âMusulmane recherche mari dĂ©sespĂ©rĂ©mentâ
Comment se marient les Français.e.s de confession musulmane qui ont comme critÚre d'épouser un.e musulman.e* et de le/la rencontrer dans un cadre « licite », cà d qui ne va pas à l'encontre de leurs convictions ? Eh bien ils ne se marient pas. Ou trÚs difficilement. Et « tard ».
Ăcrire pour Le Courrier de l'Atlas me permet de m'Ă©loigner de mes sujets ''habituels'' et d'en traiter d'autres, qui m'intĂ©ressent tout autant.
Ce que rĂ©vĂšle ce sujet, c'est beaucoup de souffrance. Une souffrance prĂ©sentĂ©e comme « une douleur », prenant une place dans leur vie difficile Ă imaginer pour les non-concernĂ©.e.s, indiquent les femmes et hommes de 28 Ă 43 ans interviewĂ©s (qui ont tou.te.s requis lâanonymat).
Leur constat est sans appel : « Tout est interdit (haram), mais on ne nous propose pas de solution licite ». Dans la bouche de ces Français et Françaises qui se présentent comme musulmanes et musulmans, une question récurrente : « Que font les mosquées ? Les associations musulmanes ? Pourquoi ce drame n'est pas leur priorité ? »
Ces célibataires ont plus de questions que de réponses : « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » « Pourquoi personne ne veut de moi ? » « Pourquoi personne ne m'aide à me marier ? »
Les regards des uns et des autres sont chargĂ©s de pudeur, d'inquiĂ©tude et de culpabilitĂ©. InquiĂ©tude quant aux futur â surtout pour les femmes, davantage concernĂ©es indique la chercheuse et sociologue Amel Boubekeur, les plus diplĂŽmĂ©es surtout.Â
C'est la double voire la triple peine : les familles françaises musulmanes n'ont été épargnées ni par les divorces, ni par l'abandon de leur rÎle par les pÚres absents. Les filles ont fait de longues études, notamment par besoin d'acquérir un statut et une indépendance financiÚre - mais pas seulement -, ce qui leur est désormais reproché... par d'autres hommes, les candidats potentiels au mariage. Et pour les rencontres de type « mouqabalas », elles n'ont pas de « mahram ».
Tout cela gĂ©nĂšre de la culpabilitĂ© chez les concernĂ©.e.s. Une Ă©tudiante en mĂ©decine de 28 ans, qui sâest battue pour poursuivre ses Ă©tudes avec son voile, demande « Aurais-je dĂ» faire moins d'Ă©tudes ? » reprochant presque Ă sa mĂšre de l'avoir poussĂ©e... Une autre de 33 ans interroge « Je n'ai ni mahram ni tuteur donc je suis condamnĂ©e Ă rester seule ? » Une jeune femme de 32 ans, orpheline, indique que ses frĂšres lui ont dit : « DĂ©brouille-toi, trouve-le seule ».Â
ĂgĂ©e de 30 ans, une avocate s'alarme « de son attirance pour les hommes non-musulmans. » Avant de confier : « Nos frĂšres [cĂ d les hommes musulmans] ne nous aiment pas. On les aime, on les protĂšge, mais eux ne nous le rendent pas. Ils ne nous trouvent pas belles. Ni dignes dâintĂ©rĂȘt. Ils prĂ©fĂšrent les sĆurs converties comme par le passĂ© ils prĂ©fĂ©raient les ''Françaises'', les Blanches, qu'ils acceptaient avec leurs dĂ©fauts alors qu'ils sont trĂšs exigeants avec nous ». Portant le voile depuis plusieurs annĂ©es, et parce que les hommes de sa famille ne peuvent lâaider, elle a optĂ© pour les sites de rencontre. « Un homme qui disait ĂȘtre contre toute mixitĂ© hommes/femmes et recommande le port du niqab m'a proposĂ© de ââsortirââ avec lui... », s'indigne-t-elle. « D'autres refusent les femmes voilĂ©es. ''Tu te fais remarquer'' », m'a dit l'un d'eux.Â
Une autre jeune femme s'interroge « Comment en est-on venus Ă ĂȘtre aussi focalisĂ©s sur le voile Ă©voquĂ© par la sourate La lumiĂšre (24) verset 31 et Ă ignorer le verset qui suit immĂ©diatement ''Mariez les cĂ©libataires dâentre vous [âŠ] ?'' » Le voile Ă©tant devenu un critĂšre pour le mariage, des imams Ă©chaudĂ©s appellent Ă ne pas se focaliser que sur les apparences. Une directrice commerciale de 42 ans commente : « Je veux porter le voile, mais je dois travailler. Me marier permettrait aussi de pouvoir enfin le porter tout en ayant une sĂ©curitĂ© financiĂšre» et « un soutien en cas de souci», dit une autre jeune femme, qui « serait rassurĂ©e par le soutien dâun mari en cas de pression extĂ©rieure, voire dâagression islamophobe.
