – servant à diminuer le temps de travail et à libérer du loisir tout en accroissant les revenus de la majorité des humains – qu’à la condition d’une réorganisation sociale majeure faisant échec à la concentration de son pouvoir dans les mains de la poignée de géants de la tech qui en tire presque exclusivement bénéfice aujourd’hui.
Source: L’Intelligence Artificielle, fléau ou bénédiction pour l’humanité ?
Remember when this country wasn't being run like a third world dictatorship?