Les contes à Ginette (spécial Halloween) : La fois où l’on a fait revenir Maurice d’entre les morts
Ah là là… j’suis pas habituée d’être sous les projecteurs comme ça! J’suis plus à l’aise derrière, à faire briller les autres. Mais bon, La fois où l’on a fait revenir Maurice d’entre les morts, c’est mon premier conte, pis j’dois dire que j’en suis ben fière. Ça raconte comment mon Maurice, qui nous a quittés depuis des années, s’est mis à hanter Laval avec ses maudites manies de bricoleur. J’ai pondu ça juste avec un p’tit coup de pouce! J’en reviens pas comment j’suis rendue bonne depuis que je hante une machine!
Les tourments ont commencé doucement, comme une ombre qui glisse, sournoise, entre les maisons, pis qu’on remarque presque pas. Au début, c’était d’abord des portes qui coincent, des marteaux qui dérapent, des tournevis qui disparaissent dans l’ombre. Pis là, tout d’un coup, ça a pris de l’ampleur. Les choses ont commencé à lâcher sans prévenir, à briser comme si elles en avaient assez d’être manipulées. C’est là que le quartier s’est mis à pogner les nerfs, tout le monde enfermé dans son trouble, comme des diables en cage.
En premier, les Lavallois se sont dit que c’était une drôle de coïncidence. Pis plus les jours avançaient, plus ça devenait clair : y’avait quelque chose de sombre qui rôdait. Pis ça se nourrissait de leur patience. Un esprit moqueur. Un revenant. Une force de l’autre bord qui prenait plaisir à semer le chaos, comme pour rappeler aux vivants qu’ils ne peuvent jamais tout contrôler. Pis chaque jour, ça empirait. C’était rendu qu’à chaque fois qu’un voisin osait prendre un outil, on entendait un sacre ou un cri. Le quartier au complet se mettait à grogner, comme si la rage du revenant leur coulait dans les veines.
Moi, j'le savais que c’était pas n’importe quel fantôme qui rôdait autour. Cet esprit-là, j’le connais mieux que personne. Parce que j'avais vécu avec. C’était Maurice. Maurice, mon mari. Mon homme de rigueur, de principes, pis de p’tites manies ben précises. Maurice, qui aimait quand tout était ben fait, solide, ajusté. Maurice, qui pouvait pas endurer ceux qui travaillent tout croche. Même l’autre bord, y’avait pas moyen qu’il lâche ça. Mais ça, les autres, ils pouvaient pas encore le deviner. En dedans de moi, je m'doutais ben que c’était un peu ma faute s’il s’était mis à rôder dans les parages.
Tout ça remonte à 1989. Maurice venait de partir, pis moi, j’avais besoin de notre contrat de mariage, pour régler la succession. J’avais fouillé partout, retourné toutes les affaires de Maurice, même ses chemises brunes. Mais rien. Pas de contrat, pantoute. Maurice, faut dire qu’il aimait bien classer ses papiers, mais des fois… trop bien classé, c’est comme caché pour de bon.
C'est là que ça m’a frappé : les triplettes Poupart. Trois sœurs qu’on disait capables de franchir la barrière des mondes. Huguette, Yvonne, Hélène. Une fois, je les avais vues au Salon de l’ésotérisme, la fois que le chum à Maurice s'était fait enlever par des extraterrestres. Mais elles se montraient jamais toutes en même temps. Y’en avait toujours juste une qui apparaissait, comme si elles faisaient exprès de s’éviter. Huguette m’avait bien marquée : une p’tite madame au col roulé, les yeux toutes plissés. Un peu bizarre, mais sérieuse dans son affaire. Elle avait un don, à ce qu’elle disait.
Faque je l’appelle pour un souper à la bonne franquette en échange d’une séance de spiritisme. Elle accepte d'invoquer Maurice, mais avant même de poser son sac, elle me fixe avec ses yeux perçants, pis elle me dit, ben droite : « Il faut faire attention, Ginette… faut pas déranger les morts juste pour s’amuser. On l’appelle, on lui demande où est le papier, pis il retourne de son bord. » J’lui dis que c'était correct. Mais au fond de moi, je savais ben que c’était peut-être pas vrai. J'le connais, mon Maurice. Il aimait prendre soin de ses affaires…
Huguette débarque avec ses chandelles, son bol de sel pis son encens qui sentait comme un cimetière. Elle installe ses affaires dans le salon, ferme les yeux, pis commence à murmurer dans le noir. Moi, j’me dis que ça va être vite fait, qu’on va trouver le maudit papier, pis que Maurice va s'en retourner dormir tranquille. En tout cas, c'était à ça que j’me préparais.
