Petite Fleur
Quand je t'ai rencontrée, tu étais une petite, toute petite, toute triste et toute fragile créature, petite fleur. J'ai voulu te prendre, toi, tout petite, dans mes grands bras pour te réchauffer, te raviver. Pourquoi ? Peut-être parce que je voulais ramener la joie dans ton tout petit coeur meurtri. Peut-être que j'avais le vain espoir que je pouvais faire quelque chose pour toi. Peut-être que simplement j'allais vers ta peine pour ne pas voir la mienne, petite fleur.
J'ai voulu te connaître, t'apprivoiser, mais tu t'y refusais, petit renard sauvage. J'ai pourtant persévéré, parce que je te voulais. Tout à coup, tu étais devenue importante, tout à coup, ma conscience me hurlait de ne pas te laisser passer sans m'accrocher.
Je me suis accrochée, accrochée comme si ma vie en dépendait, accrochée à toi et à tes secrets, petite fleur. Et un soir, après une chimère, une fumée de plusieurs semaines où nous marchions à côté sans parler de ce qui brulait au fond, tout au fond de toi, tu as entrouvert la porte de ta noirceur, et j'ai eu le droit, l'effrayant droit, d'y jeter un coup d'oeil.
Ce que j'ai vu ne m'a pas fait peur, ce que j'ai vu m'a terrorisée, petite fleur. Parce que je t'ai vu toi, petite, toute petite créature. Derrière ta fierté j'avais vu l'être lové, en boule, que tu as froissée, rangé, casé tout au fond du fond de toi. Mais moi je savais que ça ne suffisait pas, moi je savais que tu n'étais que ce bout de peau chiffonée, qu'il n'y avait que lui qui te guidait. Je savais que tu étais toute noire de pleurs de l'intérieur, petite fleur.
Pleure sur mon épaule, petite fleur, et offre-toi à moi comme je te donne tout ce que je peux te donner. Je t'en supplie, écoutes, écoutes ces mots qui pourraient être si doux si tu les écoutais, je t'aime, petite fleur, j'ai besoin de ton sourire, petite fleur, j'ai besoin de ton rire, petite fleur, ouvres-toi petite fleur.
J'avais la rage au ventre, le diable au corps, la haine aux tripes, le feu dans la tête, la fureur dans les yeux, je voulais frapper, hurler, bouger, vivre, te montrer la beauté du monde ! J'aurais voulu t'arracher ta vilaine carapace et sortir de toi le bout de chaire, le bout de chaire respirant, l'empoigner fermement et lui hurler : « Cris ! Cris ta peine ! Si tu ne peux la crier à personne, cris la à moi, cris la moi ! Hurle ! Pleure ! Tape ! Gémis ! Vis ! ». Mais je n'ai rien fait, parce que tu n'étais qu'une petite, petite créature fragile, petite fleur.
Finalement, j'ai réussi à t'approcher, nous avons parlé, parlé du vrai, du bon, du mauvais, de tout ce dont tu avais envie de parler, parce que j'attendais que tu cries, que tu hurles, que tu pleures, que tu t'ouvres, petite fleur.
Puis l'année dernière je t'ai vu t'en aller, t'en aller loin. Tu étais à côté de moi, mais tu étais si loin, petite fleur. Là encore j'ai voulu t'entendre crier, mais le murmure que tu soupirais n'étais pas suffisant. Tu as commencé à ressembler à cette boule de chaire, toute lovée, toute craintive au fond de toi. Et j'ai eu peur. Oui j'ai eu peur. Peur de te perdre, peur de lâcher la ficelle qui te retenait à mon monde, et au tien, petite fleur. Alors je me suis accrochée, accrochée car cette fois, ce n'étais pas ma vie qui en dépendait mais la tienne. Je me suis agrippée à cette minuscule ficelle, et moi j'ai crié, mais tu ne me répondais pas. Alors j'ai crié sur les autres, ils ne me répondaient pas. J'étais seule et la ficelle me brulait les mains. Mais j'aurais perdu mes mains pour que cette ficelle reste, pour que cette ficelle te lie toujours à la vie, petite fleur.
Il faisait noir, il faisait sombre à tes côtés, mais je ne cherchais plus le soleil. Tout ce qui m'importait, c'était que tu ais quelqu'un dans la nuit, quelqu'un qui te tienne, quelqu'un qui t'aime, petite fleur. Quelqu'un qui bougerait sans bruit. Mais ton silence faisait mal, à tes côtés je saignais.
Puis à tes côtés j'ai eu peur. Encore peur, petite fleur. Peur que tu lâche toi-même la ficelle, peur que tu te perdes dans le noir. Tu m'as écartée, éjectée, virée. J'étais sans toi, perdue dans le soleil, perdue dans la joie, perdue dans le bonheur qui n'étais pas complet sans toi, petite fleur.
Je t'ai enfin retrouvée, tu avais un peu crié, par sur moi mais tu avais crié. Et j'ai retrouvé mon sourire, et je t'ai entrainée dans mon sourire et nous avons ri. À ce rire, à ce cri de joie, ta petite chose toute chiffonnée s'est étirée, s'est réveillée, s'est renforcée et je t'ai vu toi, la toi que je voulais connaître, la toi qui n'avait pas peur, petite fleur.
Mais peut-être n'est-ce qu'une illusion. J'ai encore peur, petite fleur, peur que ta petite boule se resserre. Pitié ! Fais que cela n'arrive plus. Fais que je m'endorme enfin soulagée, fais que je ne scrute plus l'entrée du lycée avec appréhension, en espérant te voir passer, vivante, fais que je ne pleure plus pour mon amie. Ma petite fleur, accepte-toi, accepte-moi, accepte-nous.
Parce que l'amitié, parfois, cela peut-être un chemin plein d'embûches,
Parce que l'amitié, parfois, cela peut-être une main qui nous lâche,
Parce que l'amitié, parfois, cela peut-être une petite fleur qui meurt,
Parce que l'amitié, parfois, ça fait très mal.
L'amitié, c'est ma petite fleur et moi, mon petit être tout chiffonné, à qui je demande de crier, mon petit renard sauvage, ma perle perdue dans sa poubelle, mon sourire qui chasse tout le noir, mon squelette décharné. L'amitié, c'est la peine, c'est la peur, c'est la mort. L'amitié, c'est aussi la joie, le rire et les couleurs, mais moi j'ai peur, petite fleur. J'ai peur de ton amitié, j'ai peur que tu sois déjà fanée. J'aurais beau t'arroser, rien n'y fait.
Lina.






