Journal d’un topophile II
Bon sang ne saurait mentir
Dans les temps anciens, les Géants se soulevèrent contre les dieux. Ceux-ci ont alors combattu et vaincu leurs ennemis, menace pour le déploiement de la vie sur terre.
Les dieux, fils des Titans, connaissaient bien les forces monstrueuses, opaques et sourdes auxquelles la Terre, dans son douloureux travail, peut donner naissance. Elle pousse l’énergie hors d’elle ; elle n’en est pas avare. Là s’arrête son effort et son amour. Elle enfanta les Titans, forces brutales hautes comme les montagnes, qui rasent un littoral en un accès de rage. Elle enfanta les Géants, leurs frères, chétifs comme les cascades et les épicéas nordiques. Elle enfanta les dieux, regard glacial et main de fer, cruauté d’enfant devant une mouche. Elle enfanta les hommes, et au milieu des forces qui s’abattaient sur eux, les hommes furent désignés par les dieux pour être épargnés.
Au temps de la révolte des Géants, un être humain prit part au combat. Il criblait de traits les forces chtoniennes qui jaillissaient de la Terre et sa diversion courageuse pesa dans la balance.
Après un long combat, les dieux remportèrent la victoire. Cela ne signifie pas que les Géants ont été annihilés, non. Certains vivent encore, enchaînés dans le ventre de la Terre qui les a portés. En témoignent les tremblements de terre, les raz de marée et la colonne de fumée qui s’échappe de l’Etna.
Une de ces créatures monstrueuses est enfouie au nord de l’Europe. On ne connait pas ses dimensions exactes. Elle est froide. Peut-être a-t-elle fini par mourir.
Aux alentours de Binche, sa chute brutale a marqué un sillon immense, presque un rift. Pour l’admirer, il faut venir d’Estinnes et ses plaines lassantes. À proximité de l’abbaye de Bonne-Espérance, au sortir d’Haulchin, je crois, le paysage se dévoile subitement et l’ascenseur à bateaux de Strépy, loin à l’horizon, semble à portée de bottes.
On a retrouvé les veines du Géant dans plusieurs régions, en Allemagne, en Belgique, en France et en Angleterre. Et on les a explorées. Et on les a vidées de leur substance. Dans le Hainaut, elle court de Bernissart à Fleurus, en passant par Mons, La Louvière et Charleroi, collines voulues par les dieux, et qui écrasent de leur poids un membre puissant. Entre ces villes, une ligne de cônes noirs comme le corbeau jalonne la sépulture. C’est le sol qu’on retourne.
Le sang du Géant s’est coagulé. On peut désormais le tailler dans la roche et le sortir de terre. Il tient dans la main. Il est noir, compact, léger. Il garde en lui la vigueur du monstre, car il flambe et se consume lorsqu’on le jette au feu. Il se change alors en fumée. Et c’est un peu comme si on le ranimait, comme si on réclamait sa présence parmi nous.
Dans les cieux, les dieux commencent à suffoquer. Des hommes se sont désormais ligués contre eux. C’est la revanche du Géant.