Anchoukaj tout partout
Anchoukaj tout partout C’est une route de campagne, bordée de champs de maïs, de tournesols, de colzas ou encore de pâturages ; elle traverse le cœur de la Gascogne, entre Auch (préfecture du Gers) et le village de Barran, en plein sud-ouest de la France. Nous approchons d’une ferme quelque peu isolée, annoncée par un panneau planté au début du chemin d’accès de la bâtisse principale, panneau suffisamment insolite en cette contrée pour qu’il soit photographié :
Pourquoi cette ferme s’appelle-t-elle ainsi, quel lien y a-t-il entre elle et l’île du même nom ? L’explication a malheureusement été oubliée, le domaine ayant changé plusieurs fois de propriétaires en deux siècles, sans que le souvenir suive les ventes devant notaire. Tout juste peut-on avancer une hypothèse : un Gascon parti quelque temps en Martinique a dû y faire quelque fortune pour que, revenu au pays, il achète ou agrandisse ladite ferme, au point d’y donner le nom de l’île à qui il devait sa relative prospérité. Comme souvent, l’oubli et/ou la négligence humaine a fait perdre un morceau d'histoire. Mais ce marquage de territoire témoigne néanmoins d’un lien, même oublié dans son détail. Et tout n’est cependant pas perdu, car des traces écrites, par exemple enfouies dans des registres notariés, permettent de retrouver d’autres liens. Recherches souvent aléatoires, peut-être anecdotiques, mais dont les résultats cumulés peuvent interpeler « l’érudit local », l’historien de profession ou, plus largement, le citoyen curieux du passé. Ainsi, pour le village gascon de Manciet, trouve-t-on certains de ses enfants partis aux « îles à sucre » comme on disait alors (voir l’article de recherche que j’ai cosigné avec Jacques Lapart en 2011). Au-delà du cas d’espèce, voici plusieurs observations que l’expérience peut apporter ; si cela va sans dire, cela va quand même mieux en le disant : 1-Le marquage du territoire est important, en ce sens qu’il peut rappeler un passé qui, sans cela, pourrait s’oublier (ce qui serait une perte pour tout le monde). 2-Ce marquage a non seulement une dimension historique, mais aussi une dimension géographique : repérer les lieux, c’est donner une dimension concrète à une représentation historique restée abstraite. Et même, c’est aussi retrouver une dimension incarnée, malgré la distance dans le temps : des gens ont été concernés, ont vécu, ont souffert, ont espéré, ont agi… 3-Ce marquage du territoire ne concerne pas que les anciennes colonies ; la métropole est aussi interpelée par la question. Bien sûr, le projet de murs des noms, de monuments au Monde-debout – ces esclaves devenus libres en 1848 – concerne les territoires ultramarins au premier chef ; mais de façon complémentaire, bien des lieux métropolitains ont aussi quelque chose à voir avec l’outre-mer. Trop souvent, c’est oublié, ou connu seulement d’une poignée d’érudits. Un marquage permet d’exhumer de l’oubli bien des liaisons qui semblaient perdues. 4-En ce qui concerne la métropole, on cite souvent les ports de la façade atlantique, parfois aussi ceux de Méditerranée. Il ne faut pas oublier l’intérieur des terres ! C’est l’ensemble de l’Hexagone qui est concerné par le lien avec l’outre-mer, et en particulier avec l’économie de plantation et l’esclavage qui en a été la bien triste conséquence. Tout partout, l’historien peut, s’il a la chance de trouver des archives, exhumer des faits, des exemples oubliés. 5-En définitive, le marquage peut conduire à un nouvel enracinement de ce passé en des lieux ou l’amnésie a longtemps prévalu. Anchoukaj des noms, anchoukaj des faits, découvertes mutuelles : voilà le programme ! Sur toutes ces questions, j’aurai l’occasion de revenir par la suite. Une dernière remarque pour l’instant : le marquage est une condition nécessaire pour le rappel des faits, c’est une sorte de « devoir de mémoire », pour reprendre une expression à la mode, mais ne saurait constituer une fin en soi. Car si elle est condition nécessaire, elle n’est pas condition suffisante. Si rappeler est une étape, encore faut-il se demander pour quoi faire. Là intervient le « devoir d’histoire » et même dans le cas d’espèce le « droit à l’histoire » cher à Aimé Césaire : confronter le passé retrouvé à d’autres sources, le mettre en perspective, l’interroger à la lumière de la connaissance établie – et non des croyances toutes faites, trop souvent erronées, partielles, voire partiales – pour en tirer du sens… et le faire connaître, le diffuser, le partager. Le passé des esclaves, leur dignité, leur humanité, ont très longtemps été absents du champ d’études et des préoccupations dominantes ; les choses ont cependant bien changé. A nous d’en faire un patrimoine commun, pour voir devant. Jean Louis Donnadieu Conseil Scientifique de Construire notre vivre-ensemble Jean Louis Donnadieu Read the full article









