La photographie de Jérôme Ferrari
Le dernier livre de Jérôme Ferrari raconte, au cours d’une cérémonie funéraire, les souvenirs d’une jeune photographe corse, Antonia, déchirée entre le fait de devoir vivre sa vie et celui de devenir une artiste photographe engagée.
Être photographe
48 - La société s’emploie à assagir la Photographie, à tempérer la folie qui menace sans cesse d’exploser au visage de qui la regarde.
Antonia est une jeune photographe : comme cette citation de Roland Barthes, elle aimerait s’enfuir vers le conflit yougoslave, se démêler de la relation toxique qu’elle entretient avec Pascal B. - un activiste notoire corse ; quitter son travail qui lui demande de photographier des fêtes de village et des parties de pétanque. La photographie chez Jérôme Ferrari fonctionne comme la métaphore d’une emprise, d’une conquête du futile sur la Beauté. La société a fait de l’image, autrefois sainte et iconique, un support informatif et fonctionnel, à l’image de la jeune Antonia qui doit concilier ses idéaux et son métier. Face à tout cela ne reste que du malheur : cette jeune fille, triste de vivre de sa vocation en tant qu’une vulgaire artisane ; inquiète de rester affiliée à un groupe d’activiste corse dont elle ne sait trop comment se démêler.
Lors du Festival du livre de Bron, un jeune photographe, qui sentait fort le tabac, est venu prendre en photo Jérôme. Il s’est caché derrière le deuxième pylône pour capturer, avec son Canon aux allures de machine d’expert, les participants de cette conférence littéraire intitulée Que peut la littérature ? Je me suis demandé si j’assistais à une mise en abyme du livre, si ce jeune photographe voulait s’enfuir comme Antonia et s’il travaillait lui aussi pour une sombre journal local. Il avait l’air badaud mais content d’être là, d’assister un instant au spectacle. Antonia était peut-être trop intelligente mais lui, alors ? Que pensait-il ? Il est parti après la première intervention de Jérôme. Rien n’avait explosé et personne n’était devenu fou.
La graphie temporelle des photos
C’était comme une recherche de la mémoire en partant d’une image qui était finalement une image très plate (la mer, un homme, un enfant, des cailloux, une chèvre) et je revenais à cette idée que moi je pouvais charger la photographie, la remplir, mais que si on revenait à l’image elle-même, elle représentait seulement.
Le livre fonctionne en deux temps. Antonia meurt d’abord dans un accident de voiture. Au cours du récit que fait le narrateur de son oraison funèbre, le lecteur va découvrir peu à peu les souvenirs d’Antonia. En avançant dans la cérémonie funéraire, le lecteur recule pour remonter le temps. Déjà dans Le Principe, son précédent ouvrage, il travaillait sur le portrait du physicien Werner Heisenberg, qui comprit la relativité du temps et le principe d’incertitude. Dans ce dernier livre, le temps est doucement vécu, parfois jusqu’à la limite de l’ambiguïté : d’un paragraphe à un autre, on ne sait jamais si le temps s’accélère ou se dilate, si le lecteur assiste à une partie de l’oraison funèbre ou à un souvenir vécu par Antonia. Agnès Varda pense la photographie comme un support chargé d’histoire ; en un sens, la composition littéraire de Ferrari exprime cette volonté. Plutôt que de décrire la photographie, il nous propose de la vivre, manière pour lui de rétablir une part de vérité, de définir ce qu’est une photographie. Investir le parcours d’une photographe, c’est pour l’auteur l’occasion de décrire subjectivement le temps.
Lors du Festival du livre de Bron, je me souvenais en voyant Jérôme Ferrari de sa gentillesse, aux Cordeliers, à Romans-sur-Isère. Déjà, il riait avec moi alors que je ne le connaissais pas, enfin si, comme un diplômé du Goncourt, mais c’était tout, bref, il rigolait et moi, à Bron, je me disais que c’était étonnant, de faire un livre aussi triste, aussi mélancolique. Alors il évoqua sa relation personnelle avec la Corse, la dimension autobiographique du livre et je compris qu’il avait une relation au temps, lui.
La faute aux agrafes de mes vêtements
De saisir l’irréalité du sexe dans la réalité des traces. Le plus haut degré de réalité, pourtant, ne sera atteint que si ces photos écrites se changent en d’autres scènes dans la mémoire ou l’imagination des lecteurs.
Chez Jérôme Ferrari, Pascal B. baise Antonia sur le capot de sa voiture. La photographie n’interfère pas avec le sexe, à l’inverse d’Annie Ernaux et Marc Marie qui conservaient des images de leurs ébats. Et pourtant, c’est lors d’une soirée en Corse couverte par la photographe Antonia qu’elle revoit Dragan, amant qu’elle connut en ex-Yougoslavie. L’usage de la photo comme gagne-pain lui a permis de revoir cet homme et d’actualiser sa mémoire, précipitant tout, son départ, la voiture et son accident ; indirectement, l’auteur nous laisse comprendre que la photographie n’a pas qu’un lien mémoriel. Tout cela, Jérôme Ferrai sait l’écrire : montrer le quotidien comme la grâce des liturgies, évoquer des rapports sexuels abusifs tout en parlant de Beauté. L’absolu et son lien au quotidien semblent les uniques obsessions de l’écrivain.
Lors du Festival du livre de Bron, je voyais le rictus des hagards qui pensaient pouvoir pénétrer dans la salle par la porte principale ; j’écoutais mes voisines qui rigolaient et partirent au bout de quelques instants ; je jugeais les retardataires qui se frayaient un chemin à travers les chaises, les faisant crisser à loisir. La messe n’avait pas eu lieu. Je regardais l’exemplaire de mon livre et pensais à la fiction idéale, totale de ce monde qui n’existerait jamais.










