Art/Cinéma/QueerCartographie d’un art politique contemporain, Kantuta Quirós et Aliocha Imhoff
Le cinéma queer se déploie entre le cinéma expérimental, le journal intime, la vidéo plasticienne, le documentaire, la fiction onirique, la captation et le vidéo-tract militant.
Il vient formuler un projet de contre-pratiques artistiques, un contre-cinéma, qui viendraient constituer et af?rmer la multiplicité des regards absents des pédés, trans, intersexes, gender variant, sujets sexuels « abjectés », séropositifs, freaks, anormaux. Par la pratique du vidéo-tract dans de nombreux collectifs militants, ce cinéma donne lieu à un usage activiste et subversif visant la mise à mal du système hétérosexuel, du binarisme des genres, du technobiopouvoir, du capitalisme mondial, de l’entrecroisement entre sexisme et politiques nationales et racistes. Il est aussi le lieu d’une pratique de l’art située : dans l’expérience des trans’identités (Del LaGrace Volcano, Hans Scheirl), du sida (Hervé Guibert, David Wojnarowicz) ou d’oppressions croisées (Marlon Riggs, Isaac Julien, Coco Fusco, Stuart Gaffney). Il est également un travail visuel sur les puissances du corps, occupant les territoires formels de la vidéo d’artiste, de la ?ction expérimentale, mais aussi de la vidéoperformance comme travail d’expérimentation et d’hybridation : les devenirs machiniques du cinéma cyborg de Hans Scheirl, les patchworks identitaires du « living art » de Steven Cohen, le cinéma monstrueux d’Ulrike Ottinger ou le queer créole de Pocha Nostra.
Act Up, David Wojnarowicz et Hervé Guibert – Sida & auto fictions filmiques : le retour des savoirs assujettis
des discours et des images questionnant le savoir hégémonique et retournant ainsi le point d’énonciation, renversant les dispositifs de la représentation. Michel Foucault nommait un tel bouleversement épistémologique le « retour des savoirs assujettis »
David Wojnarowicz a travaillé à la transformation et à la reformulation des normes d’intelligibilité des personnes atteintes du sida, face à leur négation par les discours publics.
la puissance de ses images tient au chiasme singulier entre expérience subjective et collective.
C’est depuis cet art situé, enchâssement d’une position intime et communautaire, que sa voix déporte l’espace du ?lm vers l’espace politique de la société.
La Pudeur et l’impudeur (1991), Hervé Guibert : réappropriation de soi par le biais de son autoreprésentation. il atteint une forme d’épure dans le projet «du dévoilement de soi et de l’énoncé de l’indicible »
Del LaGrace Volcano – Gender Terrorism
Tranz Portraits ou les portraits de Lesbian Boys, Hermaphrodyké – Self-Portraits of Desire (1995)
LaGrace explicite la place du regard du photographe, mettant en scène avec ironie le dispositif photographique lui-même, allusion directe aux procédés de la représentation médicale
« C’est le jeu des regards que je veux explorer à l’intérieur des relations de désir »
avec son amante Simo Maronati : figures jumelles, corps indissociables, redoublement troublant renforcé par les effets de surimpression entre les deux corps, le double comme autoportrait décliné, miroir et mise en abyme
deuxième dimension du travail de Del LaGrace Volcano, indissociable de la première, un travail d’autoreprésentation sur les limites de soi, sur l’hybridation des identi?cations allant jusqu’à la dé figuration/dé-visagéité, sur la non-ressemblance à soimême parfois, où perce une inquiétude au c œur de sa propre mutation physiologique
Xenomorphosis (1992), des corps nus et glabres, créatures mutantes d’allure androïde, mettent en scène de multiples « advenirs » du corps et leurs métamorphoses chimériques, entre parthogenèse et branchements pornographiques. Dans les Transgenital Landscapes (1996-1998), où il photographie en gros plan des sexes transgenrés comme autant de paysages poétiques, le rapprochement scalaire, jeu entre micro et macro-vision, offre une approche cellulaire et minérale de la chair
Il n’y a pas de vérité ultime du corps ; ce sont infiniment les substances incertaines du corps qui se donnent à voir et renvoient le spectateur à sa position de regardeur, dans la perspective volontariste et militante d’une mise à mal de la fabrique hétéronormative, qui accompagne nécessairement sa recherche post-identitaire
gendercopyleft : à lire TESTO JUNKIE DE BEATRIZ PRECIADO
Maria Beatty / Girlswholikeporno – Post-pornographies
Black Glove (1993) : l’épure du noir et blanc et la spatialisation sonore (respirations, résonances, crépitements et cliquetis) dessinent un espace/temps nocturne et onirique, aux visions étouffées, aux perceptions cauchemardesques, occupant des zones sensitives infra-mentales. dispositif pornographique devient un espace de lutte revendiqué et un espace possible de re-signi ?cation, réinvention de l’ordonnancement des corps et des usages du plaisir. « ne nier aucun corps, aucune pratique ». déplacer les zones corporelles sexualisées, essentiellement génitales, vers des zones dites «non sexuelles », s’appuyant sur la tradition fétichiste, par exemple, ou sur une certaine idée du corps sans organe d’Artaud et Deleuze
Hans Scheirl – Décoloniser l’imaginaire
L’ouverture du corps, et notamment du cerveau, une ré?exion sur la mémoire perturbée et la manipulation cérébrale, l’ubiquité des espaces (qui sont autant des ?ls narratifs que des scènes ?gurées par les effets spéciaux) donnent à voir une esthétique de l’intrusion, de la contamination, de l’échange, de la perméabilité. Hans Scheirl explore le potentiel utopique du cinéma à la ?uidité des identités, entre masculin/féminin, humain/machine, XVIII
siècle décadent/science-?ction (une époque post-apocalyptique et la poésie de la technoculture) dans un récit éclaté et polymorphe, rêverie utilisant art, médias, développements technologiques, médecine, corps arti?ciels.
