Je ne pouvais pas ne pas.
Ça y est, mon premier roman, Aussi libres qu’un rêve, épuisé depuis plusieurs années, est disponible aux éditions Castelmore.
D'abord je me suis dit non, tu ne vas te retourner pour regarder en arrière, Manon, cette nouvelle édition, c'est comme une nouvelle vie, pourquoi ressasser la précédente ? Et puis c'est tellement convenu, ce genre de bilan...
Sauf que ces deux éditions du même livre interviennent à dix ans d'intervalle pile – mai 2006 / mai 2016 – et que cette coïncidence me plaît.
Sauf que ce roman, en plus d'être mon premier, n'est pas n'importe quel texte. Il porte tout ce que j'étais à dix-sept ans, ma révolte essentielle, la remontée de mes ombres, les premières fois réelles et les premières fois projetées. Il porte les limites qu'on teste, qu'on repousse, qu'on dépasse, pour le meilleur et parfois pour le pire. Il porte les fractures nécessaires et les ponts qu'on reconstruit au-dessus. Il porte les idéaux, les rêves, les possibles. Il porte les derniers lambeaux d'innocence qui s'étiolent comme des écharpes de brume, qu'on refuse de lâcher, qui nous échappent quand même. Il porte les peurs qu'on n'ose pas encore affronter mais qu'on pressent, tapies en dedans, et dont on devine qu'elles seront les compagnes des années à venir. Il porte les forces infinies de l'envie, du désir brûlant, de la soif d'absolu. Oui, ce roman a été le réceptacle de mon être en formation qui, écartelé entre les avenirs, pressé par les influences externes, affichait une insouciance insolente, comme pour jurer que ce monde ne l'abîmerait pas tout en sachant que c'était déjà trop tard.
Aussi libres qu'un rĂŞve.
J'ai eu honte de ce titre, un temps. Je ne l'assumais plus. Je l'excusais d'un dédaigneux « bah, j'avais dix-sept ans ». Aujourd'hui je l'aime pour ce qu'il est. Un poing qui se rassemble dans l'intimité d'une poche avant de se dresser aux yeux de tous. Un esprit qui fantasme un autre monde pour pouvoir affronter le sien, qui fantasme des existences pour trouver le courage de se jeter dans la sienne.
Alors je ne pouvais pas ne pas, 'voyez ?
Je ne pouvais pas laisser s'achever ce mois de mai, qui est autant pour moi un anniversaire que l'amorce d'un nouveau cycle et dont l'actualité révoltée forme un écho saisissant avec ce roman, je ne pouvais pas le laisser s'achever sans le souligner de quelques mots.
Dix ans d'édition.
Vraiment ?
Oui et non.
Dix ans depuis mon premier roman, c'est vrai. Et puis le tunnel des études, le tâtonnement des qui suis-je où vais-je, l'écriture toujours, bien sûr, le fil d'Ariane des phrases et des histoires, mais l'écriture juste pour moi, pour me trouver, pour remonter jusqu'à l'essence, pour comprendre, pour comprendre que je ne comprendrai jamais tout et que ce n'est pas grave, que je peux raconter quand même, que je peux inventer encore, que j'ai cette capacité à explorer les autres, que j'en suis capable, moi avec moi, les yeux buvant le monde. Entamer un nouveau projet, tâtonner à l'aveugle, attendre des retours des mois durant, ne pas en recevoir assez, ou assez vite, alors cesser d'attendre, faire ce chemin là , celui de l'indépendance et de la confiance en soi, j'en suis capable, je vais finir, je vais aller au bout de cette histoire, allez. Et y parvenir. Et glisser ce texte dans un tiroir sans savoir si je l'en ressortirais un jour, parce qu'il est expérimentation brouillonne, déflagrations intimes, parce qu'il appartient à cette ombre, au fond de moi, au fond du tiroir, où il palpite en secret. Alors enfin, libérée de lui, me sentir libre d'écrire ce que je veux, tout ce que je veux. J'ai mis cinq ans à accomplir ce trajet.
Dix ans d'édition ?
Non.
Une pierre posée il y a dix ans, puis cinq années d'apnée, avant de revenir au jour. Dans cette lumière retrouvée, j'ai entamé une trilogie – June –, j'ai construit un univers, j'ai peiné parfois, bien sûr, mais je savais que je pouvais le faire. Que je sais le faire. Et plus je le ferai, mieux je le ferai. C'est le jeu. Il faut commencer quelque part, gravir une première marche. Une page, puis la suivante. Un roman, puis le suivant.
D'autres m'aident. Ils sont Marie, Stéphane, Audrey, Alain, Caroline, Agnès, Florence, Guylain, Hélène, Murielle, et puis tous ceux que je ne connais pas personnellement dont les écrits m'accompagnent. Accoucheurs d'histoires, ciseleurs de mots, mains tendues, conseils offerts, oreilles attentives, oreilles moins attentives mais qui ont a douceur d'être là au moment où la parole brûle de s'envoler. Parfois, je vais les chercher. « Eh, j'ai besoin de toi, j'ai besoin de toi, de ton esprit en miroir pour mieux discerner la forme floue que je tente de dévoiler. » Et parfois, aussi, je vais les chercher, et je ne les trouve pas. Ils ont leur vie, 'voyez ? Alors je fais sans. Je creuse en moi. Parce que depuis le texte du tiroir, je sais que je peux aller au bout, et rien, jusqu'ici, n'a jamais entamé cette conviction ; au contraire, les obstacles qui me résistaient ont fini par tomber. Ceux qui demeurent ? Ils tomberont. Je les aurai à l'usure, je trouverai la bonne clef ou le bon angle ou le bon marteau ou le bon personnage ou la bonne idée. Je suis patiente et impatiente à la fois, j'oscille d'un pôle à l'autre. Je sais où je vais, de manière instinctive, mais assez précisément pour avancer. Les détours ne sont pas des pertes de temps. Et ces cinq dernières années, depuis le début de l'écriture de June, en passant par mon arrivée dans ma maison Rageot et, plus récemment, par l'aventure Bragelonne, je trace ma route d'encre et de pixels que j'éparpille dans mon sillage.
Vous qui recueillez mes éclats de rêve, merci. Vous n'avez pas idée comme votre enthousiasme m'est précieux, comme votre soutien m'enrobe le cœur d'un bouclier solide et poreux à la fois. Organique. Vous êtes cette entité multiple qui parfois prend visage au carrefour d'une dédicace, ces voix qui défendent mes créations et les portent plus loin, ce chœur mouvant qui attend et commente, toujours présent, incroyablement bienveillant. J'ai une chance folle d'avoir des lecteurs tels que vous. J'espère que vous serez là longtemps pour partager mes songes. Et, en attendant les prochains, voici le premier qui revient, le point d'origine, le nœud fondateur. Soyez tendres avec lui, comme vous seriez tendres aujourd'hui si vous rencontriez votre vous d'il y a dix ans.











