Choisir
Il est né à Paris.
Dans une famille bourgeoise, à petite distance des "200 familles", barons du patronat d'hier, héritiers, parfois avec particule et titre nobiliaire, de droit divin, possiblement rustres, mais alors issus d'une grande école, patriotes ou non, déplorant les lois de 1905.
D'une mère aux ancêtres aristocrates, adepte du christianisme social surnommée "la marquise rouge". Mais d'un "rouge pastel" dit-il. D'un père aux solides revenus, un bourgeois. Un mariage de cœur et de bonne opportunité.
Des aïeux qui dessinent une certaine famille française : un baron d'empire, un grand-oncle général-résistant héroïque, athée, des médecins de campagne, des juristes, un architecte, des agriculteurs, des viticulteurs, un abbé qui redonna l'envie de Compostelle.
Il a vécu là où se regroupent encore les "riches" : le XVIe arrondissement de la capitale. À un jet de lance-pierre de la Seine, à côté du jardin du Ranelagh.
"Révolté par les inégalités", adepte de l'effort, du travail, méprisant les "baratineurs, les politiciens hors sol", intellectuellement, il détonnera dans cet environnement privilégié.
Il passait ses vacances dans de vrais châteaux, dont un périgourdin. L'oncle, ingénieur agronome, en était le régisseur. Il en sait le nombre de pièces. Non que sa mémoire soit sans défaut, mais parce que, par une fantaisie de son histoire, il y retourne avec sa dernière amie qui en a repris la gérance forestière et a cru déceler chez lui, comme un besoin de retour aux sources.
Atavisme de classe ?
Il livre, sans affect, le roman de sa famille dont il a rompu le fil sociologique. Parle de ses parents comme il le ferait de personnages historiques lointains. Il cherche les mots les plus justes pour raconter, se faire bien comprendre. Plutôt à la manière d'un chercheur, moins comme un fils.
Il est bon élève. Mai 68 le surprend et bouleverse sa vision des choses. Il ne s'enflamme pas pour le marxisme-léninisme ni pour aucune théorie du grand soir, mais cette vague subversive immense lui sert de révélateur. Les classes sociales, Bourdieu, l'existence d'un monde, d'un peuple, d'injustices dont il ignorait tout. Il sera marqué à vie. Un complexe social prendra forme qui lui interdira toute volonté de promotion. Une exigence : ne plus remettre les pieds dans son groupe social d'origine. Il a failli réussir de plus grands concours. Il s'est défilé. Ce n'était pas son mug de café.
Il exècre l'identitarisme, aime les métissages. Sa fierté : ses enfants. Nés d'une mère foyalaise aujourd'hui décédée. "Adieu foulard, adieu Madras, adieu collier chou, héla, héla, sé pou toujou", reprend-il, juste deux siècles et demi après le cousin du marquis de La Fayette qui fut gouverneur de la Martinique.
L'homme dont, parfois, la tristesse s'empare est de grande culture. Éclectique.
Il aurait voulu enseigner en classes préparatoires, a effectué les démarches à cette fin, mais a refusé les postes proposés. Il est resté fidèle au lycée de la ville de Province où la République, avec son consentement, l'avait affecté. Là où les enfants du peuple se retrouvaient. Dédaignant le lycée voisin des élites de toutes sortes (bourgeoisie, riches, élèves brillants, bien habillés, amateurs de latin-grec, forts en maths, passionnés de philosophie...).
Il sera de gauche. Socialiste. Longtemps syndicaliste. Un brin récalcitrant. Adepte du compromis. Puis, Emmanuel Macron le tentera. Aujourd'hui, il ne l'aime plus, le trouve trop "techno", trop...
Il suit le fil rouge qui le guide depuis l'âge de 20 ans, mais zigzague autour cet axe, tente des écarts. Toujours sur le fil. Du rasoir. À l’observateur inattentif, il paraît versatile. L'ami le sait fidèle à des valeurs, des attitudes. Respect pour autrui, engagement, courage, honnêteté, empathie, bienveillance, non-entêtement, esprit critique. L'indulgence, parfois.
Il parle trop, une mani.e.ère de professeur, mais il n'oblige personne à l’écouter. D'autant qu'on l'écoute, parfois en le raillant gentiment.
Agrégé en sciences sociales, il a du mal à concevoir une économie administrée. Il en sait les illustrations catastrophiques et liberticides. Il préfère le marché. Régulé avec des services publics de qualité. Financés par les contributions de tous les citoyens. Un libéral pro-services publics. Il comprend l'étonnement de ses auditeurs. Mais professe également que le monde est complexe et que la pensée doit l'être aussi pour mieux l'épouser à défaut de l’expliquer.
Il préfère l’hôpital public aux cliniques privés. L’hôpital local au grand CHU prestigieux. La compagnie des petites gens à celles des hautains, des fort-en-gueule, des prédateurs, des boursouflés d'orgueil, des aveugles qui piétinent les dignités populaires.
Mais il s'ennuie en compagnie des incultes de tout poil, des militants de gauche, de droite et d'ailleurs. Il vitupère les "économistes atterrés", les partisans-dingues de la dépense publique. Les cons !
Il aime les livres, l'Histoire, les belles phrases et même la poésie. Il s'est épris de l'ancienne Yougoslavie, de la rivière Drina et d'un pont qui l’enjambe, de Ivo Andrić qui la raconte. Pour lui, un microcosme où s'observe la coexistence précaire des peuples, des cultures et des religions, près d'exploser et qui peut se transformer en guerre ethnique sauvage.
Sur son lit de douleur, il raconte tout cela rapidement. Un peu pour lui-même. Comme pour dire "j'ai choisi ma vie", ou "je ne sais pas si j'ai fait les bons choix". Il a besoin d'y réfléchir. D'en parler donc.
Il habite un modeste pavillon qui jouxte une cité populaire. "À problèmes". La vie y est difficile, la coexistence, inconfortable. "Mais les gens sont accueillants, sensibles, attentifs car ils ont souffert". Il s'y sent un peu en mission. Il y a fondé une association pour aider les jeunes à s'insérer dans le monde professionnel. Il délivre des cours de culture générale, prodigue des conseils, fait de l'accompagnement individualisé.
Il a écrit des livres à visées pédagogiques. Il chronique l'économie pour un hebdomadaire. De petits cours mensuels pour aider les gens à comprendre ce qui, possiblement, les dépasse : la crise, la crypto-monaie, le Brexit, les fusions d’entreprises... Il donne des conférences à l'Université. Pour tous.
Il a préfacé un opuscule d'histoire locale dont le peuple villageois était le héros. Un cours (encore) d'anthropologie.
Sa hanche droite et son genou gauche ont besoin d'un bon orthopédiste pour calmer ses douleurs et permettre son retour à la marche au long cours. Il a trouvé. Les réparations ont commencé.
Il a choisi l’hôpital local, forcément. Son copain le chambre... Sur le thème des effets des slaloms répétés sur le squelette des membres inférieurs.
Yves Rebouillat ( article paru partiellement dans le Tarn Libre du 2 août 2019)
Paris : à gauche, un château royal, à droite, des commerces, des boutiques et des hôtels "grand-bourgeois”... au milieu les embouteillages, au loin, la Normandie… Il vit dans le Sud.