Les hommes sont-ils en position de force ? «Oui et on le sait», commente un ingĂ©nieur de 37 ans. Un autre homme interviewĂ© indique quâil a voulu prĂ©senter certains de ses amis Ă des femmes de son entourage « ces frĂšres mâont fait honte. Ils traitaient les femmes pire que lors dâun entretien dâembauche. Sans aucun respect. Ils savent quâils ont le choix et en abusent». Un imam de la rĂ©gion parisienne qui voulait assurer lâintermĂ©diaire entre cĂ©libataires aprĂšs avoir Ă©tĂ© alertĂ© sur lâurgence de la situation quâil nâavait pas perçue, raconte, déçu : «avoir abandonnĂ© car les frĂšres sont loin dâĂȘtre au niveau des soeurs : intelligentes, distinguĂ©es, diplĂŽmĂ©es, fiables... Ils disent vouloir se marier, on leur prĂ©sente des femmes qui correspondent Ă leur critĂšre mais derriĂšre, ils ne donnent pas suite !»Â
Autre difficultĂ© et source de culpabilitĂ©, pour les femmes et hommes : l'abstinence sexuelle quâils prĂ©sentent comme un choix, mais difficile Ă tenir pour ces adultes de 30 Ă 40 ans, voire plus. La rĂ©action dâun homme concernant une recommandation prophĂ©tique de jeĂ»ner : « Je vais jeĂ»ner tous les jours et mĂȘme les nuits ! ». Des femmes confient Ă©galement ĂȘtre « frustrĂ©es » - peut-ĂȘtre plus ou au moins autant que les hommes ! ».
Les hommes se disent aussi dĂ©concertĂ©s et perdus que les femmes dans leur quĂȘte. Les deux sont rongĂ©s par la solitude, expliquent la psychologue Fatma Maamouni et le sexologue/thĂ©rapeute de couple Ali Habibbi : « La solitude est ce dont femmes et hommes se plaignent le plus. »
Finalement, ce « cĂ©libat forcĂ© » impacte tous les domaines de leur vie. Avec de lourdes consĂ©quences sur leur santĂ©, indiquent la psychologue et le sexologue : « Les deux peuvent souffrir de dĂ©prime, de dĂ©pression, de stress ou dâun mal-ĂȘtre qui se transforme en troubles psychosomatiques [cĂ d des maladies physiques]... Il y a aussi la dĂ©pendance Ă la pornographie et Ă la masturbation pour ces adultes qui ne peuvent assouvir leurs besoins. [...]
La solitude pĂšse tant que des cĂ©libataires pensent au suicide. » La psychologue indique avoir vu des femmes totalement âguĂ©rirâ de leurs maux aprĂšs leur mariage.
Sous couvert d'anonymat, un chercheur conclut « Je pense que la génération de femmes entre environ 30 ans et 40 ans est une génération perdue. Ces femmes ne se marieront jamais ».
« Il faut sortir de la honte du cĂ©libat. Chacun doit sâimpliquer pour rĂ©gler ce problĂšme », alerte Ali Habibbi.
PS : Le rĂ©sumĂ© de cet article est long car je n'ai malheureusement pas pu le relayer au moment de sa sortie (je n'avais pas eu de confirmation de la date de publication). Il est Ă retrouver dans le numĂ©ro 103 de mai 2016, disponible ici. Un extrait est disponible ci-dessous. Je remercie celles et ceux qui m'ont fait part de leur expĂ©rience.Â
*Le mariage endogĂšne est la norme en France, peu importe la confession et autres critĂšres. Voir travaux de sociologues (Patrick Simon Ă lâIned par ex).