Une «nouvelle chair », de nouvelles zones désirantes déterritorialisent et défont le corps straight, en ébauchant d’autres agencements corporels, des personnages et identi?cations ?uctuants, mouvants et vibratiles. L’entremêlement des récits, l’utilisation maximale des ressources du cinéma expérimental (narration non linéaire, re?lmage et mixture entre super-8, 16 mm et vidéo) sont ici envisagés dans le cadre d’une perspective politique, projet et tentative de transformation radicale de l’économie libidinale. Tentative de décolonisation de l’imaginaire, Dandy Dust, en déstructurant les formes narratives, les corps et les identi ?cations, lutte contre les ?ctions établies. Ainsi, il ne s’agit plus seulement d’une dynamique de réhabilitation, de donner un chant à ce qui était muet, de se contenter de rendre la parole ou de favoriser la prise de parole mais de créer, pour paraphraser Félix Guattari, les conditions d’un exercice total, paroxystique de cette énonciation
Marlon Riggs – Black Queer Art
IDEE : Un corps qui cherche son territoire , d’où l’usage d’un imaginaire cyborg, de corps visionnaires, dans un autre lieu espace-temps, reconfigurant ses caractéristiques sexuelles s’émancipant au sein de sphères spatiales, créant d’autres récits, des corps et son histoire, dessinant le brouillard de son sexe, indéfini dans l’infini des possibles.. L’exil, comme acte politique poour créer un nouveau corps, hors de toute hétéronormativité construire sur Terre, dans la société, dans ses organes. Le cinéma crée dès lors, dans son espace et dispositif élargi un lieu externe, à ces dispositions de conditionnements sociales pour permettre un regard en miroir , d’une expérience corpore avec le corps d’autrui. Lieu de ruines où penser la reconstruction des regards hors des lois, pour sentir l’autre comme sujet et non plus objet de mythification, mais le corps nu, dans sa vérité et déployer l’antre du corps, ce qui en est internepour sa propre existence. Lie ude réappropriation du corps (du sujet filmé) envers le spectateur ou voyeur.
Tongues Untied (Langues déliées) (1989) : entrelacement des registres narratifs et des régimes d’images (prise de vue documentaire, récit intime et reconstitution onirique, entremêlés de poèmes somptueux, de performances rap, de chansons de Nina Simone ou de Roberta Flack) . Le ?lm agit sur le mode de l’interpellation (du « je » au « tu», du « nous » au « vous »), en interrogeant la représentation, la visibilité et la reconnaissance. Ces récits auto ?ctionnels qui s’entrecroisent et s’affranchissent du mutisme tressent une communauté d’expérience et, à la ?n, on le verra, une communauté d’action. Tongues Untied dessine un peuple en errance, qui se cherche, ne trouve nulle part son identi ?cation ou son territoire
Ruins – Communauté et exil
fragments « d’identités qui échappent à l’ œil du système »
À l’invitation de R. Vincent et de retour sur ces squats, lieux de leur vie passée, les personnages-acteurs de Ruins ont co-écrit, rêvé, inventé des performances. C’est par ce quadruple processus d’une narration disjointe, d’une signature auctoriale multiple et désamorcée, de la conception partagée des performances avec ses actants et du déplacement et de la transposition hors de l’espace documentaire, que Ruins arrache ses personnages aux identi?cations réi?antes
Autrement dit une fabrique contemporaine du cinéma politique, plus vaste, qui puise dans la capacité toute particulière du cinéma queer à recon?gurer les espaces symboliques, dans son recours aux puissances plastiques des images qui recèlent autant de virtualités de formulations de nouveaux mondes possibles.