Ça prend même pas deux minutes que je sens quelque chose dans l’air. Un froid qui passe sur ma peau. Pis une bourrasque sortie des entrailles de la petite femme, grave comme la voix de Maurice, traverse toute la cour : « Ginette, c’est quoi cette fumée-là? Ça va faire jaunir les murs! »
On sort dehors. Pas le choix. Maurice, de son vivant, pouvait pas sentir l’encens. Pis même dans l’au-delà, ça passait pas. Faque on s’installe autour de la table de jardin. « La Danse des canards » résonnait du côté des voisins; le p’tit gars d'à côté fêtait ses six ans. Au moins, les clowns se sont tenus tranquilles. C’était pas l’ambiance d’une séance mystique, mais peut-être que c’était justement ça qui a mis Maurice à l’aise pour prendre toute la place.
Ça n'a pas pris deux « Coin, Coin » pour que Huguette se mette à trembler. D’un coup sec, ses mains se crispent, ses yeux roulent dans le blanc, pis elle commence à gigoter comme une marionnette à bout de nerfs. La musique d'à côté s’arrête, étouffée par les cris des enfants. Y’avait quelque chose qui prenait contrôle d’Huguette, pis j’ai su tout de suite que c’était lui. Elle se tourne vers moi, puis il me lance dans une voix grave : « Bonyenne, Ginette! J’te l’ai dit dix fois où il était, le contrat! » D'un bond, elle se lève, marche droit dans la shed en tentant de faire de grands pas avec ses petites jambes, pis en ressort avec le papier. Je me dis que c’est fini, mais lui, il a pas l'air prêt à partir.
Y s’arrête, observe le cabanon. Il passe son petit majeur sur le cadre de la porte, râlant que ça tient pas droit. Pis là, il se fige, son regard perçant planté dans le mien. « La toilette, Ginette… as-tu fait réparer la toilette? » Avant que j’puisse dire un mot, il descend dans le sous-sol, fouille dans les outils, mais rien n’est à sa place. Huguette essaie de reprendre le dessus, mais Maurice, lui, continue de chiâler, comme si de rien n’était. Il gueule contre les matériaux « cheap » pis les petites mains d'Huguette. À chaque bout de tuyauterie qu’il touche, ça sacre comme une pluie de mauvaises nouvelles.
La pauvre Huguette se débat, essayant de défaire ses bras de la toilette, mais Maurice est trop occupé pour la laisser revenir. Il râle, il sacre, ajuste tout ce qu'il voit, s'acharnant jusqu'aux petites heures du matin. Pis finalement, il s’écroule sur le sofa, comme s’il venait de passer la journée à l'ouvrage. Huguette reprend son souffle, toute en maudit, et jure de plus jamais me reparler.
C'est pas parce qu'Huguette est partie que Maurice n'est pas resté. Chaque marteau qui glisse, chaque vis qui se dévisse, c’est lui, toujours là, à surveiller les bricoleurs du quartier et à grogner après chaque erreur. Pis chaque Lavallois sent son souffle, sa patience qui s’effrite. Maurice est partout, dans chaque maison où une charnière est mal ajustée, dans chaque pièce où il y a quelque chose de croche.
Depuis, deux autres triplettes ont tenté de le calmer. Yvonne est revenue pour une « purification », mais ça a mal tourné. Notre chien, Ti-Cass, s’est retrouvé pogné dans une cassette VHS, et Maurice a pas trouvé mieux à faire que de crier après ces « maudites patentes à gosses ». Hélène, elle, a carrément refusé de revenir : « Ginette, débrouille-toi avec ton revenant, moi, j’en ai assez vu. »
Aujourd’hui, quand les tournevis volent bas à Laval pis que les nerfs de tout le monde sont sur le bord de lâcher, la seule chose qu’on peut faire, c’est se rappeler de se calmer le pompon pis de penser à Maurice. Des fois, les menaces qui nous troublent, c’est juste des bonnes âmes qui prennent les choses un peu trop à cœur. Maurice, lui, voulait juste que les affaires soient faites comme du monde.
Faque, avant de sacrer pis de lancer vos outils à bout de patience, essayez de d'écouter vos démons. Avant de salir la réputation de vos revenants en les traitant d’esprits moqueurs, pis de leur dire qu'ils sont mauvais, essayez donc de voir c’qui peut ben les ronger en dedans. À chaque fois que le diable pogne dans la cabane, prenez le temps de piquer une jasette avec. Donnez-vous la permission de rire un peu avec lui. Parce que, même d’l’autre bord, ça fait toujours du bien d’apprendre à respirer par le nez.












